Imago | Cyril Dion

Imago | Cyril Dion

Mardi 21 novembre 2017, 17h09

 émoticône dialogue texto sms– Bébé, tu as regardé l’émission On n’est pas couché de cette semaine ? 

– Ouiii, avec Carla Bruni et Camélia Jordana ! Tu sais que maman est fascinée par Carla Bruni ? Elle est obsédée par cette femme !

– Ça ne m’étonne pas pour Carla,  cette femme est hypnotisante. Moi j’aime sa sagesse, ses phrases. Elle réfléchit tous ses mots avant de les prononcer, c’est apaisant. Elle est sereine et ça fait du bien, on ne voit presque que des interviewés névrosés d’habitude…

– Oui enfin Carla a du être bien névrosée dans sa vie, elle le dit d’ailleurs, elle a fait une psychothérapie pour se débarrasser de ses névroses. Je pense qu’on en a tous des névroses, c’est juste que certains en ont plus que d’autres 😂

– Oui genre Yann Moix il faudrait peut-être qu’il foute un peu la paix à son cerveau et aux cerveaux des autres 😂 ! Il y a trop de mots dans ses phrases alors qu’il dit des choses simples, ça me fatigue cette masturbation intellectuelle.

– Exactement ! Pour moi c’est un frustré cultivé Yann, il s’imagine avoir toujours raison car il cite ce qui arrange son raisonnement or parfois ça n’a pas de sens. Ça me donne envie de m’évanouir. 

– Bon je suppose que tu as donc vu le débat de Yann Moix et Aymeric Caron sur son bouquin ?

– Oui oui, je me suis d’ailleurs évanouie 😂

– Moi je ne défends ni l’un ni l’autre mais je reproche à Yann Moix de chercher des détails absurdes pour, par principe, être en contradiction avec l’invité. Parfois ça donne des conversations lunaires et c’était le cas là avec Caron, quand il joue avec des virgules pour expliquer qu’il n’a rien compris à la création d’Israël et que, par conséquent, il prend tout ça à la légère. Et c’est grave parce qu’il fait dire à Caron ce qu’il n’a pas dit, et c’est peut-être le discours de Moix que vont retenir les téléspectateurs. 

– Oui en vrai c’est grave de faire passer quelqu’un pour ce qu’il n’est pas au nom de ton interprétation forcée et alambiquée. Ça me rend hystérique quand les gens essaient de s’approprier ce que je suis. 

– Je sais bien. Et sur ce genre de sujet ultra épineux (Palestine-Israël), t’imagines les conséquences pour Caron ? Bref, j’y pense parce que je viens justement de lire un roman très puissant sur le conflit Israëlo-palestinien, et je trouve que la fiction est un sacré bon médium pour comprendre, de manière neutre et dénuée de toute passion politique, ce qui se passe là-bas. 

– Ah ouais ? C’est quoi ce livre, c’est récent ? 

– Oui c’est un bouquin de la rentrée littéraire, il s’appelle Imago, c’est Cyril Dion qui l’a écrit, tu sais il a réalisé et écrit le documentaire    « Demain » avec Mélanie Laurent qui avait eu un César. 

– Ah ouii je vois! Tu penses que ça pourrait plaire à nos Bookiners ? 

– Non seulement ça va leur plaire, mais je crois surtout que ce livre va leur être utile. 

– Okay attend attend, je vais chercher mes pop corn et je t’écoute. Vous êtes prêts Bookiners ? Go babe ! 

Black piano – Arnaud Rollat 

Je vous propose de lire ce roman, Bookiners qui cherchez à mieux comprendre le monde qui vous entoure, car Cyril Dion nous offre quelques clés de compréhension des colères qui transforment notre terre en un vaste terrain de guerre. Oui, rien que ça. Mais ne vous faites pas d’illusion, les livres les plus beaux sont souvent les plus tristes, parce qu’il dépeignent la réalité dans toute sa violence nue, crue, écorchée. A la lecture d’Imago, vous serez traversés par des émotions puissantes, bouleversantes. Brutal et poétique, tragique et utile, le livre interroge les identités plurielles, la recherche de soi, l’acceptation de l’autre. De Rafah, dans la bande de Gaza, jusqu’à Paris, les récits de vies s’entrecroisent, les destins se brisent, et nos yeux s’écarquillent. 

Je ne vous cache pas ma difficulté à vous raconter l’histoire du roman, car c’est au fil des pages que l’on comprend les liens entre les personnages que je ne saurais vous dévoiler en amont (je vous connais Bookiners, vous détestez être spoilés). Voilà donc ce que je peux vous dire en marchant sur des oeufs (et en ne vous parlant seulement que de quelques personnages):

Ce roman raconte déjà une immense colère : celle de Khalil, un jeune palestinien habité par une violence qui dépasse tout: son amour pour sa famille, son instinct de survie, sa jeunesse. Khalil est prêt à donner sa vie pour venger son peuple opprimé: 

« Pour toujours il les haïssait. Les israéliens. Les Français. Les Occidentaux en général. Tous ceux qui finançaient, entretenaient la guerre contre son peuple. Il aurait voulu les broyer, les dévorer sur place. La haine pourrissait ses pensées, ses entrailles, elle dévalait le long de ses muscles, de ses doigts. Sans pouvoir s’arrêter, il tournait en rond dans le camp dévasté, ne sachant comment se débarrasser de toute cette violence qui l’agitait. » 

C’est en se lançant à sa poursuite en France pour tenter de l’empêcher de commettre l’irréparable que son frère Nadr va apprendre à se connaître lui-même. Mais d’abord, les galères de famille. Que peut-on pour son frère lorsqu’il vous aime moins que son propre peuple? Nadr est le personnage de la résilience et de la sagesse, c’est lui qui vous fera grandir, mûrir, souffler. Parce que Khalil est son frère, parce que la paix ne s’établit pas dans la violence et parce qu’il doit donner du sens à son existence, Nadr n’hésite pas à tout tenter pour ramener son frère à la raison, quitte à traverser le monde et prendre d’immenses risques pour le retrouver. Sa détermination nous offre une grande leçon d’humanité, elle vous fera relativiser vos propres problèmes familiaux, je vous le garantis. Car laisser un membre de la famille prendre une mauvaise route, c’est perdre une part d’humanité, c’est aussi oublier le sens de notre vie. Nadr n’abandonne jamais, malgré les doutes, malgré la tentation de tout lâcher: 

« Pour la première fois, il ressentait la Palestine comme un fardeau. Dieu comme il aimait sa terre, ses tantes et ses oncles, ses amis, son peuple, comme il aimait Khalil, mais comme il aurait soudain souhaité qu’ils fussent tous morts, anéantis par un cataclysme qui le laisserait libre de tout désir de vengeance. Comme il aurait voulu que le monde d’hier disparaisse et qu’on le livre nu au monde de demain. »

Bookiners déracinés, vous êtes là ? La suite est pour vous. Lorsque Nadr recherche son frère, il tente en même temps d’accéder à lui-même. Malgré l’injustice subie par son peuple (les palestiniens), malgré le désamour de son frère, malgré son sentiment d’impuissance, Nadr n’abandonne pas. Il creuse, observe, essaye de trouver sa place, son rôle à jouer dans ce monde. Nadr, pacifiste, a appris le monde dans les livres (tiens tiens…) et en observant les mots et les choses de son pays. Mais en France, on impose à Nadr une identité qu’il ignorait : 

« C’était un sentiment étrange. Chez lui, on ne le remarquait pas. Ici, sous prétexte qu’il avait changé de continent, il était isolé, séparé des autres humains par une démarcation invisible, à la limite de la brutalité. » 

Nadr est donc confronté à une nouvelle part de lui-même. Mais comment comprendre son présent quand on ne connaît pas son passé ? Nadr n’a jamais connu sa vraie mère. Ce qu’il sait seulement, c’est qu’elle est française. Alors en France, Nadr avance, se perd, ne sait plus ce qu’il cherche, ressent le manque, comme un trou dans son coeur qui l’empêcherait de devenir quelqu’un. 

« Parmi les visages roses, la foule molle, je te cherche. Sans le secours des mots, Sans la moindre indication de là où tu vis. De ton apparence. Dans ce monde vulgaire, opulent, dont je ne fais pas partie. Pourtant une part de moi le voudrait. Pour comprendre qui tu es. Qui je suis. Comprendre pourquoi d’autres rêves me traversent, des rêves que ni Khalil ni aucun de mes frères palestiniens ne caresse. (…) Je n’ai pas d’espoir de te trouver et pourtant, sur chaque visage de femme, je t’espère. Mère. » 

Je pense à vous, Bookiners en quête de vos racines, remplis de pourquoi, de qui suis-je. Ce livre vous aidera à accepter d’être déboussolé, vide. Et l’accepter, c’est déjà avancer. C’est en marchant sur le territoire de sa mère que Nadr est confronté à son identité bancale et à ses peines d’adulte. Les doutes et la sagesse de Nadr vous berceront. Votre coeur se reconnaîtra et il pansera, à votre insu, vos blessures du passé et vos souffrances du présent. Car ce livre est aussi (et peut-être surtout) l’histoire d’un déchirement. Un déchirement à l’origine des destins brisés des personnages. Un déchirement à l’origine de leur quête sans fin. Bon, je m’arrête, sous peine de vous dévoiler l’élixir du roman. Ce que je peux vous dire si vous hésitez encore à lire ce livre, c’est que sa puissance vous laissera bouche bée. Je ne vous ai pas parlé de tout le monde, mais je peux vous dire que les chapitres alternent entre quatre personnages désespérés par un destin qu’ils subissent et leur passé qui les alourdissent. Tous sont prisonniers d’eux-mêmes, de leurs certitudes. C’est eux qui vous apprendront à penser plus fort votre vie. 

Un dernier petit teaser pour la route ? Okay, cliquez sur play juste en-dessous ! 

 

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Anima | Wajdi Mouawad

Anima | Wajdi Mouawad

Mardi 22 août 2017, 9h30

émoticône dialogue texto sms– Tat, je suis sonnée. Complètement sonnée. Tu avais raison. Tellement raison quoi ! 

– Ahahah ! Je ne sais pas de quoi tu parles, mais avoir raison me va très bien ! Heu sonnée ? Que pasa ? 

– Je suis assommée de beauté, de sublime, j’en perds mes mots, ma voix, mon intellect, ma réalité. Bam. Une gifle. 

– Mais what the hell is going on ? Ce sont les paysages de Sicile qui te donnent le tournis ? 

– Non non là je suis à Arles chez mes parents. Même si je viens tout juste d’être bluffée par deux expos photographiques hallucinantes, je ne te parle pas de cette beauté là, je te parle d’un sublime qui m’habite entièrement, infiniment depuis deux jours. Tu sais, je t’avais promis que je t’enverrai l’article sur le roman Venise n’est pas en Italie, je l’avais noté dans mon emploi du temps, mais quand je me suis mise devant mon ordi sur ma terrasse au soleil, mes yeux regardaient du coin de l’oeil ce roman qui me hurlait de l’ouvrir pour la 14ème fois de la journée. 

– Ahahaha, tu parles d’un livre comme je parle de pépitos !

– Non mais chat, tu ne comprends pas, je ne pense qu’à ce livre. Je n’ai pas dormi la nuit dernière pour le finir, je ne sais pas comment j’ai pu vivre sans lui pendant 24 ans. Je crois que je vais l’emporter partout avec moi et remuer ciel et terre pour rencontrer Wajdi. Ciel et terre. 

– Aaaaaaaah je comprends mieux, tu as fait la connaissance de mon Wadji Mouawad !! Mon dieu je suis trop heureuse que tu l’aimes aussi ! Je te l’avais dit, ce mec c’est un foutage de gueule, un fucking Genius, il sait dire l’indicible, il renouvelle tellement la littérature. On doit le rencontrer, c’est vital !

– Vital. Ok, j’ai une annonce de plus grande importance à te faire honeymoon. Je veux que tu t’assoies, et que tu me dises quand tu es prête. 

– Oh nan c’est chiant, ne me dis pas que tu vas déjà te marier avec Gus ? Attends au moins que je trouve un mec. T’es ma meilleure amie ou pas? 

– Je répète, je veux que tu me dises quand tu es prête. 

– Je suis prête, mais ne me déçois pas !  

– Anima de Wadji Mouawad devient officiellement mon livre préféré. Au monde.

– OMG OMG OMG. Je ne te crois pas, je ne te crois pas. C’est le premier livre qui détrône pêle-même la Belle du Seigneur et Voyage au bout de la Nuit. OMG. Il faut que j’aille courir une heure pour digérer cette nouvelle et me préparer au commentaire que tu vas nous écrire, aux Bookiners et à moi. Je pense que je suis plus émue que quand tu m’annonceras que tu seras enceinte de mon ou ma filleule. WOW. Ne dis rien, je pars courir. 

Pour lire cet article, j’aimerais vous faire écouter cette musique d’Erik Satie que j’aime tant. Elle saura, je l’espère, vous donner un avant-goût de la grandeur de ce livre. 

Gnossienne No.1 – Erik Satie 

Bookiners, je suis encore muette de cette lecture prodigieuse tout juste terminée. Je suis ridiculement petite, ridiculement humaine, ridiculement matérielle face au génie de Wajdi Mouawad. J’en perds mon français, je ne sais plus parler, je ne sais plus écrire. Un vertige m’assaille ces derniers jours, il envahit mes rêves qui montent vers la nuit: quand le silence est si bruyant qu’il vous obsède, quand la littérature est si sublime qu’elle ne se dit pas, quand un homme est si clairvoyant qu’il dit tout, que reste-t-il à dire ? Que reste-t-il à écrire ? 

Croyez-moi Bookiners. Dans Anima, Wajdi Mouawad dit tout. Toute l’humanité, tout le monde animal, toute la nature, il chante la terre entière. Vos introspections, votre enfance, vos racines, vos joies, vos peines, vos espérances, vos fantasmes en sortiront chamboulés. Je ne vous raconterai que des parcelles de ce grand roman long et dense, je marcherai sur des oeufs pour tâcher de ne pas vous déflorer l’indicible et souiller l’au-delà, le chef d’œuvre. Alors mon texte sera un hommage. Courez, volez l’acheter. D’Urgence. Soyez indulgent(es) Bookiners, car mon texte n’a pas la prétention d’arriver à l’ongle du petit orteil de Wajdi Mouawad.

Bookiners qui cherchez une quête de sublime, soyez attentifs tout au long de l’article, les mots de Wajdi Mouawad sauront vous mettre en appétit je vous le promets. 

Mais first things first, ce roman est d’un noir absolu, noir comme l’aile des corbeaux qui observent Wahhch dans sa quête, noir comme le silence qui engloutit son esprit, noir comme le voile qui efface l’enfance et obstrue sa vie. Ce roman commence par un meurtre sordide. Léonie, la femme de Wahhch, est sauvagement assassinée. Elle portait son enfant. Je vous laisse découvrir les détails du crime dans le roman si vous voulez connaître une définition aboutie du mot violence. Malheureux comme les pierres, Wahhch vit avec l’idée qu’en voyant le visage de celui qui a tué sa femme, il pourra se libérer de la culpabilité de ne pas avoir réussi à la sauver. Pour les descriptions et le récit de la poursuite de l’assassin d’un homme en miettes, l’auteur utilise un processus littéraire déroutant et efficace: ce sont les animaux sauvages ou domestiques qui croisent la route du héros qui se relaient pour prendre en charge la narration.

Pourquoi est-ce prodigieux ? Parce que ce regard animal nous offre un détachement rare pour observer les hommes dans toute leur horreur, leur violence, leurs contradictions, leur désespoir aussi. Si les animaux suivent Wahhch, c’est parce qu’ils reconnaissent en lui une part d’eux-mêmes, dans sa souffrance, dans son silence. Bookiners qui cherchez à comprendre le monde qui vous entoure, vous êtes bien là ? Parfait. Ce texte est un bijou pour vous qui souhaitez cerner l’Homme dans sa complexité et ses paradoxes. Car accorder une réflexion et des mots aux bêtes, c’est faire retrouver à l’Homme une humilité dont il manque sérieusement, c’est l’extirper de son ethnocentrisme bâti de sang et de larmes qui dicte le monde.

« Les humains sont seuls. Malgré la pluie, malgré les animaux, malgré les fleuves et les arbres et le ciel et malgré le feu. Les humains restent au seuil. Ils ont reçu la pure verticalité en présent, et pourtant ils vont, leur existence durant, courbés sous un invisible poids. Quelque chose les affaisse. (…) Ils sont absorbés par ce qu’ils ont sous la main, et quand leurs mains sont vides, ils les posent sur leur visage et pleurent. Ils sont comme ça. » 

Les animaux ressentent et dissèquent des désespoirs qui échappent aux hommes. Ils assistent au chagrin palpable de Wahhch, ils vous feront comprendre ce personnage avec un oeil plus attentif, plus sensible. 

« Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais, couleur de la rive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé. » 

« Quel regard il avait ! Il semblait rechercher la lumière de la réalité pour dissiper les abjectes créatures nées des ténèbres dans l’abandon de son coeur. » 

« Gardant le silence, il m’a laissé le contempler et m’a dévoilé la détresse de son âme dans la défaillance de ses yeux faïencés.» 

Le traumatisme de l’assassinat de sa femme enceinte réveille chez Wahhch le traumatisme de sa vie, de son déracinement, le trou de son enfance, de sa naissance et de son arrachage à son pays et à sa famille pendant la guerre. Le brouillard lui semble d’une épaisseur infinie, son vertige existentiel est indicible. 

Ouvrez grands vos yeux Bookiners écorchés, blessés, traumatisés, Bookiners dont l’esprit déraille car la guérison est dans la quête. Wahhch souffre d’une douleur incommensurable, mais Wahhch cherche, et Wahhch évolue. Et Wahhch finit par amorcer, au détour de sa quête et de son désarroi, le chemin long de sa guérison, de sa propre absolution. Je crois que celui qui ne fait que hurler sa douleur n’en verra jamais le visage tout autant que celui qui s’obstine à la taire. Dans ce roman, chaque cri est suivi par un silence pour faire entendre son écho. C’est son immense force. Wahhch fait de sa douleur un collier qui enchaîne les perles de silence aux perles de ses cris. 

« Il roulait en hurlant, en pleurant, invoquant des noms, des prénoms, des bêtes, oiseaux, insectes, poissons, reptiles, fauves, bovins, frappant contre le volant, rouant de coups sa poitrine, sa tête, son visage, et laissait entendre les cris anciens, tus, avalés, enfoncés au creux de son ventre, ensevelis sous les croûtes défaites de sa mémoire. »

Wahhch hurle et se tait, et Wahhch avance, dans l’urgence de faire battre son coeur vers l’avant, plus vite toujours, plus loin toujours. 

Bookiners déracinésvous qui tentez de recoller les pièces de votre présent et de votre passé, vous qui peinez à avancer, alourdis par le poids de votre histoire, ce livre répondra sûrement à vos vertiges. Pendant tout le roman, Wahhch tente de réapprendre à vivre avec lui-même comme on vivrait avec un inconnu en mille morceaux. Car Wahhch est un déraciné écorché, son passé est troué. Seuls quelques souvenirs lui reviennent de son enfance : né au Liban pendant la guerre, il se souvient avoir été enterré vivant, dans le ventre dévasté de la terre, collé aux cadavres d’animaux. Il se souvient avoir été déterré puis adopté par un étranger. Pourquoi a-t-il survécu? Que faire des fragments éclatés de son histoire? Comment vivre sans connaître sa naissance, ses racines, ses origines ? Comment avancer quand même le cri dans le silence, les hurlements dans le vide ne soulagent plus ? Wahhch cherche des mots à ses maux, à ces silences qui le creusent et le torturent. Il se lance dans une poursuite effrénée pour tenter de rattraper une ombre comme on tente de se rattraper soi-même. Pour cela, il interroge son père adoptif sans relâche. 

«  Qui sont ceux qui ont fait ça, qui étaient mes frères, mes soeurs, leur nombre, leur nom, leur ombre, pourquoi j’ai été épargné, qui m’a épargné, qu’est-ce que tu faisais dans cette hécatombe, cette boucherie, cet abattoir? » 

C’est dans son rapport aux bêtes, à ce putois sur la route, à ce singe domestique, à ce chien sauvage qui le protège et ne le quitte plus que Wahhch aperçoit une lumière à suivre dans la nuit. Quand il s’adresse à ce chien qui est venu à lui, l’homme commence à marcher vers lui-même.

« Il y a un gouffre. Je ne le fuirai plus. Je te le promets. Je ne t’abandonnerai plus, je te le promets. Nous irons ensemble chercher les mots qui manquent. Nous les mettrons côte à côte et nous sortirons enfin de cette fosse dans laquelle on m’a jeté et de laquelle, je le comprends aujourd’hui, je l’ai compris et en te voyant te battre, je ne suis jamais sorti. »

Bookiners insomniaques, vous cherchez à vous occuper en attendant Morphée, ce livre est un cadeau tombé du ciel pour vous, vous ne le lâcherez pas. Peut-être que les plus écorchés d’entre se reconnaîtront, se réconforteront dans les rêves de Wahhch jetés à la flaque noire des insomnies, votre sommeil noyé dans l’eau des chagrins. Si jusqu’à l’aurore, jusqu’au soleil, vous ne trouvez que le vertige de vous-mêmes, sassant et ressassant les tourments et les inquiétudes au carrousel de votre âme, lisez. Lisez Anima. Déchargez l’angoisse qui vous englue, les peurs qui vous apeurent sur Wahhch. Il saura vous épauler, vous guider car il a tout vécu, il a tout souffert. Déplacez votre esprit sur ce guerrier de l’existence, cet archéologue de traumatismes, ce maître des cris et des silences, vous vous sentirez plus légers, je vous le promets. 

Avant de vous laisser partir, je ne peux pas résister à vous lire un passage somptueux d’Anima. 

 

Sachez, Bookiners, que Wajdi Mouawad a dédié 10 ans de sa vie à édifier ce chef-d’oeuvre absolu. Comme Wahhch, lui aussi a certainement dû écouter le silence pour éclore. Et vous apprendrez avec lui que les silences n’ont pas toujours la même texture. Chut. Lisez, écoutez. 

dessin de cacahuète qui signe les articles d'Héloïse

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Petit Pays | Gaël Faye

Petit Pays | Gaël Faye

29 Mai 2017, 23h00

– Tu sais Hélo, j’oublie souvent que je suis noire.

– Je sais mon ange, j’ai jamais compris pourquoi tu te regardais si peu dans le miroir.

– Je me regarde. Je t’assure. Mais mon ciel a toujours été multicolore, alors, je ne distingue plus les couleurs, c’est tout. Ca ne veut pas dire que j’ai oublié mon continent. Seulement, quand je m’en rappelle, j’ai mal à l’âme et j’ai le vertige. Ma couleur porte son cortège de cadavres, d’injustices et de larmes. Je ne sais vraiment pas comment m’en dépêtrer.

– L’Histoire est peuplée d’histoires douloureuses, mon ange.

– Mais comment puis-je oublier que je suis noire? Comment puis-je oublier mon histoire? Cet esclavage, ces génocides, ces incestes, ces douleurs, ces combats et ces joies indicibles, au creux d’un soleil lumineux que même nos haines n’ont pas éteint.

– Je te sens bouleversée. Que se passe-t-il ?

– Je viens de terminer Petit Pays. Le roman de Gael Faye. Il dit que ce n’est pas autobiographique, mais on ne me la fait pas à moi. L’horreur, ça ne s’invente pas, ça se vit. Je crois que c’est un petit bijou. Je ne sais pas si c’est sublime, mais c’est une chanson douce et tragique qui me bouleverse, me rappelle mes racines, me rappelle ma couleur et donne un sens à mon Afrique, à mon passé. Ca m’enracine dans une histoire qui m’échappe et à laquelle j’appartiens.

– Ça parle de quoi ?

– D’une guerre absurde, entre les Tutsi et les Hutu du Rwanda au Burundi. Une guerre entre le même sang, la même histoire, la même vie.

– Mais pourquoi ?

– « Pour une histoire de nez ». Les êtres humains oscillent en permanence entre le grotesque et le sublime. Ca donne le vertige. La misère et le pouvoir rendent les gens fous, peut-être.

– Je sens tes émotions tacites déferler en moi. On t’écoute. Largue les amarres, chante moi ton histoire.

D’abord, je vous laisse écouter Milk Coffee & Sugar. C’est l’une de mes chansons préférées de Gaël Faye. Car vous savez, il est musicien avant tout. Enfin, je veux dire, auteur, compositeur, interprète, pour rendre justice à son art. Et si je ne sais pas pour son livre, je sais pour ses textes, ses raps, eux, ils sont au-delà du sublime. Gaël chante les mots comme s’il était né avec eux, du même ventre, de la même douleur. 

J’ai lu ce livre parce que je voulais lire Gaël, vous comprenez. C’est un rappeur que j’admire pour la justesse de ses textes, pour sa colère sobre, sublime, toujours au-delà de la colère. Je l’ai découvert avec Hope Anthem, alors quand il a sorti ce livre, je l’ai acheté, bien avant le Goncourt des Lycéens. Mais j’avais peur d’ouvrir le livre de mon histoire. Je ne suis pas Rwandaise, mais un africain déraciné, qui parle de ses racines, parle forcément des miennes.

Si vous êtes ou vous sentez déracinésce livre vous bercera, vous soignera en vous parlant de vous. Je crois qu’un livre qui parle de soi par les détours de l’autre a des pouvoirs cathartiques inouïs, car le coeur se reconnait, et il panse, à votre insu, les peines du passé,et les souffrances du présent.

Vous savez Bookiners, je me suis souvent sentie coupable, moi, de ne pas avoir vécu la guerre en Afrique, les guerres, de ne pas avoir tenu la misère dans mes mains et dans mon cœur. D’être marginalisée de ma propre histoire. D’être enracinée et heureuse, dans une histoire qui ne voulait pas trop de moi, et déracinée de celle à laquelle j’appartiens. Gabriel, le protagoniste de l’histoire, a vécu un bout de son histoire, un bout du continent Africain à la dérive, avant de fuir l’horreur, la folie et les balafres son Histoire, pour la France. Alors au début du récit, voilà qui il est : personne. « Une enveloppe vide ». Une carotte râpée, comme vous, peut-être :

« Je n’habite plus nulle part. Je ne fais que passer. Je loge, je crèche, je squatte. Depuis 20 ans, je reviens dans mon pays natal, la nuit en rêve, le jour en songe. Mais avant tout ça, avant la fuite, avant la France, avant la guerre, le génocide il y avait le bonheur, en Afrique, au Burundi, dans la ville de Bujumbura. »

Gabriel et Ana, sa sœur, vivent avec leur père, un colon français – ou expat, pour le politiquement correct – et la maman, Yvonne, une Rwandaise Tutsi, qui s’est réfugiée au Burundi pour fuir la guerre. Avant tout ça, c’était la vie pieds nus, la cueillette aux mangues, les rires faciles, les cœurs sucrés, les danses, les enfants, les rires encore. C’est une Afrique vivante, qui chante à tue tête au Zénith, même si l’Afrique de Gabriel, c’est l’Afrique protégée, celle qui est en guerre mais qui ne la vit/voit pas encore. L’épisode de la circoncision des jumeaux vous fera crouler de rire à vous faire des abdos. Tout ça, c’est juste avant le début de la fin du bonheur. Gabriel raconte son enfance, son passé, pour y chercher un sens à sa vie présente, et pour cicatriser les balafres de son cœur.

Je ne vais pas vous raconter le génocide, mes Bookiners. Gabriel le fait, et il n’épargne rien de ce charnier à ciel ouvert : des rires fusillés, aux « yeux de sa mère, suspendus dans les ténèbres ».

Vous qui cherchez un sens au passé, à vos traumatismes, je ne sais pas s’il y en a un. Je ne pense pas qu’il y en ait un, de sens, au passé ou même à l’histoire. Mais l’avenir a un sens qui n’a de sens qu’à être vécu. Gaby a tout vu, le drame, la mort, la folie de sa mère, l’absurdité des hommes, et le ciel sans réponse. Et même après tout ça, c’est par la parole, et donc par la vie qu’il a pris ce passé dans son cœur, et qu’il en a esquissé les contours. Il n’en a donné aucun sens, mais il lui a donné une direction : le témoignage, l’hommage, à toutes ces vies arrachées au temps et à la vie elle-même. Pardonner au passé, c’est peut être simplement accepter son existence et en faire quelque chose : la sublimer.

Je n’ai pas vécu de drames dans ma vie. Enfin, chacun son échelle, mais si tout est relatif, il y a des drames incomparables. Mais je crois, que si vous, vous avez vécu des tragédies, alors vous vous sentirez accompagnés par la même humanité, par le même fardeau et par le même combat pour la vie, car si vous êtes encore ici, c’est que vous y avez survécu, au drame, alors il faut vivre, pour les autres, les innocents, les estropiés, les étranglés, les décimés.

Pour ma part, alors je suis chanceuse, car je suis intacte, pas indemne, intacte. Mais lire le drame me fait relativiser sur mes « dramas » quotidiennes. Et puis, ça me redonne cette combattivité que je perds, trop souvent.

Gabriel est retourné au Burundi pour chercher ses racines. Mais c’est en lui, dans ses souvenirs, dans les arcs-en-ciel de sa mémoire, et dans ce livre qu’il a tissé son histoire.

Gabriel voulait être mécanicien. Réparer des voitures. Leur redonner vie. Ne plus tomber en panne. Maintenant, il est écrivain.x Peut être qu’il a réussi son rêve. En tout cas, il a retrouvé ses racines, en lui. Et à défaut de trouver un sens à un passé qui n’en a pas, il lui a donné une direction : l’écriture.

Petit Pays se passe de mots, et même si mon cœur est encore engourdi, au moment où je vous écris, j’ai guéri des choses, j’ai pansé des doutes, et je m’enracine, non pas d’un passé que je ne maitrise pas, mais d’un présent que je vis. Et ça, c’est bien plus qu‘une cure d’espoir, c’est une leçon d’existence! 

Je vous laisse avec cette enfance déchue entre les mains et cet espoir indissociable de la vie toute entière. Demain, le jour se lèvera, encore, comme hier, comme demain, même si le soleil traine dans son lit.

Ah, tenez, cadeau: cliquer ici . Le chant de Penya, c’est le chant de l’Afrique qui espère, Gaël approuverait, parole d’honneur!

Je vous embrasse avec douceur mes Bookiners, 

 

Fatima ou les Algériennes au square | Leïla Sebbar

Fatima ou les Algériennes au square | Leïla Sebbar

Lundi 19 Juin, 2017, 22h00

– Si je me marie avec Benjamin tu voudras bien être ma demoiselle d’honneur, mon ange ?

– …

– J’espère que Chiara m’en voudra pas. Je vais lui écrire une lettre. En prévision.

– …

– Mais qu’est ce que tu fous ?

– Je suis concentrée. C’est important, je parle à des fourmis. Le temps que tu persuades Benji Biolay de te mettre la bague au doigt, j’aurai le temps d’apprendre le langage de tous les animaux du monde.

– Je t’offrirai des mouchoirs quand Nekfeu et moi on se dira « oui » devant Monsieur le maire.

😂

– On parie ?

– Tatiana, 24 ans, polyandre. Dans sa tête.

😂 Ma meilleure amie est plus odieuse que Yann Moix. Deux emojis qui s’étouffent de rire (ceux là n’existent pas encore).

– Si à 35 ans, tu n’es toujours pas mariée à Nekfeu, tu m’offres un voyage aux Maldives avec Gus.

– Parfait. Et si tu perds, tu chantes Mariah Carey devant tous les invités de mon mariage dans une robe à trous que je t’aurai cousue. Ça va, je suis plutôt cheap.

– DEAL !

– Je suis en train de tourner la dernière page d’un livre que j’ai acheté au détour d’une ruelle, sur Amazon land, pour sa jolie couverture et son titre intriguant.

– Il s’appelle comment ?

– Fatima, ou les Algériennes au square.

– Elle ne s’appelait pas Fatima la femme de ménage d’hypokhâgne, avec qui tu parlais souvent ?

– Si, justement. Je l’aimais beaucoup. Depuis, je ne l’ai pas revue. Mais j’ai toujours voulu la comprendre, comprendre un peu sa vie, et comprendre la mélancolie de son sourire. Je n’ai pas envie de m’embourber dans des généralités, car j’imagine que la vie des immigrées maghrébines n’est pas nécessairement comme celle décrite par Leïla Sebbar, mais je pense que la vie de « notre » Fatima, devait ressembler à celle des « femmes au square ». Elle avait une famille très nombreuse, elle aussi. Elle vivait en banlieue parisienne dans un appartement trop petit, elle aussi. C’était une femme forte et intelligente, même si elle ne savait pas lire, elle non plus. Mais je suis un peu confuse par ce livre. Je ne sais pas vraiment ce que j’en ai pensé, encore moins si je l’ai « aimé » dans toute la densité que ce verbe comporte. Mais étrangement, il m’a apaisée. J’ai vu défiler quelque part, derrière les lignes, des bribes de la vie de ma mère, de mes tantes surtout, des bouts de souvenirs de mon héritage, un peu. Et puis de voir ces femmes, à la fois combattives et résignées, ça ma donné envie de vivre debout, pour être à la hauteur de ma liberté.

– Les bookiners et moi t’écoutons, honeymoon.

Je vous offre ce petit bijou en musique de fond pour vous bercer en lisant ma revue, c’est une très belle chanson d’un groupe algérien qui s’appelle Babylone.

Babylone – Zina 

Fatima ou les Algériennes au square de Leila Sebbar est déroutant. Je ne crois pas avoir aimé ce livre, dans toute la force que le mot suppose. J’ai toujours eu beaucoup de mal avec les livres sans chapitre. Je trouve ça illisible. Alors, ça me met en colère, la même colère que lorsque je mange un pain au chocolat avec lamelle de chocolat invisible. C’est odieux. Du coup, maintenant, j’achète des croissants au Nutella. Il paraît que c’est mieux pour la cellulite.

Sans chapitre, ce livre se fait chant, se fait témoignage ininterrompu, porte-parole de ces femmes aux destins scellés, dans cette Courneuve de malheur, loin de l’Algérie, loin de leur patrie.

Le square, ce huis clos spirituel, c’est le lieu de rencontre de ces maghrébines, belles, jeunes encore, aux jambes alourdies par les nombreuses grossesses, à la voix qui chantonne encore malgré leur jeunesse qui s’étiole, dans une France qui ne veut pas vraiment d’elle, à élever trop d’enfants, avec trop peu, dans trop petit, et dans le respect de peut-être un peu trop de traditions. Les personnages de ce roman se mêlent et se mélangent, sûrement parce qu’ils sont liés, unis par le même quotidien, le même destin. Mais Fatima et sa fille Dalila ainsi que Ali et Aïcha se distinguent de cette histoire indistincte. Comme des échantillons, ils serviront de portes d’entrées dans la vie de toutes les maghrébines du square.

C’est drôle, car même si je n’ai pas vraiment aimé ce livre, je vous le commente, car au-delà des maux qu’il peut soigner, je le trouve  important pour comprendre un sujet – l’immigration – et un monde qui nous échappe souvent dans des généralités malencontreuses. 

Si vous ne voyagez plus ce livre vous emmènera avec lui, vivre avec ces femmes arabes à la Courneuve, dans la cité des 4000, dans leurs traditions et dans leurs quotidiens. Chaque jour elles se retrouvent au square pour discuter, échanger leurs anecdotes. Et alors, on voyage, en douceur, porté par leurs histoires. L’écriture est simple, déliée, libre aussi, et la troisième personne est omnisciente. Alors, nous lecteurs, vous bookiners, en vous immisçant dans ces vies qui ne sont pas les vôtres, vous voyagerez:  

« Mustapha (un des fils d’Aicha) pissait au lit, elle disait. Elle avait du mal à faire les lessives dans le petit évier du réduit qui lui servait de cuisine-salle de bains, le linge ne séchait pas, les draps et les culottes s’accumulaient, ça sentait mauvais. Elle n’avait pas d’argent pour la laverie, son mari lui en donnait mais ça ne suffisait pas, la laverie coutait cher pour elle. Elle ne voulait plus parler à son mari de ses difficultés. Le soir lorsqu’il fermait le rideau de l’épicerie, après avoir rentré et rangé les cageots, tout préparé pour le lendemain, il avait à peine le temps de manger un morceau sur le coin de la table. S’il la prenait, c’était sans un mot. »

Vous voyez, c’est étrange comme cette écriture épurée, simple, nous susurre la vie de ces femmes, en douceur. Il y a des scènes violentes aussi. Parce que leur vie est violente, leur quotidien rude et âpre parfois. Mais voyager, c’est aussi ça, sortir de sa bulle et toucher la misère du regard. 

C’est pour ce voyage initiatique dans la culture algérienne et musulmane que je pense aussi que ce roman vous aidera à ouvrir les yeux, à saisir le monde, différemment. Dès lors, il vous guidera, comme il m’a guidée, à comprendre la réalité d’autres cultures qui vivent près de nos cultures, avec nos cultures, si proches, que notre incompréhension distancie parfois à tort. Lorsque vous vous étonnerez, un peu en colère, un peu capricieux/se que l’épicier du coin soit exceptionnellement fermé à 22h30 un samedi soir, alors que vous avez oublié d’acheter une bouteille pour la soirée à laquelle vous êtes invité/e/s et que vous comptiez sur lui, alors, vous sourirez et penserez que l’épicier a peut-être la vie d’Ali, et que s’il a fermé, c’est qu’il a ses raisons. Le lendemain, en passant à côté de l’épicerie, vous irez le saluer avec toute la bienveillance dont vous savez faire preuve, parfois. Parce qu’après cette lecture, votre épicier, vous l’aurez compris. 

Si vous êtes déraciné(es), ce livre est un livre de déracinés. Fatima, ses amies et leurs maris, sont partis d’Algérie pour vivre le rêve français. Juste après la guerre d’Algérie, il y avait un «rêve » français. La France, c’était l’Eldorado du Maghreb. On pensait gagner gros dans le pays de la civilisation en reprenant un bar, une boutique, afin d’envoyer des sous aux membres de la famille restés à Alger, à Oran. On voulait gagner gros pour construire la maison algérienne qu’on avait pas pu construire parce qu’on n’avait pas les sous. Mais comment vivre sans ses racines, sans son pays dans un pays dont parle mal la langue, avec lequel on ne partage pas la religion, les traditions ? Alors on recrée cette tradition, coûte que coûte, même si elle a ses abus, même si elle a ses écueils. 

« Ali tenait beaucoup au hammam hebdomadaire avec ses fils et pas seulement par hygiène. Il les frottait doucement et longtemps pour bien savoir que ces fils avaient le même corps que le sien, le même sexe circoncis. Il leur racontait l’Algérie qu’ils n’avaient jamais vue, il fallait leur rappeler, chaque semaine qu’ils avaient un pays. »

Ali et les autres hommes de ce livre ont décidé d’apposer et d’imposer leur rites en France à leurs enfants. Ça peut paraître déroutant, excessif aussi, et pourtant, ce roman, parce qu’il montre tout, sans juger, nous fait comprendre que derrière ce désir infaillible de « faire comme si Paris était l’Algérie » il y a la culpabilité d’avoir quitté sa patrie.

Je me sens souvent déracinée. Pourtant, je suis issue de la deuxième génération d’immigrés, donc mes racines prennent sens et prennent forme dans la France toute entière. Même si j’en suis très heureuse, on n’éteint pas le cri du cœur, et on ressent quand même qu’il y a quelque chose en soi qui chuchote des mots d’Afrique. Des mots de loin. Quand j’ai lu ce roman, je me suis sentie enracinée. D’abord parce que les images de ces femmes algériennes, marocaines, kabyles, qui parlent à s’étourdir, à perdre haleine, avec cet accent de là-bas, m’ont apaisées. Aussi, parce qu’en lisant l’intransigeance des pères maghrébins face à leurs enfants qui veulent tout oublier, tout renier parce qu’ils ne comprennent pas pourquoi on leur parle d’un pays qu’ils voient si rarement, j’ai compris un peu plus qu’être déraciné peut nous entrainer vers les extrêmes culturels : le déni total ou l’intégrisme. Et si s’enraciner c’était accepter toutes les influences qui font que nous sommes qui nous sommes? Et si, les embrasser tour à tour, en cultivant chacune d’entre elles, comme on peut, c’était ça, s’enraciner? Je n’ai pas de réponse définitive, mais ce roman interroge les racines. Et interroger ses racines, c’est encore s’enraciner, je crois.

Enfin, si vous êtes fataliste, alors, ce roman partagera avec vous l’arrière-goût que laisse la fatalité derrière elle. Fatima et les algériennes du square ont ce petit quelque chose de fataliste, de résigné. Elles n’ont pas eu le droit, pour beaucoup, d’étudier à l’école. Elles se sont mariées tôt, ont fait des enfants tôt. Puis elles sont restées là, dans cette Courneuve triste à s’occuper des petits, et des maris. Parfois, elles voudraient tout quitter, mais elles restent. Il faut du courage pour rester, j’en suis certaine, mais il en faut davantage pour interroger sa vie, questionner le pourquoi du comment, et essayer de changer, si ce n’est sa propre vie, celle de ses enfants afin de leur laisser la liberté en héritage. Si Fatima reste à la Courneuve parce qu’elle a décidé d’accepter la fatalité, sa fille, Dalila s’en va. Elle fugue, pour de bon. Elle arrache sa liberté à la fatalité. Ça mes bookiners, ça inspire! Vous qui êtes libres, et qui voulez changer votre vie, changez-la! Même par morceaux, même pas à pas. Fatima est admirable, c’est vrai, car il y a quelque chose de beau dans la résignation, mais Fatima n’est pas heureuse. Alors, si vous êtes là assis, à lire ces 3 longues pages avant de vous décider à acheter ce livre, c’est que vous voulez être heureux.

Je crois que je ne me trompe pas sur ce dernier point, si ?

Laissez-vous faire : asseyez vous, écrivez les petites et grandes choses que vous désirez changer dans votre vie, et commencez par petits bouts.

PS : J’ai passé sous silence la jolie histoire d’Aïcha et d’Ali. Comme ça, il vous restera encore de belles choses à découvrir et à comprendre.

Des baisers mes bookiners.

La femme qui fuit | Anaïs Barbeau-Lavalette

La femme qui fuit | Anaïs Barbeau-Lavalette

Mardi 14 février 2017, 10h39

– Mon chat accroche-toi. Je viens de finir un des plus beaux livres que je n’ai jamais lu.

– Arrête?! Wait. J’arrive plus à respirer. L’un des plus beaux livres? C’est ton dernier mot? 

– I’m not kidding, celui-là je le mets dans mon top 5. 

– Mais quoi ? Genre! Oh mon dieu. Top 5. WOW. Attends, je l’écris dans mon journal intime, c’est important de s’en rappeler. Mais hmm, t’es sûre que ce n’est pas la Saint-Valentin qui te rend excessive? 

– Tu sais bien que je déteste la Saint-Valentin, ça me fout un bourdon terrible.

– Dixit la meuf qui n’a jamais été célibataire de sa vie. T’es relou de faire comme si c’était normal que je ne tombe que sur des mecs complètement tarés pendant que toi tu files le parfait amour avec le mec de ta vie. Allo Dieu? T’entends mes prières ou tu me destines à rester seule dans ma chambre avec des pépitos toute ma vie? 

– Bon ça t’intéresse que je te parle du plus beau livre du monde ou pas ? J’ai pas le temps pour tes jérémiades là, il faut que je partage, vite, avant que les mots ne s’envolent de ma tête !

– Pour la compassion tu repasseras c’est ça ? Bon vas-y, raconte ton bouquin. Je te préviens, il a intérêt à valoir son pesant de cacahuètes!

–  Il vaut plus de dix-huit tonnes de cacahuètes. Ce livre, c’est une poésie chantante, surréaliste. Un récit bouleversant et sublime. Des destins, sauvages, brisés, libres. Un hymne à la liberté, au courage, à l’amour, à la sexualité, à l’art et à l’égalité. Ce livre raconte tout. Presque toute l’humanité. Je t’assure j’en suis encore retournée.

– Wait mais tu étais dans quel état d’esprit quand tu l’as lu ?

– Disons que… Je n’étais pas au meilleur de ma forme 😂 Pour te la faire courte : je doutais de ma vie, de mon existence.

– Et maintenant ?

– Je me sens vivante.

My god. Dis-nous en plus!

– Ok je te raconte l’histoire. Je ne veux pas déflorer le bijou, mais suis obligée de te citer quelques passages pour que tu comprennes le délire. Laisse-moi prendre mon temps pour t’écrire. Vous écrire. J’aimerais vraiment que tu saisisses l’émotion que m’a transmis ce récit. J’hésite un peu à qualifier ce récit d’autobiographique, car il se tisse à travers la biographie de la grand-mère de l’écrivaine Anaïs Barbeau-Lavalette. 

Time – Hans Zimmer 

C’est peut-être parce que, comme vous bookiners, Anaïs Barbeau-Lavalette ne connaissait pas ses racines qu’elle est partie à la recherche de sa grand-mère. Celle qu’elle n’a jamais connue. Celle qui a laissé un trou béant dans la vie de sa mère. Celle qui n’est jamais revenue. Celle qui a vécu, libre et sauvage comme l’océan. Légère et blessée par le coût de sa liberté. Cette femme, Suzanne, a su s’écouter. Pour le meilleur et pour le pire. Qui est-elle ? Une femme libre qui s’en va. Encore. Toujours. De l’autre côté, il y a celles qui restent. Anaïs Barbeau-Lavalette ne connaït pas sa grand-mère, elle n’est pas sûre de l’aimer, mais elle s’est promis de rattraper celle qui est toujours partie, celle qui a toujours fui pour l’ailleurs. Pour comprendre, pour survivre. Pari gagné. Cette simple démarche d’Anaïs Barbeau-Lavalette, ce simple élan de survie vers des racines douloureuses sonnent comme une nécessité. Il nous faut savoir d’où on vient. Même si gratter ne veut pas dire soigner, chercher c’est déjà cicatriser. 

Enfant déjà, Suzanne est sauvage. Différente. Indépendante. Infiniment femme. Sa vie est un éclat ponctué de rires et de pendus. Suzanne est une artiste qui veut vivre. Mariée à 22 ans, elle donne naissance à Mousse, sa petite fille. Vous voulez une cure de sublime ?  Laissez-moi vous faire lire le passage où elle donne la vie.

« ça te déchire le ventre. Tu tombes en bas de ton souffle, tu tentes de t’y agripper à nouveau, tu cherches une prise un ancrage tu voudrais te sauver de toi mais tu te tiens captive. (…) L’aube point et l’enfant naît. Tu la tiens chaude sur toi. Elle sent la mousse des bois. Tu t’y enfouis. Vous êtes deux rescapées. »

Les rescapés n’ont-ils pas un destin commun qui les lient à jamais? Suzanne apprend à aimer sa petite fille. Comme une maman. Elle l’aime de toutes ses forces, de toutes ses cellules.

« Les doigts fins de ta fille se promènent sur tes joues, escaladent ton front, puis se perdent dans tes cheveux. Elle raconte une histoire dans une langue à elle, une histoire épique où ses doigts seraient les explorateurs courageux d’une planète secrète. Tu t’endors, bercée par cette caresse inédite, enveloppée par la présence immense de ta petite fille. »

Et puis, un matin, Suzanne désire la liberté comme elle désire les hommes. Une violente évidence s’impose à elle. Elle doit partir. Etre heureuse. Pas un choix. Un devoir. Non, l’abandon de sa famille n’est pas une partie de plaisir. Suzanne a un coeur immense. Le petit garçon de Suzanne n’est encore qu’un bébé, mais Mousse, sa fille, a déjà trois ans. La séparation est immense, lourde, infiniment triste. Inévitable.

« Tu prends enfin la main de Mousse dans la tienne et y déposes la promesse brûlante de ton envol. En espérant qu’un jour, elle s’y abreuvera. (…) Ce matin là, sur une route de terre sans fin, tu lui passes la corde au coeur, tu lacères ce qui la relie au monde. (…) Mousse fixe ses yeux noirs dans les tiens. Elle sait .’J’ai envie pipi…’ Une phrase comme une perche. Une phrase bouée à laquelle tu t’agrippes, les yeux baignés de larmes. Mais tu ne pleureras pas. (…) La main de Mousse, lentement, se détache de la tienne. Tu l’échappes. Tu la perds.»

Suzanne court vers ses désirs les plus profonds. Ses désirs sont ses devoirs les plus profonds. Dans son temps nouveau, Suzanne vit. Partout, tout le temps. Elle n’oublie pas, mais continue de déserter : « Tu désertes encore. A couper ainsi les liens, tu te saigneras vivante. » Le souvenir de ses enfants la blesse. Les hommes défilent, les paysages aussi. Ses hommes, elle les aime mais n’en a pas besoin. Suzanne n’a besoin de rien. Fugitive, elle ne laisse pas de trace. A Montréal, à New York, en Angleterre, Suzanne écrit, peint, s’engage. Elle ne cherche pas de sens à sa vie. Elle vit. Immensément.

« Tu as tiré sur tes racines. ça saigne. Mais tu ne panses rien. Tu iras jusqu’au bout de ton sang et nageras dedans. »

Mais Suzanne est seule. « Devant ta feuille immaculée, tu prends le pouls de ta solitude. » A chaque fois qu’elle entend la voix de sa fille au téléphone, elle meurt un peu.

Parfois, elle se sent presque heureuse. C’est peut-être pour se pardonner et se sentir utile à son monde que Suzanne s’engage aux côtés des noirs de Harlem. Dans ces années 60, elle est une guerrière blanche. Elle choisit son camp.

« Ils l’auraient fait sans toi. Ils auraient gagné sans toi aussi. Mais à ce moment-là de ton histoire, tu avais besoin d’eux. Et peut-être, un peu, eux de toi. »

Autour d’elle ses amis meurent. Ils se pendent. Ils marquent leur fin du monde. La femme qui fuit a le vertige. Elle est en colère. Elle a encore raté. Son fils la retrouve, mais la carapace de Suzanne est trop lourde, trop rouillée. Elle fuit. S’envole.

« Tu lui souris parce que tu sais que tu ne sauras jamais t’excuser. Tu sais que le pardon à implorer est trop immense. Tu fermes les rideaux sur le visage fou de ton fils, que tu n’as pas touché depuis vingt ans. Et peut-être pour te rapprocher de lui, tu deviens folle aussi. »

Suzanne a laissé filer sa vie, imperméable au monde. Désormais, elle survit. Sa fille et sa petite-fille trouvent son adresse. Elle ouvre. Elle ne sait pas. Elle a mal. Elles s’en vont.

« Sur ton canapé, la trace de nos corps qui, progressivement, s’efface. Tu t’allonges dessus. Tu avales le vide qui s’engouffre dans ta poitrine, comme l’océan dans le noyé. »

Ce livre surgit comme un besoin vital de pardon au traumatisme causé par l’abandon. C’est ce qu’il m’a apporté. Quoi de plus difficile à pardonner que l’abandon d’une fille par sa mère? En nous chantant la mélodie de la vie de sa grand-mère, l’auteur tente de comprendre pour mieux accepter. Peut-être est-il déjà trop tard pour sa mère, peut-être que ce livre pansera-t-il un peu ses plaies, vos plaies. Rien n’est irrémédiable, rien n’est irréparable. Si vous vivez, vous pouvez pardonner, vous pouvez avancer. Ce roman est l’histoire d’une vie, c’est l’histoire aussi, peut-être, d’un début de pardon. Je ne vous en dis pas plus. Je ne vous ai pas tout dit. Je ne vous ai presque rien dit car la vie de Suzanne fuit. Toujours. A toute vitesse. Dans sa violence, sa solitude et ses joies.

Une petite lecture pour la route ? Voilà, goûtez-moi ces mots !

Régalez-vous mes bookiners !