« Sans le savoir, je souffrais déjà de cette infirmité qui devait tant compliquer ma vie : je ne savais guère vivre au présent. Je me nourrissais de souvenirs, et d’attentes, j’écrasais tout moment entre l’anxiété qui le précédait et les soucis qui le suivaient. Ainsi je perdais déjà toutes choses, ne connaissant d’elles que leur avant ou leur après. La faute à qui ? À mon éducation, qui ne connaissait que deux situations sûres : le devoir à faire, et le devoir fait ? À Dieu, qui ne me parlait jamais que de confesser des pêchés, ou de prendre de bonnes résolutions ? Au temps lui-même, qui ne faisait que venir et passer, incapable de durer ? J’enviais les enfants qui jouaient en jouant; moi je savais que les vacances étaient finies sitôt qu’elles commençaient, et qu’il n’y avait de vrai dimanche que le samedi. J’étais malade du temps, d’un mal qui n’a fait que s’aggraver. »

Il est de ces textes que l’on rêverait d’avoir écrit, de ceux dont l’agencement des mots provoque un écho si profond qu’il résonne pour toujours. Trop bien élevé, de Jean-Denis Bredin, a paru en 2007 aux éditions Grasset. 134 pages aujourd’hui oubliées.

J’ai lu ce livre à l’âge de seize ans. Je n’accordais alors qu’un intérêt relatif aux choses de la littérature. Je m’ennuyais, je comblais mon temps sans trop savoir comment – je ne sais toujours pas bien aujourd’hui ce que j’en ai pu faire. Ni le travail ou l’amitié ne suffisait, l’amour était inenvisageable. Je cherchais un semblable sans jamais le trouver, les gens de mon âge ne m’attiraient pas beaucoup, je m’appliquais à passer les jours en attendant leur lumière.

Et je me souviens de l’éblouissement à chaque page tournée, de l’évidence brutale, de la rencontre de quelqu’un qui décrivait son enfance écrasée de lourdeur comme j’aurais voulu le faire, quelqu’un qui me la faisait voir. Je me souviens de le relire, le refermer, le poser le sourire aux lèvres. Rien de similaire dans les situations familiales ou matérielles, mais la description des émotions. Il parlait de lui pour parler des autres et aux autres. Le propre de la littérature. 

Dès lors, j’ai su qu’on pouvait trouver dans les livres l’horizon d’une âme soeur, une vie embellie, en délicatesse et en couleurs, y trouver l’éternité qui manque partout. J’y ai goûté la nourriture céleste qui enlève au monde, hisse au-dessus de l’inévitable. Je n’ai jamais rien trouvé de plus beau.

J’avais, quatre ans plus tard, croisé Bredin dans les allées de la bibliothèque Mazarine, à Paris. Il avait un costume gris et environ 80 ans, il feuilletait un ouvrage, peut-être sortait-il d’une séance de l’Académie. Je suis resté figé quelques minutes à l’observer, je suis parti. 

« Excusez-moi, oui, excusez-moi si je suis là, car je vous gêne. Si vous m’avez bousculé, c’est que je n’aurais pas dû me trouver sur votre chemin. Si vous êtes de mauvaise humeur, je dois bien y être pour quelque chose. Comment vivre, marcher, respirer sans déranger ? Frapper avant d’entrer, s’effacer devant les portes, sourire, toujours sourire… Il ne suffira pas d’une vie entière pour se faire pardonner d’exister. »

Guillaume