Les yeux ronds, d’Alain Schifres (Robert Laffont, Jean-Jacques Pauvert)

Ce roman de la fin des années 80, pas très connu, m’a transformée et fait grandir, tant dans ma vie amoureuse que dans ma vie professionnelle : grâce à lui j’ai compris que j’avais rencontré l’homme de ma vie, et il a aussi ouvert une petite voie (voix, ça marche aussi) dans ma tête qui m’a poussée à écrire à mon tour. 

Lorsque je l’ai découvert, j’avais 22 ans, je finissais mes études, j’avais un amoureux depuis plus de trois ans… mais je venais de rencontrer un garçon bien plus âgé que moi (32 ans ! un Monsieur ! ). Tout casser pour l’inconnu dans tous les sens du terme ? Sauf qu’un soir, L. m’a invitée à dîner chez lui, et sur sa table basse, il y avait Les yeux ronds. Tétanisée de trac et voulant me donner une contenance pendant qu’il s’agitait dans la cuisine, j’ai commencé à lire la quatrième de couverture : 

Roman d’éducation mal élevée, un poème de l’émigration à lire dans le train qui vous reconduit à la frontière. Récit picaresque d’une enfance ahurie dans les années 50 et satire également de l’optimisme contemporain. Cri de haine contre le progrès des mœurs et la vogue des légumes frais. Un chant de l’inertie, au sujet de quoi le critique littéraire de Görnul Poku (bulletin trimestriel de l’immigration zorzove) a pu écrire « je suis sorti de ce livre plus bête qu’avant ». 

J’ai éclaté de rire et ouvert ce roman absurde et si singulier. L’histoire se passe en Zorzovie, pays des Balkans imaginaire, où sévit une secte consternante, celle des adorateurs du Vélo et où les habitants ne peuvent s’empêcher de voir une chemise sans la broder. Alain Schifres, l’auteur, également plume de l’Obs à l’époque, invente un univers foutraque et poétique, même une langue, le Zorzove, bien avant le Dothrati !

Lorsque L. est revenu de la cuisine, j’étais plongée dans ma lecture, secouée de rire, et il m’a alors regardée d’un autre œil. Personne, à part lui, n’était aussi fan de ce texte à la fois si bien écrit et si bizarre. De mon côté, je découvrais qu’on pouvait être salarié, très vieux ( !), avoir une voiture et aussi le sens de l’humour. Enfin, le même que moi ! Grâce à ce livre, nous sommes passés de la séduction un peu convenue à une intimité immédiate.

Aujourd’hui, nous avons trois enfants dont deux plus vieux que moi quand j’ai rencontré leur père… Les yeux ronds ont fait découvrir à l’étudiante en journalisme « sérieuse » que j’étais qu’on a le droit d’être drôle quand on écrit. Je me demande même dans quelle mesure ça n’est pas un devoir… 

Alix