Mistral perdu | Isabelle Monnin

Mistral perdu | Isabelle Monnin

 Lundi 2 Octobre, 2017, 10h00

émoticône dialogue texto sms– Comment se passe ta journée mon ange ? 

– Je suis en cours de finance, capitalisation boursière, valeur actuelle nette et Béta. Ça pourrait aller mieux, je pourrais écrire des chansons, je pourrais galoper vers mes rêves et me noyer dans notre amour. Mais ça va, en vrai, c’est intéressant. 

– Ah ouais ? 

– Oui, ça va, et puis mon prof est un golden boy. Il s’appelle Fahmi, jean Levi’s délavé, petites derbies serrées, veste blazer, teint hâlé, doré comme les soleils levants du Maghreb, les yeux sûrement aussi noirs que ceux de Solal de Belle du Seigneur. Ça passe mieux la valorisation boursière quand t’imagines ton prof dans ton lit. Ahahahah ! On-a-dore ! Evidemment je ne te parle pas des moments très gênants où il m’interroge et me sort de mes rêveries érotiques.  Et toi ? 

– J’aimerais prendre l’air, respirer ma jeunesse, retrouver mon ivresse et m’enivrer de vivre. Mais je n’y arrive pas. Je crois perdu la légèreté de l’enfance. Je la cherche partout sans succès. Mon visage a gagné des ridules d’adulte sous les yeux à force d’avoir peur de mes rêves.

– Ah. Mon ange, au risque de me répéter, ne fais pas de ta vie un sursis, une prison dans laquelle tu vois tes rêves te filer entre les doigts, à travers des barreaux créés de toute pièce par toi-même. Pense à Nicolas, pense à tous ceux qui sont partis si jeunes, et surtout, n’attends pas que ta vie commence, car l’attente peut durer longtemps. 

– Mais comment je fais, pour honorer les morts et faire partie des vivants ? 

– Vis. Sans retenue. Vis sans béquilles. Projette-toi plus grande que toi-même, imagine-toi au-delà de tes peurs, et ça ira mon ange, promis.

– Je te fais confiance. 

– On y arrivera ensemble. Pinky Promise. De toute façon, l’âge adulte n’est pas une sinécure. C’est une putain d’entourloupe, et Benjamin Button est une fiction. 

– Ahahahahah. Tellement vrai ! 

– Je lis Mistral Perdu en ce moment. C’est un livre hanté, enfin non, habité. Habité par nos peurs, hérité de nos rêves, irrigué des enfances de nos parents, de la notre qui se faufile, du monde d’hier, et d’une profondeur vertigineuse. Je le lis dans le métro, et ça apaise mes peurs qui tanguent de gauche à droite, et parfois ça berce mes rêves. Je ne sais pas vraiment comment t’expliquer, mais je vais te l’offrir.

– Incroyable. 

– Mais au début j’ai détesté. Je trouvais que le roman se regardait trop écrire, dans une sorte de contemplation de l’hier et de la nostalgie du bonheur. Il y a dans ce roman une langueur qu’il faut apprivoiser et une dimension réflexive qu’il faut prendre avec soi, sans juger. 

– Je comprends totalement ce que tu veux dire. Bookiners, il est tôt, je sais, mais Peanut Tat a fait une trouvaille qui risque de vous ravir. Venez tout près de moi, je crois que c’est important. 

Dimanche 21 Janvier 2018, 23h53

Si vous savez compter aussi bien que moi, Bookiners, vous saurez qu’il m’aura fallu plus de trois mois pour vous livrer ce roman. Le temps s’effiloche plus vite qu’on ne se l’accorde. Et puis les mots, pour dépeindre la douleur de la douleur, ça ne se presse pas. Mais mon cadeau est là, il vous attend. Au milieu des rires et des carillons de la Mélodie du Bonheur que ma mère et ma sœur regardent et re-regardent inlassablement, je pense à vous, et j’explore notre jeunesse qui se déploie, notre vie qui prend ses aises et le temps qui galope. Je vous écris. Et j’éprouve de la difficulté à retranscrire cette drôle d’intensité qu’esquisse en douceur Isabelle Monnin dans Mistral Perdu, ou les évènements. Si vous avez déjà succombé à son charme ou que vous faites confiance à mes goûts de Peanut, alors hop, vous pouvez commander Mistral Perdu, ou les évènements en cliquant sur le roman juste en dessous. 

 

Au risque de vous dérouter un peu, je vous offre un petit bijou musical signé Alicia Keys Distance and Time pour vous accompagner dans les décombres de ce roman-chronique aux vies qui vacillent. 

J’aurai pu choisir une chanson d’époque, puisque ce sont sur les années 80 qu’Isabelle Monnin s’épanche davantage, mais pour moi, Distance and time apaise l’effluve des tragédies qui parsèment son roman-héritage et ses mots incandescents. 

Avant les ruines d’un monde disparu, il y a la jeunesse insouciante des années 80, la chaleur du bitume sous le soleil paëlla des vacances de juillet. La Renault 5 jaune citron de maman, le break de papa, les convictions politiques des parents de gauche qui scandent les conversations du soir, les espoirs de la Gauche,  les victoires des Gauches, la voix de Michel Drucker, le son des 33 tours, et le génie Gainsbourg qui tonne son Comic Strip en rythme et désinvolture. Avant les ruines, il y a tout ça. Les années 80, une famille ordinaire de la classe moyenne à l’élan Mitterand, et deux sœurs qui sont la lune et le soleil, l’une pour l’autre, fusionnelles et gondolées de fous rires et d’amour. 

Il y a, en d’autres mots, une génération, 

« Un ailleurs tressé de souvenirs »

qui se dessine sous la plume d’Isabelle Monnin – peut-être le vôtre Bookiners ou peut-être, comme pour Héloïse et moi, l’ailleurs de nos parents. Il a ce côté lumineux des années d’insouciance, ce quelque chose qui habite et ranime. Alors, Bookiners pour qui la solitude dépeuple vos journées pour peupler votre petit cœur, lisez ce roman, il insuffle, égrène, rabiboche et ressuscite tout un monde, toute une génération qui vit en nous de près ou de loin, par ses mots mosaïques, dans un râle chaud et rassurant, qui, malgré l’amertume mélancolique qu’il distille, nous enveloppe d’un halo paisible. Vous serez habité par cette œuvre qui porte dans une densité souple, légère et tenace, la douleur, la joie, la chiale, les rires, les courses en retard, les compte à rebours, les rêves déchus, les trains loupés, les actes manqués, les morts et les vivants. Dans un même mouvement. Et être habité, c’est n’être plus jamais seul. Vous me remercierez plus tard Bookiners esseulés, mais maintenant, j’appelle ceux dont les rêves ont disparu avec leurs dents de lait. 

Bookiners qui ne rêvez plus, oui, c’est vous que j’appelle avec bienveillance parce que c’est votre jour de chance. Je vous demande de vous rappeler avec violence que rêver est un impératif catégorique. De ceux dont on ne se dérobe que par la mort sous peine de commettre un crime et un sacrilège. Lorsque vous lirez Mistral Perdu qui se tisse comme une épopée universelle et comme un journal intime, vous verrez, sur les limons de l’enfance de ces deux sœurs qui s’aiment à la folie, que rêver c’est marcher sans frontière, que rêver c’est déplacer les barrières du réel et lui redonner les lumières qu’il perd en chemin. Les filles avaient 

« Leur monde hérissé de rêves »

Jusqu’au jour où le soleil meurt, pour laisser à ceux qui restent 

« Des corps sanglots.»

Il n’y aura les perles de son rire que dans les souvenirs de la sœur qui reste. Et la sœur qui part a 26 ans. Et la sœur qui part voulait devenir actrice. Et la sœur qui reste s’endort avec des trous, et depuis ce jour 

« Même les nuits ne dorment plus. »

Et la sœur qui part aura eu le temps de rêver, mais pas le temps de réaliser les rêves de sa vie. Et la sœur qui reste devient journaliste et écrivain, comme dans ses rêves les plus fous, enjambant les peurs et les qu’en-dira-t-on, les « orientations Viactive »  et les chemins tous tracés. Et ça remet les pendules à l’heure et la procrastination là où elle devrait toujours être : au placard. Et ça fout la chaire de poule et la rage au ventre, parce que tout peut se déchirer plus vite que les rêves qui nous animent. Et c’est notre fardeau de vivant de rêver pour ceux qui sont partis, de vivre aussi pour ceux qui ne vivent plus. 

« A quelle idée s’accrocher si tout est si fragile ? »,

nous demande Isabelle Monnin. Je vous réponds Bookiners, qu’il faut s’accrocher à ses rêves et courir à leur trousse pour les attraper avant que le glas ne sonne, imprévisible et impitoyable. 

Dans cette chronique en 8 actes, vous comprendrez, Bookiners, le monde qui vous entoure en plongeant dans celui d’hier avec une lucidité existentielle, un quelque chose de philosophique et réflexif. Une vibration sépia comme un paysage qu’on reconstruit tout en dentelle. Vous vivrez la revanche des Gauches lors des élections Mitterand, vous apprendrez comme nos peurs se justifient dans les théories déterministes de l’après 30 Glorieuses, les espoirs et les désillusions de la France Méritocratie, vous témoignerez de l’arrivée du Minitel, vous oscillerez entre la création du revenu national minimum de Michel Rocard, les discours bien-pensants-pleins-d’espoir des parents de la classe moyenne qui persuadent leurs enfants que plus les études sont longues plus les CDI sont sécurisés et garants du bonheur, vous écouterez les chansons-chroniques-révoltes de Renaud. Vous comprendrez, le visage rivé sur notre/votre héritage que 

« Le monde n’est pas sagesse, il échoue à ne pas transformer le chagrin en haine »

Puis vous verrez la gauche qui vacille et les vacillants qui s’accrochent aux branches qui écument le sol, agonisants et frustrés, et alors vous comprendrez et le monde, et, que 

« Les convictions durent plus longtemps que la réalité »

C’est tout un monde qu’Isabelle Monnin convoque sous nos yeux, et c’est tout ce monde qu’elle nous donne à appréhender, par petites touches, jusqu’au notre, jusqu’à nos tragédies quotidiennes et imminentes, jusqu’à Michel Drucker, qui toujours, relie d’un seul trait ses années d’insouciance et nos années d’inquiétudes. C’est un roman qui s’épanche, sur le voile de notre passé, pas comme une posture mais comme une inclination de la mémoire et du cœur. Et alors, vous comprendrez davantage le monde qui vous entoure car vous en goûterez les saveurs qui en sont à l’origine. 

Ma revue est bientôt terminée Bookiners, mais avant, j’aimerais que nous fassions une grosse petite place chaleureuse aux Bookiners qui ont perdu un être cher. Isabelle Monnin est des vôtres, douloureusement. Et son écriture douce, aérienne et éthérée pansera vos plaies de ses murmures bienveillants. Le roman s’esquisse avec un leit motiv lancinant « nous sommes deux » qui, se déclinant tout au long du voyage évoque l’indéfectible relation fusionnelle d’Isabelle et de sa sœur, jusqu’à devenir un refrain estropié, déchu : 

« Nous est morte, vivre n’existe plus et le chagrin est une maladie longue »

C’est sa sœur qui disparaît dans un souffle, brutalement, à l’âge de 26 ans et qui laisse 

« Le silence bourdonner son absence. » 

Et la tristesse se déverse comme une pluie diluvienne, peuplant chaque endroit de sa vie, annexant tous les territoires : 

« Elle meurt. Et toute ma mémoire fait cendres avec les siennes. Et je n’ai rien compris, et je suis morte aussi. »

C’est la mort qui donnera ce roman Bookiners. La mort de l’âme-sœur et la mort du fils. C’est l’absence qui se transformera en une autre forme de présence à travers l’art, la commémoration et la mise en mot. Et comme si ce n’était pas assez, après la sœur, le nouveau-né de celle qui reste meurt à son tour, avant d’avoir goûté au printemps. 

« Nous sommes Novembre, toutes les dates sont des tombes et je meurs une deuxième fois »

Alors quand tout s’effondre, que tout le monde s’en va, on pleure au sol, on pleure sur les nuages et le cœur pèse trop lourd. Et puis, au milieu des décombres, on sent leur présence venue d’ailleurs, on devient la douleur, les silences, les souvenirs, et : 

« On devient tous nos absents » 

Car ils se glissent en nous sous une forme particulière pour nous insuffler la force que leur mort voudrait nous ravir. On devient tous nos absents parce qu’ils ne sont pas tout à fait morts, ils se réincarnent dans nos cœurs et dans nos mémoires pour nous habiter pour toujours. 

Isabelle est une rescapée, une balafrée de la vie qui porte sur ses joues les cercueils des aimés, et parce que la vie aime avoir le dernier mot comme elle l’entend, elle est toujours vivante. Elle n’est pas morte de chagrin, elle vit avec. Et dans cette vie qu’elle supporte, elle a écrit pour ceux qui l’ont quitté et ce même quand elle pensait que les mots n’existaient pas pour dire la béance. Et pourtant, dans ce roman, elle a noté :

« Le bruit que fait l’avenir quand il vous lâche »

Elle a écrit sa douleur jusqu’à la transcender, la rendre création, réceptacle et luciole dans l’obscurité. 

Puis, elle s’est laissée surprendre à sourire, encore, comme si la vie lui disait que la beauté l’attend pour les jours d’après :

« Dans ce décor d’apocalypse, j’invente des petites collines riantes, elles dansent au dessus du désastre. Attraper la joie dès que possible. Etre triste et joyeuse dans la même seconde, c’est une sorte d’entièreté retrouvée. Mon sourire tremble un peu, et ça dégouline sous mes paupières. »

Et alors, ce roman qui ne semblait que débris et décombres, devient ode et hommage à ceux qui partent et à ce qui reste. La vie est toujours là, droite dans ses bottes, à nous chuchoter que le bonheur revient toujours, et que le bonheur triste n’est pas un oxymore. Bookiners qui perdez espoir, ces deux derniers paragraphes sont pour vous. Oui le soleil parfois s’égare, c’est sa façon à lui de faire sa révolution.  Mistral Perdu sera, votre baume d’espoir dans vos parcours de combattants Bookiners. 

Vous savez désormais qu’après les ruines demeurent les vestiges que les cœurs gardent au chaud dans leurs souvenirs. 

Je vous embrasse avec tendresse, 

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Danser au bord de l’abîme | Grégoire Delacourt

Danser au bord de l’abîme | Grégoire Delacourt

sMardi 26 décembre, 2h00 du matin 

émoticône dialogue texto sms– Hiiiii mon Hélo. I miss you. How is Chicago ?

– Honeymoon ! (I miss you more, mais chuuuut, c’est un secret 😉 ). Chicago se porte comme un charme. Elle arbore d’élégantes jambes télescopiques et nues sous l’hiver audacieux. Grattes ciel à perte d’horizon. Et toi ? ton Noël ?

– Nous étions 35 à la maison. Je t’avouerai que même radieux, c’est quand même long Noël en famille. Il faut tenir chaque membre de ta famille au courant de toutes tes turpitudes de l’année et répondre 45 fois aux questions leit-motiv « comment se passe ton master ? » « et plus tard alors, des idées ? » « Toujours pas de copain? » « Ne me dis pas que tu vas finir comme ta cousine Christelle, un appareil dentaire à 30 ans, et le célibat pour robe du soir, c’est pas une vie Tatiana » « L’ESCP est une très bonne école, mais pour faire quoi après ? C’est vaste le Management. » « Pourquoi ne m’appelles-tu pas plus souvent ? » « Téléphone à ton père, c’est Noël quand même » « tes 30 ans approchent, il va falloir nous faire de beaux métisses aux cheveux crépus. » « Pourquoi as tu arrêté le piano, c’est dommage, tu as tout perdu ». « Fais attention à ce que tu manges chérie, les bourrelets ne préviennent qu’après s’être installés ».  Je te passe la litanie entière mon ange, ça prendrait tout un livre.

– Olala l’angoisse. Je t’avouerai que moi aussi je commence à saturer tranquillement. C’est assez fou comme des êtres du même sang peuvent être à ce point aux antipodes, arythmés, syncopés. Sur des planètes opposées dans des directions paradoxales. Je le ressens tous les jours avec ma famille, et les aimer ne fait pas l’affaire. C’est ce qui m’effraie davantage, car je me rends compte que l’amour, parfois ne suffit pas… à combler nos vides et nos différences. C’est fou. Vertigineux.

 – Quelle idée des hommes de faire naître Jésus tous les ans putain. PAIN IN THE ASS

– Hahahaha t’es complètement maboule !

– Je comprends totalement ce que tu dis, et en grandissant, mes intuitions de distance par rapport à ma famille deviennent des certitudes, et je ne sais pas comment m’en dépêtrer. Rester indépendante peut-être et ne rien exiger d’eux, les laisser, et les aimer comme ils sont et établir quand même en pointillés, les limites de notre conformité. Parce que je te jure, à les entendre, on devrait tous penser de la même façon. Ça me tue.

– #Preach !

– Ahahahah ! J’adore quand tu parles en #. Bon. Passons aux choses vitales et sérieuses. J’ai commencé Danser au bord de l’abîme, allongée sur mon nouveau lit, un sommier à ressorts (famille nombreuse, si tu m’entends).

– Ah ! Dingo. Alors ? Heureuse ?

– Dubitative. Ça fait seulement 100 pages que je côtoie Emmanuelle. Son mari, un peu aussi, Olivier. Et puis ce mec à la bouche en cœur, au sex appeal affriolant, Alexandre. Je ne sais pas trop quoi en penser pour l’instant. Langueur, vertige, un soupçon d’ennui, avec quelques relans de sublime, et toujours cette même plume emprunte d’une humanité sans appel, troublante. La vraie. La nôtre. Dans toute sa splendeur et ses contradictions. PAUSE. On en parle de la beauté du titre, s’il te plait. Vertige.

– De 0 à 10 ?

– 7.

– Pas mal ! De 0 à 10 sur l’échelle du roman guérisseur?

– 7 !

– You go girl !

– Je m’endors. Enjoy Chicago chica !

– Jeux de mots douteux.

– Passons.

– Ahahahaha

Mardi 26 Décembre, 10h00

– Bon c’est officiel, j’ai gagné 39 bourrelets, et 20 kilos. Jpp.

– Ahahahah honeymoon, moi j’ai pas le temps de me peser, c’est risqué de se foutre à poil sous – 25°C. Ce n’est pas une blague.

– OMG. Stop.

– Je te jure !

– C’est bien parce que tu risques d’avoir bonne mine en rentrant. Ahahahahah !

– #mameilleurepoteestuneconnassebutwhocares

Mercredi 27 Décembre, 3h00 du matin

– Vertige. Larmes incandescentes. Mon sommier de matelas est creusé par la douleur. Je pleure à n’en plus finir. Magnifique mon dieu, magnifique.

– De quoi me parles-tu mon ange ?

– De Grégoire. De son écriture. Il a un don pour les tumultes. C’est la vie qui jaillit comme une gifle devant tes yeux et dans ton cœur. Je suis bouleversée. J’ai peur de continuer ma lecture. I am overwhelmed. As heck.

– Ok, respire Tat. Les Bookiners et moi t’attendons, prends ton temps.

Ludovico Einaudi – Nuvole Bianche 

Mes chers Bookiners, mes mots sont encore chauds de ceux écrits par Grégoire Delacourt. Je crois que mon cœur est apaisé, même s’il tangue beaucoup. Je dois vous raconter ce qu’est Danser au bord de l’abîme. Je dois vous faire découvrir ou redécouvrir ce roman-tornade, ce roman-turpitudes. Cette vie-tempête. Cette écriture magistrale. Qui soigne et qui apaise. Je vous le dis sans fausse modestie, je ne serai pas à la hauteur. Mais je porte des talons. Qui sait, ils délieront peut-être mon verbe jusqu’à une certaine justesse.

Il va sans dire, doux Bookiners, que publier notre revue en cette période de début d’année n’est pas un hasard. Et si vous preniez la résolution de vous écouter, de soigner vos méandres et de vivre au présent pour 2018 ? C’est vrai, ce n’est pas une sinécure, mais je crois qu’Emma vous montrera comme il est nécessaire de faire de son bonheur un souffle ardent de tous les jours car :

« La vie est la courte distance entre deux vides. On ne cesse de vivre au futur…mais le passé est déjà là. »

Elle s’appelle Emmanuelle. Mais tout le monde l’appelle Emma. Sauf sa maman. On pourrait dire, alors, qu’elle s’appelle, comme la signification étymologique de son nom, «Bonne Nouvelle », Emmanuelle. Mais tout le monde pressent déjà ses vertiges-Bovary. Ses vides et ses ivresses assassines. Alors ils l’appellent Emma. Inconsciemment pourtant. Sauf sa mère-morale et moralisatrice.

Tout se passe comme si nous, lecteurs, nous Bookiners, nous étions réquisitionnés, au tribunal, assis devant Emma. Elle tenterait d’expliquer l’inexplicable. Un décompte vers le déluge. De donner des raison à l’irrationnelle. De nommer ses vertiges, et parvenir, enfin, à justifier la mécanique du désastre, à justifier pourquoi, pour un inconnu qui essuyait ses lèvres roses au hasard d’une Brasserie, elle a décidé de quitter son mari qu’elle aime, ses enfants qu’elle adore, sa vie heureuse et paisible pour vivre des aubes nouvelles et des matins brûlants. Ailleurs.

Nous la regarderions dubitatifs. Nous la regarderions avec ces jugements durs et sévères que nous, hommes et femmes faillibles nous sommes prompts à porter envers les failles de d’autres hommes, et surtout de d’autres femmes. Nous invoquerions la morale, et autres lâchetés pour ne pas agir et vivre las, malheureux et frustrés. Nous tendrions une oreille curieuse mais distraite devant ses désastres en pensant qu’elle l’a bien cherché la colère de ses enfants, la maladie de son mari, la culpabilité qui pousse au cœur et au corps, comme des ronces enracinées, qui viennent de loin pour déchirer ses nuits  et ses silences. Puis elle nous raconterait tout, sa vie, ses vides et ses songes. Son insatiable envie d’aimer jusqu’à trébucher. Ses désirs existentiels. Ses nécessités de femme. Alors, nous pleurerions avec elle, nous partagerions ses larmes, nous deviendrions frères et sœurs de sa quête. De ses ténèbres. De sa chute. Et de sa rédemption.

Bookiners dont l’esprit déraille. Vous n’êtes pas seuls. Il y a vous, il y a Emma, et il y a toutes les versions potentielles de nous-mêmes. Car rien n’est assez immuable pour ne pas dérailler. Même l’amour qu’on porte à ses enfants. Même la morale qu’on porte en nous.

La vie d’Emma pouvait se regarder comme une vie bien ordonnée. Il n’y avait pas de tumultes à Bondues. Il y avait une vaste maison blanche sur le Golf, sans grillages, à côtés d’autres maisons blanches. Il y avait des cendriers Hermès blancs prostrés sur la table basse, avec de petits chevaux dessinés, polis, rouges ou bleus. Il y avait des gros bouquins d’art à côté des cendriers que personne n’ouvrait jamais. Il y avait la sérénité. La tendresse. Il y avait trois enfants, Louis, Manon, Léa. Il y avait un mari aimant, Olivier, depuis 18 ans. Il y a cette famille heureuse, la sienne. Et pourtant, une matinée du 20 Avril, Emma décide de tout quitter, son mari, ses enfants. Pour un inconnu qu’elle a observé longtemps dans la Brasserie André. Pour un inconnu, dont elle ne connaît que la bouche, le désir, et le prénom : Alexandre. En d’autres mots, Emma décide :

« D’inciser à jamais le cœur de ceux qu’elle aimait. »

Emma décide : de danser au bord de l’abîme. Elle décide de renaître.

Après 39 ans de vie sur les rails, la vie d’Emma déraille. Bookiners qui perdez pied, regardez Emma. Vivez Emma. Devenez Emma. Aimez Emma. Et vous réussirez peut-être à sonder les pourquoi, à comprendre les comment on en arrive à ça. Comment on en arrive à quitter tout ce qu’on a construit, tout ceux qu’on aime infiniment, pour le désir, pour le présent, pour le fugace. Pour une possibilité d’infini. Et comprendre, c’est déjà guérir.

Bookiners qui perdez un peu la boule, quelque part entre ciel et terre, regardez Emma, vivez Emma, devenez Emma et aimez Emma, et vous saurez déceler chez vous les premiers symptômes du déluge. Les premiers sons de l’alarme en vous qui vous conjurent de vous écouter, de vous réaliser aussi pour vous même – pas seulement à travers et pour les autres. Écoutez ces sons qui vous assurent avec raison que Vivre pour soi, n’est pas immoral. C’est une injonction. Pour vivre sainement avec les autres et pour aimer à la hauteur, ceux qui vous aiment. Ecoutez vos souffrances, soignez vos vides et vos méandres avant qu’ils ne torpillent votre bonheur car :

« Nos souffrances ne sont jamais profondément enfouies, nos corps jamais assez vastes pour y enterrer toutes nos douleurs. »

La souffrance d’Emma venait de loin, du profond de ses entrailles, elle venait de ses faims, de ses quêtes et de son feu non consumé. Elle venait de sa mère et de son austérité, de la société et de sa médiocrité. Et de toutes ses lâchetés accumulées, puisque :

« Les mères nous apprennent la patience, cette cousine polie du renoncement, parce qu’elles savent qu’entre le désir et l’amour, il y a les mensonges et la capitulation. »

Ne jugez pas Emma, prenez là comme elle est, humaine, trop humaine, et c’est ce qui fait son sublime et la beauté du livre, qui est la vie elle-même, les hommes eux-mêmes. En aimant Emma, qui aima jusqu’à sa perte, vous entamerez avec elle le chemin de la guérison.

Bookiners qui n’aimez pas vos part d’ombres et vos ténèbres, apprenez à vous regarder, à vous apprécier, à vous embellir. Avant d’écourter cette partie, je voulais vous dire que je crois que beaucoup des turpitudes d’Emma résident dans le fait qu’elle attendait quelqu’un d’autre pour l’embellir, pour la faire renaître, pour la faire éclore. Je crois qu’Emma avait honte de ses envies, honte de ses élans de femme, qu’elle faisait taire pour accomplir ses devoirs de mère et d’épouse. Alors elle sommeillait en elle, elle se vidait d’elle. Pourtant,

« Souffrir en silence est un désaveu de soi-même ». 

Alors, pour cette nouvelle année, apprenez à vous aimer Bookiners, apprenez à aimer toutes les composantes de votre être même les plus sombres, pour ne plus jamais vous oublier, et donc, pour ne plus jamais vous perdre.

Bookiners dont un être cher s’est envolé, approchez que je vous borde de tendresse. Approchez, qu’Emma vous rappelle que l’être que vous aimez est partout en vous et autour de vous, des corolles des fleurs aux particules du vent. L’être qui vous a quitté est présent. Je m’explique.

Emma Aime. Et aimer ne se conjugue qu’au présent. Jour après jour. Aimer est une urgence, un impératif. Un impératif ne laisse pas place au doute. Alors c’est dans cette certitude qu’Emma part rejoindre Alexandre. L’homme de la Brasserie. Un 20 avril.

Alexandre ne viendra jamais.

C’est la fin de l’ivresse et le début de l’hiver. Endeuillé.

Faire le deuil du futur au présent.

Deux pages de Grégoire ont suffit à la fin de la première partie « Brasserie André » pour me faire basculer entièrement dans le roman, dans la douleur sourde de tout le livre. A partir de ce moment, tout s’est décuplé en moi et tout s’est déchainé contre Emma. Elle a perdu beaucoup de larmes, elle a perdu beaucoup de mots, puis elle a fini par accepter, par pardonner l’abandon d’Alexandre, le rire méchant de dieu et le pied de nez de la fatalité. Et puis il y a ce père aussi, qu’Emma a perdu très jeune, et dont il semble qu’elle en a seulement fait un semi-deuil, une semi-guérison. Je dois me taire Bookiners, mais je vous dirais qu’il y a ceux qui s’en vont, et il y a ceux qui restent. Un peu honteux d’être encore vivants. Un peu frustrés aussi, de rester là quand les autres sont partis. C’est un fardeau et un cadeau de rester vivant, mais c’est aussi une promesse. Alors Emma entame avec nous, main dans la main, le long chemin vers l’acceptation de l’absence, du vide et de la béance afin d’arriver à la compréhension que l’abandon n’est pas une lâcheté, mais une impossibilité, et que la mort est une autre forme de présence. Je vous propose de la suivre vers ce chemin Bookiners pour marcher à nouveau vers la vie, retrouver les cimes et devenir le vent.

Je dois abréger, ma revue se fait longue. Je vous dirai enfin Bookiners au pardon difficile que vous serez tour à tour dans la peau des lésés et dans la peau des fautifs, vous serez Emma qui apprend à pardonner à sa mère de ne pas être celle qu’elle aurait voulu qu’elle soit, vous deviendrez les enfants d’Emma, qui, par la colère, puis par un aveu infime d’amour caché au creux d’un sourire, comprendrons que même si les actes de leur mère est au delà du dicible, il y a entre eux ce lien d’amour qui persiste et survit à jamais, envers et contre toutes les offenses. Ensuite vous serez Olivier, puis Emma, puis Olivier, puis Emma, puis les deux, et vous verrez comment les mots et l’amour apaisent les trahisons les plus profondes. Pardonner commence par concevoir l’impossible. 

Et le pardon est là, droit sur ses dix orteils pour étreindre les rescapés :

« Je ne suis pas retourné me baigner dans l’eau glacée. Je n’ai pas essayé de te noyer. De noyer ton absence. J’ai pardonné ton absence ».  

Bookiners qui n’avez plus d’espoir, je vous rassure, le printemps revient toujours, et avec lui ses promesses. Et avec elle la lueur. Et les tempête s’apaisent. Là encore, c’est un retournement de situation magistral que Grégoire Delacourt opère, il devient frère et peintre de la vie-même pour en percer ses mystères.

Je vous dirai surtout qu’après le tumulte des vagues,

« La mer se fond toujours dans le ciel, à l’approche du soir, pour dessiner un tableau sur lequel toutes les histoires peuvent encore s’écrire. »

Je vous laisse Bookiners avec ce roman dans les mains, et cette rédemption en chemin.

2018 est là, et: 

« Le présent est immense (…) il est notre terre, et le seul lieu de bonheur possible.»

Alors, alors, dansons, au bout des étoiles et au bord de l’abime, tant que nous sommes vivants.

Doux baisers tendres,

 

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La tresse | Laeticia Colombani

La tresse | Laeticia Colombani

Dimanche 27 août, 10h00

émoticône dialogue texto sms

– Je crois que je vais me marier avec Olivier Bourdeaut bébé, c’est décidé ! 

– Ahahaha mais qu’est ce qu’on fait de Biolay et Bedos ? Et puis ce pauvre Bourdeaut, je suis sûre qu’il est déjà amoureux.

– Biolay et Bedos, terminé ! En Attendant Bojangles m’a complètement retournée, ça fait 3h25 que je pleure, – je me suis chronométrée – c’est l’un des plus beaux livres que j’ai lu cette année. Extravagant, grave, pétillant, valsant, burlesque, chantant : EN-I-VRANT ! Je n’ai jamais ressenti une telle effusion de sentiments pêle-mêle ! 

– Je t’avais dit, ce livre est une pépite, je suis trop heureuse que tu l’aies aimé !

– Je l’ai adoré mon ange ! Top 5 ! No jokes. Ah d’ailleurs, en parlant de livre, shotgun La Tresse !

– Mais non ! Tu ne l’as même pas lu ! Alors que moi, si, donc c’est moi qui fais la revue. 

– Je ne l’ai pas lu, certes, mais je l’ai acheté et je me fais des tresses dans les cheveux depuis que je suis née. Je suis sûre que c’est le destin ! 

– Ahahah ! Bon, d’accord, si tu y tiens honeymoon. C’est vraiment parce que t’as pas de mec que je te fais cette fleur.

– #tepu.fr 😂 Alors je m’y mets. A ce soir mon ange. 

 

Dimanche 27 août, 14h00

– Mais pourquoi tu ne m’as pas dit que ce n’était pas la littérature ? 

– Pardon, j’ai oublié honeymoon. 

– « Giulia ne dit pas la vérité, si le deux roues est intact : son cœur vient de chavirer. » Nan mais PLEASE.  Ahahahah. On dirait un extrait de scénario des Feux de l’amour. En plus, Leila Colombiani a le même usage –très douteux- des oxymores que Macron : « Smita s’éveille avec une urgence douce…dans le ventre ». #HELP.

– 😂 Nan mais je sais… Attends, y a mieux: « le sol alors, se déroba sous ses pieds ». 

– 😂😂 Mais sauvez-moi ! Mais tu penses que c’est fait exprès ? En mode « tension dramatique » palpable? C’est tellement dommage. Les histoires sont poignantes, le travail de recherche vraiment conséquent. Je ne voudrais pas minimiser l’impact et la force de ce roman, tout ça parce qu’il est écrit comme un scénario, ou comme un premier jet. Il y a autre chose aussi. Je ne sais pas, je ne me sens pas vibrer pour de vrai, je ne me sens pas bouleversée dans toute l’intensité que ce mot comporte, et ce malgré la puissance et l’espoir que libèrent ces trois vies enchâssées.                                                                                                                                                                                                                                                                                                        

– C’est drôle, j’ai eu exactement le même problème. 

– Bon, tu le commentes alors ! Car je crois réellement qu’il est très important à commenter malgré tout.  

– Non, non tu m’as dit « shotgun », tu assumes ! 

– Bon, j’ai encore eu les yeux plus gros que le ventre, alright ! Bookiners, je suis à la moitié du roman, je reviens dans 3 heures et je vous raconte tout ! A tutti ! 

– A tutti honey ! 

When you believe – Mariah Carey & Whitney Houston 

J’ai désiré lire ce roman, Bookiners, parce qu’il suit le combat de trois femmes à genou, avec l’audace en héritage, le désir de défier la fatalité, et la rage de vaincre. La rage de vaincre, c’est déjà une victoire, je crois. Et je voulais goûter à cette victoire. Je voulais goûter au répit après l’épreuve, tout en haut de la montagne, parce que je m’en sentais tout en bas. Ça donne du courage de lire des femmes qui ont réussi l’impossible quand tout prédisait que les dés étaient joués d’avance et leur destin condamné. 

J’ai commencé une école de commerce. J’en ai pour deux ans, et rien que de vous le dire, je m’évanouis dans l’éternité. Angoisse. Deux ans de compta saupoudré de bullshit présomptueux, c’est long quand on veut être chanteuse. Alors, du courage, il m’en faut et m’en faudra. Du courage pour arrêter ou du courage pour continuer, mais du courage quand même. Dans la vie, il faut du courage de toutes façons, parce qu’il faut du cœur. Alors lire ce roman sonnait comme une évidence. Pour moi, pour nous, qui manquons de mentors et d’espoir, trop crédules et croyants face à cette fatalité qui nous dirait tout et son contraire. 

C’est un joli roman que nous, vous, offre Laeticia Colombani, de ceux qu’il est toujours bon de lire, parce qu’il insuffle le courage qu’on croyait perdu, parce qu’il nous prête des mentors bienveillants. Même s’il y manque un peu cette force qui bouleverse et ces sentiments qui étreignent, sans prévenir, Bookiners en mal de soleil et d’espoir, trop fatalistes, trop peu guidés, trop dépensiers pour voyager et un peu déboussolés par le monde qui nous, vous entoure, La tresse, vous dira que rien n’est jamais perdu tant que notre cœur tambourine encore, même s’il tangue un peu trop, parfois. 

La Tresse est tout d’abord un voyage. Nous sommes à Badlapur, en Inde. Nous marchons dans la merde des autres, et ramassons leurs excréments à main nue, un panier de jonc tressé dans l’autre. Nous sommes Smita. Nous sommes maudits. Nous sommes Intouchables. Nous vidons les latrines des 20 maisons qui nous méprisent d’être nées qui nous sommes. Nous courbons l’échine d’être nées qui nous sommes. La liberté nous a été arrachée à la naissance, et vivre, procréer, c’est tresser sa propre malédiction à celle de nos enfants. Et c’est injuste, et c’est comme ça, et c’est tant pis. 

« A Badlapur, comme ailleurs, on défèque à ciel ouvert. Partout le sol est souillé, les rivières, les fleuves, les champs, pollués par des tonnes de déjections. » 

Ces déjections sont notre pain quotidien. On porte cette odeur, comme d’autres portent la liberté. Cette odeur, l’odeur de la merde des autres. 

« Alors, tous les soirs, avant de passer le seuil de la maison, Smita frotte de toutes ses forces, ses mains, ses pieds, son corps, son visage, elle frotte à s’en arracher la peau. »

Frotter, pour conserver notre reste de dignité. 

Nous, Smita, avons une fille, Lalita. Elle n’ira pas à l’école puisqu’elle est née Dalit. Elle ne saura pas lire, elle ne sera pas libre. Elle ne pourra pas vivre, collée à la merde des autres. Sauf. Si on défie le destin et déjoue ses ornières. C’est l’épopée que dessine Smita. Pour sa fille. L’épopée contre les « c’est comme ça », les « à quoi à bon, c’est ton héritage ». Une promesse : 

« Tu ne baisseras plus jamais la tête, ni les yeux. »

C’est une prophétie qui se dessine, un combat. C’est ce combat que nous menons dans ce livre, le combat pour la liberté, le combat pour la dignité, dans cette Inde violente et violentée qui méprise les femmes et surtout les Dalits. Bookiners qui cherchez un mentor, une figure de proue qui vous aidera à vous battre pour vous mêmes, Smita est l’héroïne qu’il vous faut. Je ne peux pas tout vous dire, mais son chemin, même tortueux et jalonné d’obstacles, est peuplé de petites victoires qui vous rappelleront que tout est possible, et que votre situation, sûrement meilleure que la sienne, est loin d’être sans issue si vous gardez en vous la rage de vaincre. Il faut garder cette rage, la préserver comme une relique primordiale. Elle vous relèvera quand vous serez à terre.

Aussi, et maintenant je m’adresse aux Bookiners qui cherchent à appréhender la complexité de notre joli monde parfois très laid, en voyageant en Inde, j’ai appris des choses. J’ai appris la condition des femmes, révoltante et statique, j’ai appréhendé la religion hindoue et sa trinité déïque entre Vishnou – que Smita glorifie envers et contre tout – Brahma et Shiva, qui m’était totalement inconnue. Bref, j’ai ouvert mes yeux fermés et j’ai observé un autre coin du monde. Un nouvel horizon culturel. Et ça fout le vertige aux lèvres. Je ne peux pas tout vous dire, alors je passe à autre chose.

Après Smita et après l’Inde, nous devenons Giulia, la belle sicilienne romantique, atypique et sauvage. Son histoire est jolie, mais ça ne changera pas votre vie si je passe la sienne sous silence. Vous la découvrirez plus tard. Maintenant, nous devenons Sarah. J’espère que vous êtes prêts. Direction le Canada. Cette histoire m’a fait vaciller peut-être même un peu plus que celle de Smita, parce que Sarah, ça aurait pu être ma mère, ou moi, bientôt, la votre de mère ou la mère d’un des nôtres. Cette histoire m’a fait vaciller de la même façon que lorsque j’ai appris le cancer de Catherine, la maman d’Héloïse. Je ne vais pas faire dans l’intime, car cette intimité dont je vous parle, n’est pas la mienne, alors parfois, le silence est d’or. Revenons à Sarah. 

Nous sommes Sarah. Grande, belle, brune, griffée de la tête aux pieds dans des tailleurs couture. Tout nous réussit. Mais nous vivons en apnée, à notre insu, chronométrée par l’ambition et la soif de succès factice. Nous sommes associés en equity dans l’un des plus prestigieux cabinets d’avocats d’affaire de Montréal. Etre associée, c’est notre curseur de réussite, notre prénom social, l’étalonnage de notre bonheur, un voile sur notre solitude et notre malheur invisible. Il y a les 3 enfants qu’on élève seule, sans un jour de pause ou de répit, et puis au centre, le boulot, les nuits blanches et la possibilité de devenir Managing Partner à tout prix. Le graal. La consécration de toute une vie qui n’en est pas une, à courir les rendez-vous, à dormir debout, à vivre dans la peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas être la meilleure, de ne plus être aussi jeune. La peur d’être. Pourtant, on se croirait heureuse. C’est fou comme on peut être à ce point aveugle de notre propre malheur. 

« Sarah ne dit pas que depuis un mois, elle se lève épuisée. Sarah ne dit pas cette douleur dans la poitrine, du côté gauche»

Nous sommes Sarah et nous venons d’apprendre que cette douleur, notre douleur du côté gauche s’appelle tumeur. Elle ressemble à une mandarine. Elle suinte le malheur, elle sent déjà la mort et sonne le glas, cette mandarine. 

Lorsque le cabinet apprend notre maladie, nous devenons la victime, l’ennemie, la tumeur et l’estropiée tout à la fois. Nous devenons invisible. 

« Ça commence d’une manière insidieuse. C’est d’abord une réunion à laquelle on oublie de la convier. C’est ensuite un dossier dont on évite de lui parler. C’est l’exclusion qui va de pair avec la maladie. » 

Nous sommes un stigmate. Nous sommes le cancer. 

Et nous comprenons avec Sarah, la réalité de la maladie, celle qui ronge tout à l’intérieur et sépare et catégorise socialement, les gens sains des gens malades, celle qui s’insinue dans le regard des autres, les compassions feintes, les tons de voix mielleux et orchestrés. Les anecdotes qui fatiguent et qui commencent par « je connais quelqu‘un qui a eu un cancer et qui est toujours vivant. »

« Et toutes ces guérisons qu’on nous jette au visage comme des os à ronger.» 

«Mais il ne sait pas ce que c’est d’avoir des aphtes dans la bouche au point de ne pouvoir manger… Derrière ses faux airs de pitié, il se moque de savoir que dans quelques semaines vous n’aurez plus de cheveux, que votre corps est tellement maigre que dans la glace il vous effraie, que vous avez peur de tout, peur de souffrir, peur de mourir, que la nuit vous ne dormez plus, que vous vomissez trois fois par jour, et que certains matins, vous doutez de pouvoir seulement tenir debout ».

Le cancer, c’est la double peine : l’ostracisme et la maladie. Et c’est important d’aborder le cancer dans un roman, car cette maladie est le fléau de notre humanité, elle touche tout notre entourage, tout le temps, partout, comme une ritournelle de la modernité qui atteste que nous sommes rongés de l’intérieur. 

Ce cancer, je crois, vous remettra les pendules à l’heure, vous Bookiners surmenés qui passez peut-être votre vie à courir après les profits d’une entreprise qui ne vous attendra certainement pas pour fleurir, sans plus jamais vous écouter. Parce qu’il est là le drame. Sarah s’est tuée pour cette société, et pour des rêves qui n’étaient que des miroirs à vanités, que des murmures de l’égo. Elle s’est oubliée jusqu’au jour où son corps a décidé de lui punir son entêtement. Feins d’être aveugle et je te ferai borgne, lui a dit son corps, et il n’avait pas tort. Je crois que d’un mentor, on apprend les réussites, mais aussi, et surtout les erreurs. Sarah est un mentor de choc, et je l’entends me conjurer de vous dire « ne vous négligez pas Bookiners, car s’écouter est le début du bonheur. » 

Ça commence en Inde, ça s’envole en Sicile en passant par Montréal avant d’atterrir dans les sillons de vos petits cœurs Bookiners, afin de tisser avec vous, avec nous la tresse du courage. La tresse de la victoire. 

Je vous laisse avec un cœur tout neuf. 

Doux baisers, 

On ne voyait que le bonheur | Grégoire Delacourt

On ne voyait que le bonheur | Grégoire Delacourt

Jeudi 17 août 2017, 10h00

émoticône dialogue texto sms– Hi honeymoon, on déj ensemble ce midi, avec Bonnie ? Elle se fait toiletter dans 10 minutes, elle va être rayonnante ! D’ailleurs, elle le sent, j’en suis sure, car ça fait 1h qu’elle se pavane devant la glace. 

– #Mameilleureamieestpersuadéequesachiennepense. #Helpher. Ahahahah ! J’adorerais mon ange, mais je vais voir papa. Je dois enlever les épines de mon cœur, l’amertume qui serre ma gorge et nourrit ma colère. Je n’ai pas envie de me noyer, engluée, engloutie, dans mes non-dits, mes révoltes muettes et ma lâcheté. L’amertume est une prison moisie.

– Wow. D’accord. J’ai l’impression que tu te sens enfin prête. Je suis si fière de toi. Les larmes me montent aux yeux.

– Je crois. C’est grâce à Grégoire Delacourt tout ça. Même si à cause de lui j’ai fait fuir l’homme de ma vie, je vais peut-être retrouver mon père, et si ce n’est mon père, ma liberté, en me hissant hors de la fatalité des mal-aimants et des mal-aimés.

– Heu, rater l’homme de ta vie ? Fuck, Dieu, on avait dit qu’on devait la caser rapide ! 

– Oui ! J’étais dans l’Eurostar pour Londres. Un homme passe dans le couloir de ma voiture pour se diriger au bar. Je lisais On ne voyait que le bonheur de Grégoire. J’étais au milieu du roman. Retournement de situation monstrueux. Mon cœur saute. Pour respirer, je lève un peu les yeux. Et là, pendant 2 longues secondes nos regards se croisent. J’attends 5 minutes, il ne revient toujours pas du bar, alors moi aussi j’y vais pour prendre n’importe quoi, un mojito (si j’avais pu), un thé vert (pour faire bien), mon livre à la main. Il était avec un pote. Il m’observe. Ses yeux sont racés, perçants, intelligents. Grosse trentaine, mais tant pis ! Canon comme dans mes plus beaux rêves. Costard sexy et New Balance. Je fais mine de l’ignorer, happée de toute façon par la tragédie du roman. Il s’approche et m’avoue qu’il me trouve jolie, je lui souris à moitié, Juliette venait de se faire tirer dessus, alors j’avais la gorge nouée. Il m’examine avec douceur, et je balbutie, inconsciente, « je suis désolée, il se passe quelque chose de grave dans ce roman ». Dépité mais gentil, il s’en va avec un « je comprends, je ne vous dérange pas davantage, bon voyage ».  Ca fait 1 mois et 13 jours maintenant. Depuis, je n’en dors plus la nuit.

– Ahahahaha. Mais quelle horreur ! Il en valait la peine au moins ce roman? 

– Top 10 Hélo ! C’est officiellement l’un de mes romans préférés. Rappelle-toi que je t’en parle tous les jours depuis 1 mois. Je viens tout juste de le digérer. 

– Parfait, Bookiners, approchez-vous ! Nous t’écoutons honeymoon.

– D’accord, d’accord. Mais attendez Bookiners, ce roman est un des plus denses que j’ai lu car il embrasse toutes nos tragédies d’hommes et de femmes. Soyez indulgents et donnez-moi encore 3 jours pour vous en parler. 

Comptine d’un autre été – Yann Tiersen 

Il y a d’abord ce titre On ne voyait que le bonheur qui sonne comme une comptine. Enfantine. Une ritournelle guillerette. Puis cette première de couverture, cette photographie qui se présente comme un menuet adagio, paisible cette photo, gracieuse, mesurée, sur laquelle deux petites têtes blondes jouent tranquillement sous le regard distrait de leurs parents en pleine lecture. 

Sur cette photo, on ne voit pas les silences. « Les tonnes de silence ». On ne voit pas la lâcheté du père, le désamour de la mère, son impossibilité d’être mère, sa lassitude. On ne voit pas qu’ils sont passés à côté de leur vie comme on passe à côté de son cri d’existence, embourbés dans leur malheur étroit, couleur sépia, qui fait joli sur les photos. On ne voit pas leur désarroi sourd et muet. On ne voit pas ce fils, Antoine qui se cache de ses sœurs jumelles. On ne sait pas qu’ils ne sont pas une famille. 

Antoine, le protagoniste a grandi maintenant. Il est devenu expert en assurance. Il a une femme qu’il aime mais qui ne l’aimera plus, Nathalie, et deux enfants, Léon et Joséphine. Il compte, il scrute, il estime, il indemnise la vie des autres. Car il sait. Il sait que tout a une valeur et que tout a un prix : une bière, une pipe, des vacances au Mexique ou ailleurs, une dent cassée, une jambe cassée, un cœur, une vie. La mort. Mais combien vaut une vie sans amour, Antoine ? Sans les caresses d’une mère, la complicité d’un père. Combien ? Silence. Vertige. Abîme. 

Puis le silence d’Antoine se délie, sa parole s’emballe et il se confie, enfin, à son fils Léon d’abord, à son père mourant et mort ensuite, et à nous, Bookiners. La première partie d’On ne voyait que le bonheur nous, vous plonge dans cette intro-rétrospection-confession désordonnée d’Antoine. Chaque chapitre commence par un prix ou une valeur, avant d’esquisser une anecdote, une bribe du passé, un souvenir qui se termine par une chute implacable. Une sentence. Ne vous fiez pas à l’apparent désordre déroutant de cette confession Bookiners, la construction de ce roman est magistrale. Millimétrée. Orchestrale. Vertigineuse. 

Ce n’est pas une comptine que le narrateur nous livre, ce n’est pas un menuet. C’est un Réquisitoire, un peu – contre cette épopée des lâchetés, des non-dits dont il est l’héritier, un Requiem, ensuite, et une Renaissance, enfin. 

L’histoire est la suivante : 

Antoine a grandi sans amour. Enfin, plutôt, sans effusions d’amour :

« J’ai grandi dans le manque Léon. J’ai grandi dans des odeurs qui n’étaient pas celles de ma mère. Des bras qui n’étaient pas les siens ». 

« Ma mère m’a aimé en vrac. » 

Sa mère s’est mariée avec son père parce qu’il avait les yeux verts. Son père, qui se rêvait prix Nobel de chimie a oublié ses rêves lorsqu’il a embrassé les lèvres de sa future femme. Ils ont fait 3 enfants. Antoine, et les jumelles Anne et Anna. Puis ils ont fait chambre à part. Puis ils ont fait chemin à part. Et la mère est partie. Un soir de deuil et d’orage,

« Au milieu des flûtes vides et des cendriers pleins, des bouteilles de champagne et d’alcool, des boîtes à chaussures telles des petits cercueils de carton…»  

Du plus loin qu’il s’en souvienne, Antoine n’a jamais vu ses parents heureux, il ne les a jamais vu rire, vivre, oser le bonheur. Ses parents étaient de ceux qui se taisent et qui pleurent en silence les vies qu’ils n’ont pas eues. 

« Tristesse, chagrin, douleur, Lâcheté ».

Bookiners, venez avec moi faire une cure de sublime. Au bord de l’abîme, au bout des silences las et lâches, la beauté peut encore éclore. Au-delà de la justesse des mots de Grégoire Delacourt, au-delà de son verbe lapidaire, cru, à fleur de peau, rythmé, effréné et sans concession, il y a ce foisonnement de la douleur qui bouleverse. Ce bord du gouffre qui vous happe et vous hante. Qui vous dévoile que tous les sentiments humains, tous, même la lâcheté, ont ce quelque chose de sublime dans leur vulnérabilité. Dans leur finitude. Dans leur petitesse. Dans leur humanité. Lorsqu’ Antoine essaie d’expliquer à Léon et à nous ce que ça lui a fait, à lui petit, de grandir dans le manque d’amour, il écrit : 

« Je m’écorchais au vide. »

« S’écorcher au vide ». La beauté de cette phrase, sa détresse, son tragique, en pleine face. Station finale. Néant. Silence. Sublime. 

L’histoire est parsemée de phrases et de tirades coups de poings de génie, alors je ne vais pas vous écrire toutes celles que j’ai relevées car je vous gâcherai votre cure, et ce serait bien dommage. Continuons.

Un jour, quand il était petit, Antoine a couru vers sa maman avec un anxieux :

« Moi, tu m’aimes, Maman ? Tu m’aimes ? »

Dans sa fumée de cigarette menthol, sa maman a répondu :

« Sans doute. Sans doute mais à quoi ça sert. »

Un sans doute, plutôt qu’un « bien sûr, mon amour », ça traumatise. Pour toujours. 

La mort qui survient, comme ça, pour rien, sans prévenir, et des parents qui balaient cette tragédie vers le pallier des oubliettes, sans un mot de trop, sans un cri strident, sans une douleur qui déborde, qui envoie tout valser. Ca traumatise. Pour toujours. 

Avoir une mère qui s’en va, 

«Qui vous laisse, là, comme trop de vaisselle dans un évier ». 

Et un père qui sanglote, impuissant : 

Ca traumatise. Pour toujours. 

Bookiners traumatisés, je ne connais pas la nature de vos blessures, mais je sais que le silence encastre et que la parole libère. Sans la parole, sous n’importe quelle forme, c’est l’effroi qui l’emporte, les blessures qui triomphent. Et puis un jour, ça explose, tout explose. Mais parce que les maux sont devenus trop gros pour être confinés davantage, ça explose de travers. Antoine a explosé, un jour, d’un coup, comme ça. Et son esprit a déraillé vers les ténèbres. Bookiners traumatisés, Bookiners qui sentez votre esprit dérailler, confiez vous, livrez-vous à qui vous voulez, à une feuille, à un proche, à un psy, qui vous voulez mais parlez. Libérez votre parole afin de vous libérer vous-mêmes. Afin d’apaiser la douleur et d’amortir la chute. Votre courage sera salutaire. Promis. Juré. Craché. De toute façon je crois que la tragédie d’Antoine vous prendra tant aux trippes et au cœur que vous vous sentirez devenir lui, comme je l’ai senti aussi, et alors, au lieu de marcher à l’envers, sur ses pas, vous marcherez à l’endroit et vous ferez les bons choix qu’il n’a pas su faire.

Dans cette tragédie du silence, il y a cette tragédie familiale. Antoine enfant ne comprend pas ses parents, ne comprend pas leur malheur, leur lassitude, leur désamour. Il ne comprend pas pourquoi sa mère n’en est pas une et pourquoi son père est un lâche, pourquoi il n’est pas à la hauteur de sa paternité, pourquoi il ne lui explique pas le pourquoi de la pluie, la vie, les filles, l’amour. Pourquoi il ne lui apprend pas à devenir un homme. Alors Antoine s’imagine être l’héritier de ces déroutes, l’héritier de cette lâcheté sinueuse qui s’infiltre partout. Il pense son échec fatal. Parce qu’il croit son échec fatal, il échoue, là où il aurait pu réussir, couper le fil, et devenir son propre modèle de père pour son fils. Bookiners fatalistes, ce livre saura vous montrer que la fatalité est un leurre. Je ne peux pas vous en dire davantage à ce sujet, alors je passe au suivant. 

Bookiners que vos familles désemparent, vous comprendrez que souvent, l’origine des drames familiaux ce ne sont pas les actes ni les erreurs. L’origine du drame ce sont les silences qui s’amoncellent, le mutisme. Si Antoine s’était exprimé, s’il avait dit, crié ou gerbé son désarroi, sa colère, alors il se serait réconcilié avec la lâcheté de son père, il ne l’aurait pas reproduite, il aurait aimé pour de bon, ses peurs en moins, et il aurait vécu libre. 

« Mais sa colère est restée embusquée dans ses tripes »

Trop longtemps. 

La famille est une sacrée galère, je ne vous le fais pas dire, mais le silence obstrue les solutions car il nous confine dans une impasse. Et parler amorce le chemin de la compréhension, le chemin du pardon. C’est quand même mieux que l’amertume, non ? C’est ce que ce livre m’a donné envie de faire, de parler, à mon père, de lui expliquer pourquoi je l’aime de traviole, pourquoi je lui en veux de trop, et comment on peut avancer, ensemble, chacun  son rythme. Avant, devant sa folie, je restais muette, et le soir, je pleurais en silence le père que j’aurais du avoir. Désormais, même si j’accepte enfin qui il est et qui il n’est pas, j’épouse et j’embrasse mes ressentis, j’affirme et libère mes pensées, et chacun de nous, mon père et moi, trouvons la place qui nous convient dans cette relation qui nous appartient.  Essayez Bookiners, vous m’en direz des nouvelles ! 

Après les traumatismes et après la parole, s’amorce le temps du pardon. Se pardonner à soi-même d’être et de ne pas être, se pardonner d’exister, se pardonner d’avoir été et la victime et le bourreau. Dans ce roman magnifique Bookiners qui désirez pardonner, vous verrez comme le pardon s’esquisse et s’accepte sur deux générations d’écorchés dès que :

« Les silences ouvrent leur gueule » 

Alors les pères sont pardonnés. 

Dans la première partie, Antoine demande pardon à son fils Léon d’avoir été le père qu’il a été, sous la forme de sa confession. Et c’est cette même confession qui lui fait pardonner son père. Dans la troisième partie du roman, Joséphine pardonne à son père Antoine,  pour le père qu’il a été. Seul le pardon de Léon reste en suspens. Mais le chemin est amorcé, car le pardon est imploré. 

Bookiners infidèles et Bookiners qui ne croyez plus en l’amour, ce roman m’a fait pensé à vous, et même si je dois écourter ma revue car je me fais – encore et toujours – trop bavarde ! Je dois vous dire deux choses. 

La première, Antoine est tombé éperdument amoureux de Nathalie. C’est ce qu’il dit. J’imagine que Nathalie aussi, l’aimait, Antoine. Mais comment aimer lorsqu’on ne s’aime pas ? Comment garder l’autre près de soi lorsqu’on est persuadé qu’on est voué à l’abandon, à la lâcheté et au malheur ? Comment demander à l’amour de votre vie de vous aimer pour deux ? C’est à ce moment là qu’Antoine a perdu Nathalie, lorsque tous ses maux avaient rongé tout son cœur. Alors elle l’a trompé, alors elle l’a écorché de plus belle. Alors elle l’a tué. Bookiners infidèles, je ne blâme pas votre infidélité, je blâme vos silences et votre aveuglement. Tromper, c’est souvent oublier que l’autre existe, que l’autre souffrira pour de vrai, et pas seulement pour la société. Tromper ce n’est pas juste une transgression. On s’en fout de la transgression. Tromper c’est une condamnation. On condamne l’autre à se dénigrer, se dégrader, se détester, alors qu’on pourrait juste être honnête avec soi et avec l’autre et partir avant de déchirer d’un revers tout ce que vous avez vécu. Je crois. On ne voyait que le bonheur vous donnera un aperçu du tsunami que votre infidélité a/va provoqué(er) et peut-être alors que vous choisirez la parole libératrice, plutôt que l’action dévastatrice. Regardez : 

« Je ne l’ai pas su. Je l’ai senti. J’ai senti les mots nouveaux qui s’étaient insinués. J’ai senti le geste plus lourd pour remettre une mèche. J’ai senti les larmes. Les brulures. J’ai senti l’orage. Tous les orages. J’ai senti l’abime. Le sens du mot chagrin. J’ai senti les doigts qui sentaient le mensonge. Les griffes. Un dos. Des os. J’ai senti le froid. Le vent. L’orage, tous les orages. J’ai senti le monde s’écrouler quand Nathalie m’a trompé ». 

Après l’adultère, Antoine se fait licencier, c’est la descente aux enfers, et je vais enfin me taire. Je vous dirai simplement que c’est lorsqu’ Antoine a enfin trouvé la paix en lui même et qu’il a enfin fait la paix avec son passé, avec ses douleurs, avec ses erreurs et ses lâchetés qu’il retrouve enfin l’amour, qu’il choisit la lumière. Nathalie était sa béquille, Mathilda devient sa compagne, celle avec qui il avance main dans la main.

Le roman nous laisse en plein soleil, bouleversés mais sereins, sous l’astre bienveillant du Mexique, du pardon, et de la vie qui va, qui vient, et continue d’être un mystère à apprivoiser.

Asseyez-vous près de moi Bookiners, et regardons, tous ensemble, avec Antoine et sa famille, l’horizon du bonheur. Il s’est fait attendre, mais maintenant, il est là. Tout près. Attendez, plus à droite, non un peu au centre. Ah. Voilà. Là. Devant nous. Enfin. 

Doux baisers, du Mexique ou d’ailleurs, 

Réparer les vivants | Maylis de Kerangal

Réparer les vivants | Maylis de Kerangal

Mardi 1er août 10h30

émoticône dialogue texto sms– Tu sais mon ange, avant je pensais que mon cœur n’était pas comme celui des autres. 

– Mais pourquoi tu dis ça, honeymoon ? C’est tellement étrange. 

– C’est vrai que c’est bizarre, mais je ne pleure jamais pour les choses graves. Quand ma grand-mère est morte, je n’ai pas pleuré. Quand Nicolas est parti là-haut, danser avec les anges, je n’ai pas pleuré. J’ai juste écrit deux chansons pour les faire revivre plus longtemps. Pourtant, j’en étais amoureuse, de ma grand-mère et de Nicolas. 

– C’est vrai, ça. 

– En revanche, quand George ne répondait pas à mes messages je pouvais en pleurer des nuits entières. Et puis, avant, quand j’avais le malheur d’avoir des notes en dessous de 18/20, je sortais de la classe en pleurs, et je courais partout dans la cour de récré, comme une folle habitée. 

– Ahah c’est pas vrai ?! Mais elle est géniale cette histoire !  Devant les films tristes, tu pleures, non ? 

– Bien sûr que non. Je n’ai pleuré que devant Mulan, A la Recherche du Bonheur, Sister Act 1&2 et High School Musical 1,2 & 3. Seuls la musique et les livres peuvent me faire pleurer des kilomètres. Et encore, les livres, c’est rare. 

– Le dernier en date, c’est lequel ? 

– Réparer les Vivants, de Maylis de Kerangal. J’ai encore la gorge qui se serre rien que d’y penser. Ce livre est dans mon Top 5, je ne plaisante pas.

– Oh, mais c’est vrai, tu m’en avais parlé cet hiver.

– Je vais le relire aujourd’hui pour toi et nos Bookiners. Car je dois vous en parler, c’est une nécessité. Il m’aura fallu 6 mois pour le digérer. C’est un livre magnifique, et je pèse mon amour. 

– D’accord, prends ton temps, nous t’attendons. 

 

Mercredi 2 août 14h01

– Honeymoon, on se voit toujours tout à l’heure vers 16h00 ? 

– Non mon ange, je suis en larmes. Je ne peux vraiment pas là. 

– Mais que se passe-t-il, tout va bien ? 

– Oui, oui, tout va très bien, je suis vraiment heureuse. C’est comme si je venais de toucher l’indicible. J’ai nagé vers des rivages célestes. J’avais des ailes. J’étais libérée de mes peurs et de mes hivers.

– Mais de quoi tu parles ? 

– De Réparer les Vivants.  

– Ah oui d’accord. Bon, nous t’écoutons. 

 

Pachelbel’s Canon in D

Simon Limbres est mort.  Un accident de route, après une session de surf. Quelque chose de débile, mais quelque chose de fatal. Entre la vie, le surf et les limbes, il a choisi la mort. Sans prévenir. Il devait avoir 20 ans. Il devait devenir un homme. Un vrai. Un grand. Mais il a laissé sa petite sœur, Lou, face au vide et ses parents, Sean et Marianne, face à l’effroi. Au néant indicible. Il y a cette histoire qui renverse, qui bouleverse. Car mourir avant ses parents, c’est mourir mal. C’est la nature qui s’emballe, s’emmêle et se méprend.  

Et puis, il y a l’écriture de Maylis de Karengal. Une écriture qui s’étire, s’effile, flotte au-delà des mots. Comme si les phrases exploraient, effleuraient leur extrémité, jusqu’à atteindre leur propre impossibilité. Ecriture pulsation, écriture aérienne, Maylis de Kerangal défie les espaces clos, distille l’air et apprivoise la vie, et ses vides. Depuis les vagues de la mer jusqu’à l’intérieur des corps*, échoués, dézingués par le destin. Une écriture magistrale. 

Je vous prie de me croire Bookiners. Cette écriture vous soignera, car elle panse toutes les plaies, avec son murmure libre et léger. A l’heure où je vous écris, 6 mois après avoir été frappée par la foudre de ces mots, j’en pleure encore. Mes muscles se tendent, mon cœur se serre, mais mon âme est libre. Je vole. 

Bookiners en quête de sublime, look no more, Réparer les Vivants vous emmènera sur des contrées inexplorées, sur des rivages inespérés : 

« Sean et Marianne parlent à Simon comme s’il pouvait les entendre, ils semblent se débattre pour se maintenir dans la langue, quand les phrases se désarticulent, les mots s’entrechoquent, se fragmentent, quand les caresses se heurtent, se changent en souffles…comme s’ils étaient désormais expulsés de tout langage, et que leurs actes ne trouvent plus ni temps, ni lieu où s’inscrire. »

Le héros est mort et les vivants sont sans visages. Sans repères. Ils s’agrippent au vide car la vie n’a plus aucun sens. Et pourtant, de tout ça, malgré tout et grâce à cela, le sublime est là, comme une offrande.

« Et alors, perdus dans les crevasses du réel, égarés dans ses failles, eux-mêmes faillés, brisés, désunis, Sean et Marianne trouvent la force de se hisser l’un et l’autre sur le lit (d’hôpital de Simon) afin d’approcher au plus près le corps de leur enfant… et les parents ferment les yeux ensemble et se taisent. Comme s’ils dormaient eux aussi, et la nuit est tombée, et ils sont dans le noir. » 

Bookiners, peut-être me lisez-vous aujourd’hui parce que vous avez perdu un être cher. Trop cher pour être parti si vite. Respirez, prenez vos larmes dans vos mains, et fermez les yeux, cet être cher est encore là. Il n’est pas parti pour disparaître, il est parti pour vivre ailleurs, autre chose. Il est là, différemment. 

Vous savez, quand Simon Limbres est mort, son cœur battait encore, comme s’il était vivant. Et dans tout le roman, de la première phrase au point d’orgue, c’est cette pulsation du cœur de Simon et du cœur des vivants qui valse, s’élève, s’évade, se gonfle et se dilate comme si la mort n’était qu’une illusion d’optique. Comme si la vie était plus forte que tout. Dans ce roman, vous serez confrontés au deuil des parents de Simon, à leur désarroi, à leur néant. Dans ce roman, vous partagerez avec les personnages, des sentiments communs et revivrez peut-être vos drames à vous, mais vous ne serez pas seuls. Vous serez compris. 

« Les murs valsent, le sol roule, Marianne et Sean sont assommés. Ce silence qui s’écoule, épais, noir, vertigineux. Un vide s’est ouvert là, devant eux. »

Puis vous allez pleurer, sûrement. Et vous libérerez votre haine, votre colère, votre amertume contre cette mort qui impose ses lois comme un despote. Contre cette mort qui prend les vivants sans notre accord à nous, ceux qui restent. Et sentirez le souffle chaud de cet être cher qui sèchera vos larmes, en vous implorant de lui pardonner pour de bon, pour de vrai, et de faire la paix avec la vie et avec la mort car elles ne sont qu’une. 

L’enfant est mort, oui, mais son cœur est vivant. Ses autres organes aussi. Face à ce paradoxe inconcevable les Sean et Marianne vont être confrontés au dilemme du don d’organes, et nous, confronté à sa réalité. Je ne peux pas tout vous dire, alors j’écrirai seulement que ce roman nous donne à voir le monde hospitalier dans tous ses recoins, dans toutes son humanité, de l’ombre à la lumière. Thomas Rémiges, Révol, Virgilio Breva, les Harfang : tous appartiennent à cette fresque, à cette symphonie d’hommes et de femmes cachés qui tissent méticuleusement les liens entre la vie et la mort, entre les morts et les vivants. Réparer les vivants, est un magnifique hommage aux médecins et à la discipline de la médecine. Vous plongerez dans son Histoire, dans son milieu, dans sa tension et dans son art. Et ça, Bookiners, c’est comprendre une parcelle du monde qui nous, qui vous entoure. Ce roman vous emplira de gratitude envers nos médecins, nos infirmières, nos aides-soignantes, toutes ces petites mains aux doigts d’argent à qui on doit la vie. 

Simon Limbres est mort et les vivants vacillent. Alors, où se trouve l’espoir ? Où se trouve le soleil dans l’obscurité ? Qu’est-ce que la vie laisse derrière elle quand elle s’est retirée ? Des « corps outragés sur un champ de bataille », d’abord. Et puis des caresses, venues d’une autre vie, venues d’un autre lieu, mais des caresses quand même. Chaudes, vivantes. Des caresses qui brillent dans la nuit noire, comme des éclats d’étoiles. L’espoir, il est là, en eux et en nous. 

Je vous laisse prendre votre envol doux Bookiners, je nage encore un peu dans mes larmes, Céline Dion aux oreilles et Maylis au cœur. Je vous envoie quelques kilos d’espoir, et trois quintals de courage.

Regardez vers le ciel, regardez vers le cœur, ceux qui sont partis, sont encore là. Car ils sont toujours vivants. 

Doux baisers, 

*Merci à Mme Marine Landrot de m’avoir libérée de ma page blanche et prêté deux formules d’une grande justesse –> http://www.telerama.fr/livres/reparer-les-vivants,106986.php

Des souris et des hommes | John Steinbeck

Des souris et des hommes | John Steinbeck

Mercredi 8 mars 2017, 18h15

– Hello mon chat, je te dérange?

– Hi sweety. Ecoute je travaille au piano depuis 4h, il faut absolument que j’arrive à m’accompagner sur ma chanson Nicolas, je ne suis toujours pas au point.

– Ah mais c’est ton texte que tu m’as chanté la semaine dernière, non ? Celui où tu parles de ton ami qui est mort l’année dernière?

– Oui exactement ! C’est terrible, il est mort en quelques semaines. Foudroyant. Cancer. De l’épaule. Comme ça, un rien, une douleur, un matin et 3 semaines après, c’était la fin. Je n’ai même pas pu lui dire au revoir. J’y pense tous les jours. Je pense aux rêves qu’il avait, à ses sourires, à cette optimisme qu’il avait. Je lui ai écrit une chanson, pour le faire revivre, pour le partager. 

– Ton texte est magnifique. Tu lui rends un bel hommage.

– Mais tu crois vraiment que je vais réussir à devenir chanteuse? Ca m’empêche de dormir la nuit tu sais. Parfois, je me réveille en sueur et en larmes. Mon rêve me crie bats toi encore. 

– C’est ton rêve, et tu te donnes les moyens de le réaliser. Tu sais bien que beaucoup de facteurs ne dépendront pas de toi, mais l’important c’est que tu y travailles, que tu y croies et que tu gardes espoir.

– C’est bien ça le problème: comment garder espoir quand tu démarres à zéro ? Et puis moi, tu sais, j’ai du mal avec l’espoir. Cette notion m’échappe, elle me semble un peu contemplative. C’est comme un passe droit pour attendre. Les bras croisés. Godot, Eurêka, la bonne idée, la chance. Ca me gonfle cette attitude, je la trouve à la fois belle, élancée, uplifting – et à la fois benête et sotte. C’est comme manger des carottes, c’est à la fois utile et ridicule. Bref. J’ai peur. Aahahaha, tout ça pour ça, on ne se refait pas! 

– C’est normal que tu aies peur. Mais ton espoir de faire carrière dans la chanson brille tant dans tes yeux. Depuis que tu assumes ton rêves ta peau scintille de bonheur. Je me dis que parfois, le but est finalement moins important que le voyage d’espérance.

– Oui mais qui dit que je ne vais pas le perdre cet espoir si je vois que ça ne marche pas?

– Tu sais bien que si on perd l’espoir, on est sans défense dans la vie. Attends. Il faut absolument que tu lises le cultissime Des souris et des hommes de John Steinbeck. C’est très court, mais le bouquin nous rappelle que l’espoir a le pouvoir magique d’insuffler du bonheur, au quotidien, même dans la vie la plus misérable du monde. Tu vas voir que si même un mec comme Lennie croit en son rêve, tu n’as pas du tout le droit de lâcher le tien.

– Ok, j’ai besoin qu’on me remette les pendules à l’heure. Et certains Bookiners aussi. Nous t’écoutons, attentivement. 

L’extase de l’or – Ennio Morricone 

Parce que la tendresse et la bienveillance n’habitent pas assez notre monde, j’aime qu’on me raconte de belles histoires d’amour et d’amitié. Les récits de jolies relations humaines me réconfortent, ils me sécurisent. Ils me poussent à aller vers l’autre, à tendre la main au monde. Des souris et des hommes nous raconte l’histoire d’une amitié touchante entre George et Lennie, deux travailleurs agricoles itinérants. Ils errent sur les routes de Californie, se baladent de ranch en ranch à la recherche de travail. Parce que Lennie est une âme d’enfant dans le corps d’un colosse, Georges veille à le protéger, mais aussi à le canaliser. Car Lennie est obsédé par la douceur du poil des souris et des chiots, mais sa maladresse et sa force sont incontrôlables. Même si George râle tout le temps, l’amitié qui lie les deux hommes est d’une tendresse infinie. Je suis peut-être un coeur d’artichaut, mais la bienveillance de Georges envers Lennie me réconforte immensément.  

« George continua:

– Pour nous, c’est pas comme ça. Nous, on a un futur. On a quelqu’un à qui parler, qui s’intéresse à nous. On a pas besoin de s’asseoir dans un bar pour dépenser son pèze, parce qu’on n’a pas d’autre endroit où aller. Si les autres types vont en prison, ils peuvent bien y crever, tout le monde s’en fout. Mais pas nous.

Lennie intervint:

– Mais pas nous! Et pourquoi? Parce que… parce que moi, j’ai toi pour t’occuper de moi, et toi, t’as moi pour m’occuper de toi, et c’est pour ça. »

Quand je perds de vue le soleil, ce récit me redonne du courage, il vous rappellera à quel point la vie peut être vue, et donc vécue, différemment. Il suffit d’imaginer. Car ce qui lie ces deux hommes, c’est l’espoir d’un avenir meilleur. Un avenir rien que tout les deux, heureux. Cet espoir, Lennie en a fait son obsession. Même si le géant simplet inconscient de sa force crée du grabuge où qu’il aille, même si sa maladresse laisse poindre à l’horizon un drame sans égal, les amis s’accrochent à leur rêve. N’est-ce pas du fond de la caverne que naît l’espoir? Pour ne jamais le perdre de vue, pour le rendre toujours plus réel, Lennie demande sans cesse à Georges de lui décrire, avec tous les détails, le rêve qu’ils se sont construit.

« – Continue maintenant, Georges !

– Tu l’sais par coeur. Tu peux le faire toi-même.

– Non, toi. Y a toujours des choses que j’oublie. Dis-moi comment ça sera.

– Ben voilà. Un jour, on réunira tout not’ pèze, et on aura une petite maison et un ou deux hectares et une vache et des cochons et…

– On vivra comme des rentiers, hurla Lennie. Et on aura des lapins. Continue, Georges. Dis-moi ce qu’on aura dans le jardin, et les lapins dans les cages, et la pluie en hiver, et le poêle, et la crème sur le lait qui sera si épaisse qu’on pourra à peine la couper. Raconte-moi tout ça, George. »

Cet espoir tisse tout le récit, il est le fil qui se tend jusqu’à nous éclater au visage. Le style est lumineux, les personnages attachants mais surtout, ce court roman est d’une saisissante dramaturgie. Construit comme une tragédie en six actes, il est une allégorie intelligente.

Toi, moi, vous les peanut bookiners, nous avons tous un Lennie en nous qui veut qu’on lui parle de lapin de temps à autre. Personne ne peut vivre sans tendresse et sans lumière. Parce qu’il ne faut jamais sous-estimer l’importance de l’espoir. Vivre sans, c’est ne pas vivre. Tant que le soleil reste quotidiennement en ligne de mire, l’homme peut s’arranger de tout : de l’emprisonnement, d’une maladie grave, de la perte d’un proche. La survie réside dans l’idée que tout ira mieux un jour, que l’aliénation de la douleur, du doute, de la peur finira par s’envoler. Ce récit est important parce qu’il nous rappelle qu’il ne faut jamais oublier d’y croire.  

Et même quand notre esprit déraille, comme Lennie, qui reste malgré lui un éternel enfant; ou comme moi, quand ma tête a joué avec mes nerfs pendant plusieurs mois, notre cerveau finit toujours par nous obéir et par se configurer si on lui montre la voie à suivre. Ce n’est pas de la psychologie de comptoir ce que je vous raconte, le docteur américain Joseph Murphy l’a démontré dans les années 1960: la puissance du subconscient (et donc de l’autosuggestion) a déjà aidé des millions de personnes à accomplir leurs rêves. Plus on se répète les choses, plus on croit en notre avenir, et plus notre vie aura de chance de prendre le chemin que l’on espère. Ce récit magique peut se targuer de nous remettre les pendules à l’heure. N’est-ce pas la meilleure nouvelle de votre journée ?

Vous prendrez bien une lecture-apéritif avant de partir? 

Hauts les coeurs, mes bookiners !