Au nom des nuits profondes | Dorothée Werner

Au nom des nuits profondes | Dorothée Werner

Mardi 26 septembre 2017 – 11h00 

 

émoticône dialogue texto sms– Ça y est Tat tu t’es calmée ? Tu as fini ta crise d’hystérie ? 

 

– Haha! Excuse-moi mon chat pour hier soir j’étais vraiment tendue comme un string. J’ai trop de choses à faire dans ma vie, je n’arrive pas à m’organiser, du coup j’ai envie de tout casser. Pas de chance, mes cobayes sont maman et toi, ma soeur étant à London…😂

 

– Tu sais moi je peux encaisser de me faire engueuler parce que tu n’aimes pas mes fringues ou parce que j’ai mis une minute de trop à te répondre, mais toi tu vas partir en fuckin peanut si tu ne travailles pas à te contrôler un minimum! 

 

– Je sais, je sais, mais quand je me sens submergée j’ai l’impression qu’on me veut du mal, que la vie est un combat sans fin et que personne ne me comprend, alors tout m’énerve, y compris tes nouvelles baskets!😂😎

 

– Déjà, tu vas me faire le plaisir d’appeler ma sophrologue pour apprendre à te recentrer et à respirer. Ensuite, je pense qu’il faut que tu apprennes à préserver les personnes que tu aimes dans ce genre de moment autrement tu vas faire le vide autour de toi (je précise tout de même que ce n’est pas moi qui vais te jeter la pierre avec mes humeurs… mmh… instables😌) 

 

– Haha « humeurs instables » t’es gentille, la meuf n’accepte de sortir de chez elle qu’une fois par semaine quand il fait beau, qu’il n’y a pas trop de monde dans la rue, et que son portable est chargé à plus de 90%! #foutagedegueule.com

 

– #mybestfriendisabitch. Non mais sérieusement, je me dis que c’est quand même essentiellissime de travailler à fond sur soi avant d’avoir des enfants. Parce que tes (et mes) progénitures ne mériteront pas des mères hystériques un jour sur deux. 

 

– Tu sais, j’y pense souvent à ça. C’est ma hantise et mon effroi. Je me demande tous les jours si je vais suffisamment grandir et être suffisamment stable, en accord et en paix avec moi-même avant d’avoir des enfants (de préférence 2 filles, ça m’arrangerait 😎)

 

– En vrai, je crois que ça devrait être obligatoire d’être saine d’esprit pour enfanter, autrement on fabrique d’autres êtres instables et malheureux, qui n’ont rien demandé à l’existence et surtout pas de naître.

– Je suis totalement d’accord. Regarde la mère de Juliette, elle insulte sa fille tous les jours en lui reprochant qu’elle a pris sa jeunesse, pris son corps et volé sa chevelure dont elle a héritée. C’est pas normal. Du coup Juliette a passé toute sa jeunesse à se couper les cheveux de façon obsessionnelle alors que ses cheveux, c’est un mélange entre le roux du soleil avant le crépuscule et la densité soyeuse d’une indienne. Du jamais vu. Bref, Juliette est instable et passe 2 jours sur 3 chez sa psy. 

 

– Non mais c’est typique, il y a tellement de gens incapables de prendre du recul sur eux-mêmes, c’est effrayant. Je viens de lire un bouquin sur le sujet qui m’a retournée. L’auteur y raconte sa mère presque psychopathe. 

 

– Ah ouais ? J’adore les romans sur la maternité, la famille, ça me nourrit et me donne une sagesse et un recul énorme. Tu penses qu’il pourrait faire du bien à nos Bookiners ? 

 

– Oui carrément pour deux raisons : de un, il est sublimement écrit (et le sublime fait toujours du bien), de deux parce que l’auteure a entrepris, à la manière d’une archéologue, de remonter le fil de la vie de sa mère pour comprendre son comportement et donc, peut-être, pour commencer à la pardonner, à lui en vouloir un peu moins. Sa démarche est thérapeutique pour elle et pour nous. Tu verras même qu’on finit par s’attacher à ce personnage tyrannique. 

 

– Go go go ! On t’écoute mon chat! 

 

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Ninna Nanna Per Adulteri – Ennio Morricone 

 

Au nom des nuits profondes est un roman court et d’une puissance infinie. Si vous êtes un fidèle Bookiner, vous savez bien que j’ai un faible pour les écrivains qui écrivent leur mère. Mais ce livre a été une claque de sublime dans sa violence et sa sensibilité. Parce que oui, Dorothée Werner évoque crûment la violence morale que lui a fait subir sa mère. Pour soigner ses maux, sûrement, pour mettre en garde sur les dégâts que cela peut provoquer, peut-être. 

 

Pour vous, Bookiners qui peinez à vous extirper de votre famille étrange, vous qui ne savez plus où se situe votre propre identité dans votre bordel familial, ce livre vous apaisera. D’une part, vous réaliserez que vous n’êtes pas les seuls descendants de parents instables ou irresponsables, d’autre part vous comprendrez que la guérison réside dans la compréhension, voire le pardon

 

Comme pour établir une distance de sécurité, l’auteure choisit de ne pas donner de nom à celle qui lui a donné la vie. Pour trouver les raisons pour lesquelles cette femme n’a pas su lui apporter d’amour, elle nous présente le personnage dès son enfance. C’est bien sûr là que tout s’est joué : un père idolâtré mais violent, une mère effacée et incapable d’aimer, des frères largement privilégiés, une solitude constante. 

 

« Comme tant d’autres avant et après toi, tu es née d’une femme indifférente » 

« Chez toi comme ailleurs, les cachotteries et les mensonges macéraient gentiment sous la croûte dorée du koulibiak de l’an nouveau. »

 

Bookiners traumatisés, ouvrez grands vos yeux. C’est un véritable travail d’enquête que réalise Dorothée Werner pour sonder sa mère. Cette démarche me semble particulièrement intéressante tant elle peut s’avérer thérapeutique pour les souffre-douleurs des personnes nocives. Bookiners, sachez que, sauf rare exception et instabilité mentale, l’humain fait rarement souffrir par plaisir. Celui qui fait mal est souvent le plus malheureux. Connaître les blessures et cicatrices de son bourreau peut aider à relativiser certaines relations tumultueuses. D’où la finesse et la puissance thérapeutique de ce roman : l’auteur décide de décortiquer les souffrances de sa mère avant les siennes (qu’elle évoquera à peine). Cette démarche est résumée dans une magnifique phrase du livre (l’enfant étant l’auteure elle-même): 

 

« L’enfant à venir ne pourra rien oublier. Au nom des aubes d’ivoire, au nom des nuits profondes, elle fera à peine née le serment fou, dès qu’elle saura les mots, de t’en délivrer. Ecrire, trahir. »

 

Trahir le silence des violences et des échecs, le silence de la vérité douloureuse. Mais trahir pour mieux pardonner. Car la mère ne vaut rien pour elle-même, elle a du moins été conditionnée pour le croire. En grandissant dans les années 1950, la femme ne peut pas étudier, elle est d’office reléguée à enfanter et reste au foyer. 

 

« Tu n’avais pas d’existence, tu n’étais que ce qu’on en pensait. » 

« Comme ta mère et avant elle sa propre mère, comme toute la lignée des femmes avant toi, tu avais intégré ton infériorité intrinsèque, ta fragilité organique, ton inaptitude à prétendre plus. »

 

Et c’est justement en tentant de se battre pour l’émancipation des femmes que cette mère connaîtra la désillusion qui la fera définitivement renoncer au bonheur. Son premier combat, le combat féministe, sera son seul espoir de devenir quelqu’un. Mauvaise époque, mauvaises démarches, mauvaises rencontres : c’est un échec. Elle deviendra mère et femme au foyer, comme prévu.

 

De là, elle devient l’ennemie de son corps, de son propre enfant, et de sa vie. Tour à tour euphorique ou hystérique, elle est assommée par sa propre existence, elle qui vibre davantage dans le malheur qu’elle s’invente que dans n’importe quelle joie. C’est tout un monde, c’est toute sa vie qui lui échappe. Dépendante, en manque de tout, en manque de rien. 

 

« Tout était parfait, pourtant tout t’échappait (…) Tu manquais malgré ce que tu recevais. Tu désirais sans arriver à vivre, braise sous la cendre qu’aucun vent jamais ne rallumait. »

« Ton socle était bâti sur des sables mouvants. Tu survivais sous perfusion d’amour masculin, de sucre, de médicaments et d’alcool, calée au creux des tempêtes, sourde et muette, les yeux scotchés de boue, emmurée dans ta propre geôle. »

 

L’histoire pourrait s’arrêter là si elle n’en avait pas voulu à la terre entière d’être malheureuse. Car c’est justement sur «l’enfant » que se cristalliseront toutes ses frustrations dès sa naissance. 

 

« Dans le silence et l’obscurité, tu venais t’asseoir près du berceau et tu contemplais ton désastre. »

 

Ma lecture met cette relation mère/enfant au coeur du récit tant elle est perverse et violente, mais je ne crois pas que ce livre ne soit qu’un livre de reproches d’une fille envers sa mère qui a raté ou failli à son rôle de mère. Je ne m’étendrai donc pas sur les scènes où la petite fille est forcée à manger jusqu’à en vomir, où l’enfant est ignorée dans l’intimité mais faussement adorée par sa mère en public. Je ne m’étendrai pas là-dessus car je ne crois pas qu’il faille d’abord retenir ces points dans le récit.  

 

Grâce à l’analyse de l’auteur, on finit même par s’attacher à cette bonne femme. Parce que c’est l’histoire d’une perdition que nous raconte Dorothée Werner, c’est l’histoire d’une quête sans fin, la quête de soi. De près ou de loin, cette quête nous concerne tous, vous le savez bien Bookiners. L’important, c’est de travailler sur soi pour préserver les autres, notre entourage, ceux qu’on aime, mais aussi ceux qui n’y sont pour rien. Regardons du bon côté du rivage, notre époque a ses défauts, mais elle nous autorise à prendre soin de nous-mêmes, à plonger loin en nous-mêmes pour déceler, pas à pas, les morceaux qui paveront le chemin de votre guérison.  Je vous laisse avec cette pépite entre les mains, vous en ressortirez grandis et vous ne l’oublierez pas, je vous le garantis.

 

Wait ! Une dernière lecture pour la route :

dessin de cacahuète qui signe les articles d'Héloïse

« Ce roman m’a transformée » | Alix

« Ce roman m’a transformée » | Alix

Les yeux ronds, d’Alain Schifres (Robert Laffont, Jean-Jacques Pauvert)

Ce roman de la fin des années 80, pas très connu, m’a transformée et fait grandir, tant dans ma vie amoureuse que dans ma vie professionnelle : grâce à lui j’ai compris que j’avais rencontré l’homme de ma vie, et il a aussi ouvert une petite voie (voix, ça marche aussi) dans ma tête qui m’a poussée à écrire à mon tour. 

Lorsque je l’ai découvert, j’avais 22 ans, je finissais mes études, j’avais un amoureux depuis plus de trois ans… mais je venais de rencontrer un garçon bien plus âgé que moi (32 ans ! un Monsieur ! ). Tout casser pour l’inconnu dans tous les sens du terme ? Sauf qu’un soir, L. m’a invitée à dîner chez lui, et sur sa table basse, il y avait Les yeux ronds. Tétanisée de trac et voulant me donner une contenance pendant qu’il s’agitait dans la cuisine, j’ai commencé à lire la quatrième de couverture : 

Roman d’éducation mal élevée, un poème de l’émigration à lire dans le train qui vous reconduit à la frontière. Récit picaresque d’une enfance ahurie dans les années 50 et satire également de l’optimisme contemporain. Cri de haine contre le progrès des mœurs et la vogue des légumes frais. Un chant de l’inertie, au sujet de quoi le critique littéraire de Görnul Poku (bulletin trimestriel de l’immigration zorzove) a pu écrire « je suis sorti de ce livre plus bête qu’avant ». 

J’ai éclaté de rire et ouvert ce roman absurde et si singulier. L’histoire se passe en Zorzovie, pays des Balkans imaginaire, où sévit une secte consternante, celle des adorateurs du Vélo et où les habitants ne peuvent s’empêcher de voir une chemise sans la broder. Alain Schifres, l’auteur, également plume de l’Obs à l’époque, invente un univers foutraque et poétique, même une langue, le Zorzove, bien avant le Dothrati !

Lorsque L. est revenu de la cuisine, j’étais plongée dans ma lecture, secouée de rire, et il m’a alors regardée d’un autre œil. Personne, à part lui, n’était aussi fan de ce texte à la fois si bien écrit et si bizarre. De mon côté, je découvrais qu’on pouvait être salarié, très vieux ( !), avoir une voiture et aussi le sens de l’humour. Enfin, le même que moi ! Grâce à ce livre, nous sommes passés de la séduction un peu convenue à une intimité immédiate.

Aujourd’hui, nous avons trois enfants dont deux plus vieux que moi quand j’ai rencontré leur père… Les yeux ronds ont fait découvrir à l’étudiante en journalisme « sérieuse » que j’étais qu’on a le droit d’être drôle quand on écrit. Je me demande même dans quelle mesure ça n’est pas un devoir… 

Alix

« Ce livre m’a rapprochée de celui qui m’avait donné la vie » | Sandrine

« Ce livre m’a rapprochée de celui qui m’avait donné la vie » | Sandrine

Ce que le jour doit à la nuit est un livre qui m’est tombé entre les mains par hasard. Pourtant, il est arrivé au moment de ma vie où j’en avais le plus besoin. Mon papa adoré consacrait les derniers moments de sa vie à lutter contre une leucémie et je me demandais réellement comment je réussirais à traverser ce passage,  ô combien douloureux.

Ce livre, comme un signe, m’a encore plus rapprochée de celui qui m’avait donné la vie. Au travers de la vie de Younes le héros du livre, il m’a permis de mieux comprendre la jeunesse de mon père en Algérie, l’Algérie coloniale, torrentielle, passionnée et douloureuse. J’ai perçu grâce à Yasmina Khadra les fractures, les silences mais aussi les inspirations, les passions et la force de l’amour de mon père, médecin, pour l’être humain, pour les femmes, ses femmes, sa mère, son épouse, ses deux filles.

« L’homme n’est que maladresse et méprise, erreur de calcul et fausse manœuvre, témérité inconsidérée et objet d’échec quand il croit avancer vers son destin en disqualifiant la femme… Certes, la femme n’est pas tout, mais tout repose sur elle. Regarde autour de toi, consulte l’Histoire, attarde-toi sur la terre entière et dis-moi ce que sont les hommes sans les femmes, ce que sont leurs vœux et leurs prières quand ce ne sont pas elles qu’ils louent…. Que l’on soit riche comme Crésus ou aussi pauvre que Job, opprimé ou tyran, aucun horizon ne suffirait à notre visibilité si la femme nous tournait le dos »

Au travers de ces pages, j’ai vécu de nouveau nos heures de discussions sur la vie, l’humanité, la liberté, l’Amour…

« Si tu veux faire de ta vie un maillon d’éternité et rester lucide jusque dans le cœur du délire, aime…. Aime de toutes tes forces, aime comme si tu ne savais rien faire d’autre, aime à rendre jaloux les princes et les dieux…car c’est en l’amour que toute laideur se retrouve une beauté. Celui qui passe à côté de la plus belle histoire de sa vie n’aura que l’âge de ses regrets et tous les soupirs du monde ne sauraient bercer son âme»

« S’il n’y avait qu’un seul instant de notre vie à emporter pour le grand voyage, lequel choisir ? Au détriment de quoi, de qui ? Et surtout comment se reconnaître au milieu de tant d’ombres …/… nous sommes plusieurs personnages en un, si convaincants dans les différents rôles que nous avons assumés qu’il nous est impossible de savoir lequel nous avons été vraiment, lequel nous sommes devenus, lequel nous survivra»

Et puis il y a eu ce passage qui m’a fait lever la tête, me tenir debout au moment du grand départ de celui qui chaque jour me donne l’énergie d’y croire et de faire de ma vie quelque chose de plus grand, de finalisé et dont il serait fier.

« Il est une vérité qui nous venge de toutes les autres : il y a une fin en toute chose, et aucun malheur n’est éternel …/… C’est comme si d’un coup, toutes les étoiles du ciel n’en faisaient qu’une, comme si la nuit, toute la nuit, venait d’entrer dans ma chambre pour veiller sur moi. Je sais que, désormais, là où j’irai, je dormirai en paix. »

Sandrine 

Venise n’est pas en Italie | Ivan Calbérac

Venise n’est pas en Italie | Ivan Calbérac

Dimanche 10 septembre 2017, 11h58

émoticône dialogue texto sms– Hello Tat, on se voit toujours tout à l’heure ? 

– Impossible bébé, il faut que je connaisse la fin de En attendant Bojangles. Je suis en larmes d’avance. Ce roman est un chef-d’oeuvre. Je pèse mes mots. 

– C’est drôle que tu dises ça car j’ai récemment créé un blog littéraire avec ma meilleure pote et un de mes premiers articles était sur ce livre regarde: https://peanutbooker.com/en-attendant-bojangles/

– Haha t’es bête. Je n’ai pas pu résister, j’ai dû l’acheter car j’avais besoin de comprendre pourquoi TOUT LE MONDE parlait de ce bouquin. Damn je ne suis pas déçue. Ah, et j’ai enfin trouvé l’homme de ma vie, le père de mes futurs enfants: Olivier Bourdeaut. En plus d’être un sex symbol le mec a une plume HA-LLU-CI-NANTE. Merci Dieu d’avoir mis ce livre et cet homme sur ma route.

– Non non c’est pas Dieu chaton c’est moi qui t’ai parlé de ce livre en premier. Et il y a fort à parier que Dieu ait déjà envoyé dans la vie d’Olivier Bourdeaut une autre femme que toi . 

– J’ai bien compris que tu voulais que je reste célibataire toute ma vie pour que je sois tout le temps disponible pour toi mais ça commence à devenir relou ta jalousie. Bref je retourne lire mon mec. 

– No ! Wait. Parce que ta meilleure amie t’aime, elle t’a déniché à toi et à nos Bookiners un autre roman du genre. Je pense que tu vas adorer.

– Très peu probable que ça me plaise autant que Bojangles honey mais raconte il parle de quoi ton livre ? 

– Est-ce que ça t’est déjà arrivé d’avoir honte de ta maman quand tu étais petite ? 

– Mmmh je ne crois qu’être habillée en baby Dior de la tête aux pieds n’a pas favorisé mes rencontres et amitiés en primaire mais à part ça non je ne vois pas. 

– Parce que l’histoire que je vais te raconter concerne un jeune adolescent qui ne sait pas gérer l’amour (très, trop?) envahissant de sa famille. C’est à la fois à mourir de rire et infiniment tendre. 

– Yes yes yes j’ai bien besoin de rire en ce moment, je suis une boule de stress avec les exams de l’ESCP qui me tombent dessus. Les bookiners et moi t’écoutons jeune pousse. 

The Winner is – Mychael Danna

Ce roman est en fait le carnet intime d’Emile, quinze ans, timide, lucide, et secrètement fou amoureux de Pauline, lycéenne elle aussi. Emile a des parents aimants mais un peu spéciaux. Un exemple? Depuis son plus jeune âge, sa mère a décidé de teindre les cheveux de son fils en blond. Voilà.  Le jeune garçon nous raconte son quotidien, il couche sur le papier ses réflexions sur son univers où il peine à trouver sa place. 

«  Ce doit être comme le vin, l’amour entre deux êtres, ça évolue avec le temps, il y en a qui tournent au vinaigre, d’autres qui se bonifient. Et mes parents semblent toujours hésiter entre les deux options. »

Avec une plume à la Goscinny dans Le petit Nicolas, vous suivrez les pensées bordéliques d’un garçon encore neuf, d’un être qui sort de l’adolescence, d’un ado qui bouillonne d’amour, de colère, d’admiration et de révolte. Parce qu’Emile écrit comme il parle (et il parle très bien!) ce roman va à 100 à l’heure. Bookiners qui voulez rire, vous allez être servis ! Quand Emile évoque ses parents un peu fou-dingues mais infiniment attachants, il change d’avis à toutes les pages :

« Je sais pas comment vous expliquer, ils me tapent sévèrement sur le système, mais ils sont vivants. Vraiment vivants, je veux dire, plus que la plupart des gens endormis dans une pâle existence que vous croisez à chaque coin de rue, non, chez eux, il y a quelque chose qui vibre, qui jaillit vers le ciel, et pour ça, et pour ça seulement, je les aime de toute mon âme. Pour le reste, s’ils pouvaient juste faire un petit effort. »

Un jour, Emile est invité par son amoureuse Pauline à Venise, où elle donne un concert de violon. Contrairement à lui, Pauline est issue d’une milieu plutôt bourgeois plutôt aisé. L’histoire commence ici: Emile doit demander la permission et un billet à ses parents pour s’y rendre. Ses parents, pensant lui faire plaisir, décident de l’accompagner en Italie. Cette décision effraye l’adolescent tant il peine à assumer sa famille. Mais ce périple en caravane à la Little miss sunshine sera en fait un voyage initiatique pour le jeune garçon. Bookiners qui souffrez de solitude, Bookiners qui manquez de tendresse, préparez-vous à écarquiller vos yeux devant cette maman débordante d’amour mais susceptible comme un poux, ce papa extravagant friand de grandes phrases qui ne veulent rien dire, et ce frère obsédé par les filles. 

Bien sûr, je suis tentée de m’adresser aux Bookiners qui connaissent des galères familiales, même si dans ce livre, la relation respect/amour/révolte d’Emile avec ses parents est plutôt saine tant elle est pleine de contradictions. Le garçon souffre d’ailleurs lui-même de cet étrange sentiment d’attraction-répulsion, le poids du rejet de sa mère est lourd à porter pour lui-même : 

« J’ai si peur qu’elle comprenne que je la trouve pas toujours présentable. Le problème quand on a honte de sa famille, c’est qu’en plus on a honte d’avoir honte. C’est quelque chose entre la double peine et le triple cafard.» 

C’est durant les péripéties que connaîtra la petite famille sur la route qu’Emile développera de jolies réflexions philosophiques sur la vie, du haut de ses quinze ans. Emile a honte de ses parents qui vous feront penser aux Tuche, oui, mais il sait qu’ils se sacrifient pour lui offrir une meilleure vie que la leur. Ces moment de lucidité et de prise de conscience nous offrent des passages remplis de tendresse:

« J’arrivais plus à manger ma pizza à cause de toutes ces émotions. J’ai prétendu une envie pressante, je me suis enfermé dans les toilettes, me suis assis sur la cuvette et me suis mis à chialer comme une madeleine, parce que je me sentais aimé comme jamais, et c’était pas souvent. »

Tout le monde, tous les sujets, rien n’échappe à l’analyse de l’adolescent. Avec poésie, il fait preuve d’une étonnante clairvoyance pour son âge.

« Une vie, j’ai pensé, c’est un long cri, de joie ou de douleur, ça dépendait des jours, ou des vies, un cri parfois très intérieur, qui jaillit du cri primat du bébé à la naissance, déchirant l’infini, qui devient, quatre-vingts ans plus tard, un cri tout bas, un murmure, notre dernier souffle, et une vie c’est ça, un cri coincé entre deux dates. »

« Si c’est chercher un peu de vérité dans un monde rempli de faux-semblants, et même de faux-culs, désolé pour le gros mot, alors oui, je suis un peu philosophe. Mais si la philosophie ne vous aide pas à conquérir le coeur d’une fille qui vous plaît, franchement, elle sert à rien. »

Ce roman nous offre une réflexion neuve, fraîche et sans filtre ni pollution sociale ou normée sur l’amour, la vie, ses bonheurs et ses peines. Bookiners qui ne croyez plus en l’amour, je ne vous oublie pas, bien au contraire. Quoi de mieux qu’un adolescent poète et fou amoureux pour vous redonner foi en l’amour fougueux et sans borne? 

« Pour moi, le seul jour de gloire qui existe au monde, c’est celui où on embrasse la fille qu’on aime. Ça m’est pas encore arrivé, mais je le sais. Le reste, les victoires, les félicitations du jury, les gros billets pour l’argent de poche, l’achat de la console de jeu vidéo, tout cela, c’est bien loin derrière. »

Je ne peux pas tout vous raconter, je vous dirai simplement que ce qui rythme les pensée d’Emile, ce sont ces sentiments amoureux, ces sentiments de bonheur intense qui oscillent avec des peines momentanément démesurées d’un homme en devenir, d’un adolescent qui découvre le monde dans ses merveilles et ses horreurs. On porte avec lui (et avec plaisir) ses réflexions chaotiques et bipolaires. Je partage tout de même avec vous des passages qui devraient vous convaincre une bonne fois pour toutes d’ouvrir ce livre qui vous procurera une sacrée bouffée d’oxygène : 

« J’avais oublié que le bonheur, ça peut vous prendre par surprise, comme ça, sur des marches en pierre délicatement chauffées par le soleil, à regarder passer les touristes, à honorer le plus joli rendez-vous qu’on vous ait jamais donné. » 

« Le bonheur, quand on n’a pas l’habitude, c’est beaucoup plus compliqué qu’on ne croit. C’est comme les grands gagnants du loto, certains ne s’en remettent jamais. »

« A quoi ça servait de mourir si la fille que j’aime ne pleurait même pas sur ma tombe ? A rien du tout. J’ai repoussé mon suicide à une date ultérieure (…) Finalement, j’avais sans doute désespéré trop vite: vivre, ça en valait la peine, et parfois, dans des instants comme celui-ci, ça en valait aussi la joie. » 

C’est cette innocence, cette naïveté qui vous toucheront infiniment dans ce livre. Vous rirez aux larmes mais parfois, votre gorge se serrera. La richesse d’un livre ne réside-t-elle pas dans la diversité des sentiments qu’il procure à son lecteur ? Pour moi, aucune hésitation, la réponse est oui, definitly yes. Car c’est ce genre de roman (et celui-là en particulier) qui me fait lever les yeux du livre. Ce  récit a su nourrir et structurer mes pensées qui partent trop souvent dans tous les sens. Il nourrira les vôtres. Parce qu’Emile, c’est vous, c’est nous, vos enfants, vos frères, vos soeurs, vos neveux. Emile, c’est l’adolescent éternel, jamais en phase avec sa famille, avec sa vie, avec son univers. Emile, c’est l’adolescent qui sommeille en nous, en vous, derrière la façade de l’adule rempli de certitudes. Vous vous attacherez à Emile parce qu’il parlera, il titillera et il pansera ce jeune être au fond de votre coeur que vous oubliez trop souvent d’écouter.  

Tenez, écoutez-le un peu pour mieux comprendre :

 

Bonne lecture Bookiners ! 

dessin de cacahuète qui signe les articles d'Héloïse