Vendredi 5 Février 2017, 19h30

– Hélo, si j’appelais mon premier album Road 67 ?

– Et pourquoi pas autoroute pendant qu’on y est ?

– 😂 T’es la pire !

– Nan mais pourquoi Road 67, en vrai ?

– Pour Andromaque – jouée pour la première fois le 17 Novembre 1667.

– Hmmm.

– Tu te doutes bien que je l’aurais appelé Andromaque cet album hein, mais maman m’a fortement déconseillée d’avoir des élans littéraires quelconques. Je l’entends encore dire en s’esclaffant: « Ni Bérénice, ni Sérénade, ni Iphigénie, ou autres divinités aux noms imprononçables dont toute l’humanité se fout, Folcoche. Fais simple. »

– Je pense qu’Yvette a raison.

– Sale histoire. N’en parlons plus. Je voulais te dire, je pense que même si George et moi sommes à l’autre bout du monde l’un l’autre, séparés par les océans et les silences, c’était mon âme sœur. Je sens encore tout ce qu’il ressent. Tout.

– Je sais honeymoon. Tu penses que tu l’aimeras toute ta vie ?

– J’en suis sûre. Et je sais qu’il m’aimera toute sa vie. J’y crois vraiment en l’amour indéfectible, en l’osmose instantanée et éternelle entre deux êtres. Le reste, que cela marche ou pas, est une question de circonstances, de tempo, de timing. L’amour est une question de timing. C’est étrange de se dire ça, car ça laisse beaucoup de place à la contingence, mais je pense réellement que c’est le cas.

– J’y crois aussi. Si j’étais partie à NY pour poursuivre ma carrière de journaliste pendant dix ans comme je voulais le faire, alors Constantin m’aurait suivie, et on se serait marié. Et alors peut-être que je n’aurais revu Gus que trop tard. Peut-être qu’on aurait compris trop tard qu’on était fait l’un pour l’autre.   

– Oui, c’est sûr! Tu te serais mariée avec Cons, et j’aurais été la marraine de vos bambins. Surtout, ce qui est fou, c’est qu’une fois que tu rencontres ton âme sœur, elle est ton âme sœur à perpétuité. Comme un cadeau et comme une sentence. C’est pour ça que parfois je m’en veux d’aimer George, et pourtant, je remercie le ciel d’avoir eu le droit de goûter à cette transcendance. Bon, après, du calme, je suis sûre qu’on peut avoir plusieurs âmes-soeurs. Sinon, je suis condamnée à marier les 3 chats que je n’ai pas encore car George is MIAF (Missing In Action Forever). 

– 😂 T’es folle! Qu’est ce que tu fais d’ailleurs, là, honeymoon? 

– Je lis Andromaque.

– Hmmm. Tout va bien 😂 Mais, Andromaque est une tragédie, non?

– Oui, Oui, mais c’est aussi bien au-delà de la tragédie amoureuse. Chaque jour, les pleurs d’Andromaque la relient à son mari Hector, à la continuité et à l’éternité de leur amour, et ce, même si Pyrrhus fait des pieds et des mains pour qu’elle lui offre son coeur. Au-delà de la tragédie, donc, il y a la promesse de s’aimer et de s’être fidèle, à n’importe quel prix. C’est cette promesse qui me redonne foi en l’amour, car elle me rappelle ce que signifie « aimer ». Evidemment, Andromaque c’est aussi ce sublime en apesanteur, l’élan de chaque personnage vers le gouffre et la folie de leur humanité. Lorsque j’oublie le visage de l’amour, son souffle, son sublime et sa couleur indéfectible, je lis Andromaque. Du coup, pour mon album d’amour, ça me semblait évident de…

– Oublie l’album chat, et raconte à nos bookiners en mal d’amour et de sublime comment Andromaque peut les aider. On t’écoute!

Hendël – Rinaldo 

Bon, puisque personne ne veut que je parle du titre de mon album, je vais vous parler d’Andromaque beaux bookiners. Je ne sais pas vous, mais au milieu de l’hiver qui se traine, embourbée dans mes kilos d’hibernation, je ne dis jamais non ni pour une cure de sublime ni pour une cure d’amour. Venez, je vous emmène! 

Tout d’abord, un peu de contexte avant de plonger dans les eaux sublimes de Racine. L’intrigue d’Andromaque  se tisse sur un pentagone amoureux. Oreste est revenu en Epire, officiellement, pour des raisons diplomatiques, officieusement, parce qu’il est encore fou amoureux d’Hermione, sa cousine. Le problème, c’est qu’Hermione est promise à Pyrrhus, le roi des Grecs, dont elle est réellement éprise. Ce ne serait pas intéressant si je ne vous disais pas que Pyrrhus est amoureux d’Andromaque, sa captive et qu’Andromaque n’a d’yeux que pour son feu mari, Hector, mort au combat, tué par le père de Pyrrhus, Achille. Chaque personnage est embourbé dans cette impasse, dans cet amour impossible – mais de ces amours impossibles naît la possibilité d’aimer jusqu’outre-tombe, au-delà de la mort, de la vie et du vide. 

Si vous désirez une cure de sublimemes bookiners, regardez, écoutez, du début à la fin, cette pièce de théâtre est parsemée de transcendance, de divin. Ici, nous sommes au tout début de la pièce. Pylade retrouve son meilleur ami Oreste qui, comme je vous l’ai dit, se retrouve en Epire pour chercher à nouveau le coeur d’Hermione.

PYLADE/

Combien, dans cet exil, ai-je souffert d’alarmes!                                  

Combien à vos malheur ai-je donné de larmes,                                    

Craignant toujours pour vous, quelque nouveau danger 

Que ma triste amitié ne pouvait partager!

Surtout je redoutais cette mélancolie

Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie.

Je craignais que le ciel, par un cruel secours,

Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours.

Lisez cette tirade à voix haute bookiners. Sentez comme ça vibre, comme votre coeur s’emballe et s’élève vers des horizons éthérés, sublimés par le verbe et la grâce.

Dans ces eaux divines, ajoutons-y des mots doux, pour guérir les bookiners qui n’ont plus foi en l’amour. Vous savez, moi aussi je perds le nord, je perds espoir. Mais quand je lis Andromaque, je comprends que j’ai eu tort de douter en ce sentiment plus fort que tout, plus fort que les hommes et leur raison. Dans cette pièce de théâtre, tous les personnages vont au-delà d’eux-mêmes, de la raison, de leur principe, par amour. Et c’est beau de savoir que ça existe. Et les livres ne sont pas mythomanes, on en a déjà parlé, alors trêve de scepticisme et regardez!

Par amour, Pyrrhus, roi d’Epire, guerrier incontesté et idole des grecs, se met à genoux devant Andromaque sa captive, pour lui re-demander un cœur dont elle n’est plus maîtresse:

PYRRHUS:

Mais ce n’est plus Madame, une offre à dédaigner,

Je vous le dis, il faut, ou périr ou régner

Mon cœur désespéré d’un an d’ingratitude

Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude

C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.

Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.

Oui, vous avez bien lu. Je ré-écris pour les incrédules.

« Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends. »

Et là, Andromaque, s’érige en déesse de l’amour éternel, lorsqu’elle répond à Pyrrhus, le coeur en larmes et les larmes aux yeux:

« Captive, toujours triste, importune à moi-même

Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ?

Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés,

Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ? »

Envers et contre tous, alors même que la confidente d’Andromaque, Céphise, l’enjoint à se donner à Pyrrhus afin de retrouver sa liberté et de sauver son fils Astyanax, qui autrement sera sacrifié, Andromaque s’écrie :

« Quoi donc ? As-tu pensé qu’Andromaque infidèle,

Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ? »

Mais pour comprendre davantage la pureté des sentiments d’Andromaque, la limpidité de sa fidélité envers Hector, il faut lire, mes Bookiners, cette sublime tragédie. En attendant, je vous laisse avec quelques fragments d’amour qu’Oreste dédie à Hermione, la dédaigneuse :

ORESTE:

Tel est de mon amour l’aveuglement funeste

Vous le savez Madame, et le destin d’Oreste

Est de venir sans cesse adorer vos attraits

Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais (c’est tellement ça !)

Enfin je viens à vous, et je me vois réduit

A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit

Mon désespoir n’attend que leur indifférence

Ils n’ont qu’à m’interdire un reste d’espérance.

Je m’arrête mes Bookiners. Lisez ce chef-d’oeuvre. Lisez Andromaque et guérissez d’amour et de sublime. 

Bon allez, une dernière envolée lyrique pour la route! Celle-ci est encore d’Oreste. Il se confie à Pylade sur son amour indéfectible pour Hermione: 

ORESTE:

Quand Ménélas enfin disposa de sa fille

En faveur de Pyrrhus vengeur de sa famille

Tu vis mon désespoir et tu m’as vu depuis

Trainer de mers en mers ma chaine et mes ennuis.

Je pris tous mes transports pour des transports de haine

Je sentis que ma haine allait finir son cours

Ou plutôt je sentis que je l’aimais toujours.

Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,

Je me livre en aveugle au destin qui m’entraine,

J’aime. 

Bon, je vous laisse réellement maintenant, mais s’il y a une chose que je sais, c’est que l’Amour inconditionnel, transcendantal, démesuré, fou et vrai, existe. Il n’est pas loin, ouvrez grands les yeux. Et si un jour, par hasard ou par erreur vous oubliez qu’il est possible, alors lisez Andromaque, lisez Adolphe, Roméo&Juliette, et bien d’autres encore qu’Hélo et moi aurons le plaisir de décortiquer… Pour vous convaincre! 

Livrons-nous en aveugle aux destins qui nous trainent. 

Aimons!

Des baisers mes Bookiners,