Mardi 26 septembre 2017 – 11h00 

 

émoticône dialogue texto sms– Ça y est Tat tu t’es calmée ? Tu as fini ta crise d’hystérie ? 

 

– Haha! Excuse-moi mon chat pour hier soir j’étais vraiment tendue comme un string. J’ai trop de choses à faire dans ma vie, je n’arrive pas à m’organiser, du coup j’ai envie de tout casser. Pas de chance, mes cobayes sont maman et toi, ma soeur étant à London…😂

 

– Tu sais moi je peux encaisser de me faire engueuler parce que tu n’aimes pas mes fringues ou parce que j’ai mis une minute de trop à te répondre, mais toi tu vas partir en fuckin peanut si tu ne travailles pas à te contrôler un minimum! 

 

– Je sais, je sais, mais quand je me sens submergée j’ai l’impression qu’on me veut du mal, que la vie est un combat sans fin et que personne ne me comprend, alors tout m’énerve, y compris tes nouvelles baskets!😂😎

 

– Déjà, tu vas me faire le plaisir d’appeler ma sophrologue pour apprendre à te recentrer et à respirer. Ensuite, je pense qu’il faut que tu apprennes à préserver les personnes que tu aimes dans ce genre de moment autrement tu vas faire le vide autour de toi (je précise tout de même que ce n’est pas moi qui vais te jeter la pierre avec mes humeurs… mmh… instables😌) 

 

– Haha « humeurs instables » t’es gentille, la meuf n’accepte de sortir de chez elle qu’une fois par semaine quand il fait beau, qu’il n’y a pas trop de monde dans la rue, et que son portable est chargé à plus de 90%! #foutagedegueule.com

 

– #mybestfriendisabitch. Non mais sérieusement, je me dis que c’est quand même essentiellissime de travailler à fond sur soi avant d’avoir des enfants. Parce que tes (et mes) progénitures ne mériteront pas des mères hystériques un jour sur deux. 

 

– Tu sais, j’y pense souvent à ça. C’est ma hantise et mon effroi. Je me demande tous les jours si je vais suffisamment grandir et être suffisamment stable, en accord et en paix avec moi-même avant d’avoir des enfants (de préférence 2 filles, ça m’arrangerait 😎)

 

– En vrai, je crois que ça devrait être obligatoire d’être saine d’esprit pour enfanter, autrement on fabrique d’autres êtres instables et malheureux, qui n’ont rien demandé à l’existence et surtout pas de naître.

– Je suis totalement d’accord. Regarde la mère de Juliette, elle insulte sa fille tous les jours en lui reprochant qu’elle a pris sa jeunesse, pris son corps et volé sa chevelure dont elle a héritée. C’est pas normal. Du coup Juliette a passé toute sa jeunesse à se couper les cheveux de façon obsessionnelle alors que ses cheveux, c’est un mélange entre le roux du soleil avant le crépuscule et la densité soyeuse d’une indienne. Du jamais vu. Bref, Juliette est instable et passe 2 jours sur 3 chez sa psy. 

 

– Non mais c’est typique, il y a tellement de gens incapables de prendre du recul sur eux-mêmes, c’est effrayant. Je viens de lire un bouquin sur le sujet qui m’a retournée. L’auteur y raconte sa mère presque psychopathe. 

 

– Ah ouais ? J’adore les romans sur la maternité, la famille, ça me nourrit et me donne une sagesse et un recul énorme. Tu penses qu’il pourrait faire du bien à nos Bookiners ? 

 

– Oui carrément pour deux raisons : de un, il est sublimement écrit (et le sublime fait toujours du bien), de deux parce que l’auteure a entrepris, à la manière d’une archéologue, de remonter le fil de la vie de sa mère pour comprendre son comportement et donc, peut-être, pour commencer à la pardonner, à lui en vouloir un peu moins. Sa démarche est thérapeutique pour elle et pour nous. Tu verras même qu’on finit par s’attacher à ce personnage tyrannique. 

 

– Go go go ! On t’écoute mon chat! 

 

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Ninna Nanna Per Adulteri – Ennio Morricone 

 

Au nom des nuits profondes est un roman court et d’une puissance infinie. Si vous êtes un fidèle Bookiner, vous savez bien que j’ai un faible pour les écrivains qui écrivent leur mère. Mais ce livre a été une claque de sublime dans sa violence et sa sensibilité. Parce que oui, Dorothée Werner évoque crûment la violence morale que lui a fait subir sa mère. Pour soigner ses maux, sûrement, pour mettre en garde sur les dégâts que cela peut provoquer, peut-être. 

 

Pour vous, Bookiners qui peinez à vous extirper de votre famille étrange, vous qui ne savez plus où se situe votre propre identité dans votre bordel familial, ce livre vous apaisera. D’une part, vous réaliserez que vous n’êtes pas les seuls descendants de parents instables ou irresponsables, d’autre part vous comprendrez que la guérison réside dans la compréhension, voire le pardon

 

Comme pour établir une distance de sécurité, l’auteure choisit de ne pas donner de nom à celle qui lui a donné la vie. Pour trouver les raisons pour lesquelles cette femme n’a pas su lui apporter d’amour, elle nous présente le personnage dès son enfance. C’est bien sûr là que tout s’est joué : un père idolâtré mais violent, une mère effacée et incapable d’aimer, des frères largement privilégiés, une solitude constante. 

 

« Comme tant d’autres avant et après toi, tu es née d’une femme indifférente » 

« Chez toi comme ailleurs, les cachotteries et les mensonges macéraient gentiment sous la croûte dorée du koulibiak de l’an nouveau. »

 

Bookiners traumatisés, ouvrez grands vos yeux. C’est un véritable travail d’enquête que réalise Dorothée Werner pour sonder sa mère. Cette démarche me semble particulièrement intéressante tant elle peut s’avérer thérapeutique pour les souffre-douleurs des personnes nocives. Bookiners, sachez que, sauf rare exception et instabilité mentale, l’humain fait rarement souffrir par plaisir. Celui qui fait mal est souvent le plus malheureux. Connaître les blessures et cicatrices de son bourreau peut aider à relativiser certaines relations tumultueuses. D’où la finesse et la puissance thérapeutique de ce roman : l’auteur décide de décortiquer les souffrances de sa mère avant les siennes (qu’elle évoquera à peine). Cette démarche est résumée dans une magnifique phrase du livre (l’enfant étant l’auteure elle-même): 

 

« L’enfant à venir ne pourra rien oublier. Au nom des aubes d’ivoire, au nom des nuits profondes, elle fera à peine née le serment fou, dès qu’elle saura les mots, de t’en délivrer. Ecrire, trahir. »

 

Trahir le silence des violences et des échecs, le silence de la vérité douloureuse. Mais trahir pour mieux pardonner. Car la mère ne vaut rien pour elle-même, elle a du moins été conditionnée pour le croire. En grandissant dans les années 1950, la femme ne peut pas étudier, elle est d’office reléguée à enfanter et reste au foyer. 

 

« Tu n’avais pas d’existence, tu n’étais que ce qu’on en pensait. » 

« Comme ta mère et avant elle sa propre mère, comme toute la lignée des femmes avant toi, tu avais intégré ton infériorité intrinsèque, ta fragilité organique, ton inaptitude à prétendre plus. »

 

Et c’est justement en tentant de se battre pour l’émancipation des femmes que cette mère connaîtra la désillusion qui la fera définitivement renoncer au bonheur. Son premier combat, le combat féministe, sera son seul espoir de devenir quelqu’un. Mauvaise époque, mauvaises démarches, mauvaises rencontres : c’est un échec. Elle deviendra mère et femme au foyer, comme prévu.

 

De là, elle devient l’ennemie de son corps, de son propre enfant, et de sa vie. Tour à tour euphorique ou hystérique, elle est assommée par sa propre existence, elle qui vibre davantage dans le malheur qu’elle s’invente que dans n’importe quelle joie. C’est tout un monde, c’est toute sa vie qui lui échappe. Dépendante, en manque de tout, en manque de rien. 

 

« Tout était parfait, pourtant tout t’échappait (…) Tu manquais malgré ce que tu recevais. Tu désirais sans arriver à vivre, braise sous la cendre qu’aucun vent jamais ne rallumait. »

« Ton socle était bâti sur des sables mouvants. Tu survivais sous perfusion d’amour masculin, de sucre, de médicaments et d’alcool, calée au creux des tempêtes, sourde et muette, les yeux scotchés de boue, emmurée dans ta propre geôle. »

 

L’histoire pourrait s’arrêter là si elle n’en avait pas voulu à la terre entière d’être malheureuse. Car c’est justement sur «l’enfant » que se cristalliseront toutes ses frustrations dès sa naissance. 

 

« Dans le silence et l’obscurité, tu venais t’asseoir près du berceau et tu contemplais ton désastre. »

 

Ma lecture met cette relation mère/enfant au coeur du récit tant elle est perverse et violente, mais je ne crois pas que ce livre ne soit qu’un livre de reproches d’une fille envers sa mère qui a raté ou failli à son rôle de mère. Je ne m’étendrai donc pas sur les scènes où la petite fille est forcée à manger jusqu’à en vomir, où l’enfant est ignorée dans l’intimité mais faussement adorée par sa mère en public. Je ne m’étendrai pas là-dessus car je ne crois pas qu’il faille d’abord retenir ces points dans le récit.  

 

Grâce à l’analyse de l’auteur, on finit même par s’attacher à cette bonne femme. Parce que c’est l’histoire d’une perdition que nous raconte Dorothée Werner, c’est l’histoire d’une quête sans fin, la quête de soi. De près ou de loin, cette quête nous concerne tous, vous le savez bien Bookiners. L’important, c’est de travailler sur soi pour préserver les autres, notre entourage, ceux qu’on aime, mais aussi ceux qui n’y sont pour rien. Regardons du bon côté du rivage, notre époque a ses défauts, mais elle nous autorise à prendre soin de nous-mêmes, à plonger loin en nous-mêmes pour déceler, pas à pas, les morceaux qui paveront le chemin de votre guérison.  Je vous laisse avec cette pépite entre les mains, vous en ressortirez grandis et vous ne l’oublierez pas, je vous le garantis.

 

Wait ! Une dernière lecture pour la route :

dessin de cacahuète qui signe les articles d'Héloïse