Anima | Wajdi Mouawad

Anima | Wajdi Mouawad

Mardi 22 août 2017, 9h30

émoticône dialogue texto sms– Tat, je suis sonnée. Complètement sonnée. Tu avais raison. Tellement raison quoi ! 

– Ahahah ! Je ne sais pas de quoi tu parles, mais avoir raison me va très bien ! Heu sonnée ? Que pasa ? 

– Je suis assommée de beauté, de sublime, j’en perds mes mots, ma voix, mon intellect, ma réalité. Bam. Une gifle. 

– Mais what the hell is going on ? Ce sont les paysages de Sicile qui te donnent le tournis ? 

– Non non là je suis à Arles chez mes parents. Même si je viens tout juste d’être bluffée par deux expos photographiques hallucinantes, je ne te parle pas de cette beauté là, je te parle d’un sublime qui m’habite entièrement, infiniment depuis deux jours. Tu sais, je t’avais promis que je t’enverrai l’article sur le roman Venise n’est pas en Italie, je l’avais noté dans mon emploi du temps, mais quand je me suis mise devant mon ordi sur ma terrasse au soleil, mes yeux regardaient du coin de l’oeil ce roman qui me hurlait de l’ouvrir pour la 14ème fois de la journée. 

– Ahahaha, tu parles d’un livre comme je parle de pépitos !

– Non mais chat, tu ne comprends pas, je ne pense qu’à ce livre. Je n’ai pas dormi la nuit dernière pour le finir, je ne sais pas comment j’ai pu vivre sans lui pendant 24 ans. Je crois que je vais l’emporter partout avec moi et remuer ciel et terre pour rencontrer Wajdi. Ciel et terre. 

– Aaaaaaaah je comprends mieux, tu as fait la connaissance de mon Wadji Mouawad !! Mon dieu je suis trop heureuse que tu l’aimes aussi ! Je te l’avais dit, ce mec c’est un foutage de gueule, un fucking Genius, il sait dire l’indicible, il renouvelle tellement la littérature. On doit le rencontrer, c’est vital !

– Vital. Ok, j’ai une annonce de plus grande importance à te faire honeymoon. Je veux que tu t’assoies, et que tu me dises quand tu es prête. 

– Oh nan c’est chiant, ne me dis pas que tu vas déjà te marier avec Gus ? Attends au moins que je trouve un mec. T’es ma meilleure amie ou pas? 

– Je répète, je veux que tu me dises quand tu es prête. 

– Je suis prête, mais ne me déçois pas !  

– Anima de Wadji Mouawad devient officiellement mon livre préféré. Au monde.

– OMG OMG OMG. Je ne te crois pas, je ne te crois pas. C’est le premier livre qui détrône pêle-même la Belle du Seigneur et Voyage au bout de la Nuit. OMG. Il faut que j’aille courir une heure pour digérer cette nouvelle et me préparer au commentaire que tu vas nous écrire, aux Bookiners et à moi. Je pense que je suis plus émue que quand tu m’annonceras que tu seras enceinte de mon ou ma filleule. WOW. Ne dis rien, je pars courir. 

Pour lire cet article, j’aimerais vous faire écouter cette musique d’Erik Satie que j’aime tant. Elle saura, je l’espère, vous donner un avant-goût de la grandeur de ce livre. 

Gnossienne No.1 – Erik Satie 

Bookiners, je suis encore muette de cette lecture prodigieuse tout juste terminée. Je suis ridiculement petite, ridiculement humaine, ridiculement matérielle face au génie de Wajdi Mouawad. J’en perds mon français, je ne sais plus parler, je ne sais plus écrire. Un vertige m’assaille ces derniers jours, il envahit mes rêves qui montent vers la nuit: quand le silence est si bruyant qu’il vous obsède, quand la littérature est si sublime qu’elle ne se dit pas, quand un homme est si clairvoyant qu’il dit tout, que reste-t-il à dire ? Que reste-t-il à écrire ? 

Croyez-moi Bookiners. Dans Anima, Wajdi Mouawad dit tout. Toute l’humanité, tout le monde animal, toute la nature, il chante la terre entière. Vos introspections, votre enfance, vos racines, vos joies, vos peines, vos espérances, vos fantasmes en sortiront chamboulés. Je ne vous raconterai que des parcelles de ce grand roman long et dense, je marcherai sur des oeufs pour tâcher de ne pas vous déflorer l’indicible et souiller l’au-delà, le chef d’œuvre. Alors mon texte sera un hommage. Courez, volez l’acheter. D’Urgence. Soyez indulgent(es) Bookiners, car mon texte n’a pas la prétention d’arriver à l’ongle du petit orteil de Wajdi Mouawad.

Bookiners qui cherchez une quête de sublime, soyez attentifs tout au long de l’article, les mots de Wajdi Mouawad sauront vous mettre en appétit je vous le promets. 

Mais first things first, ce roman est d’un noir absolu, noir comme l’aile des corbeaux qui observent Wahhch dans sa quête, noir comme le silence qui engloutit son esprit, noir comme le voile qui efface l’enfance et obstrue sa vie. Ce roman commence par un meurtre sordide. Léonie, la femme de Wahhch, est sauvagement assassinée. Elle portait son enfant. Je vous laisse découvrir les détails du crime dans le roman si vous voulez connaître une définition aboutie du mot violence. Malheureux comme les pierres, Wahhch vit avec l’idée qu’en voyant le visage de celui qui a tué sa femme, il pourra se libérer de la culpabilité de ne pas avoir réussi à la sauver. Pour les descriptions et le récit de la poursuite de l’assassin d’un homme en miettes, l’auteur utilise un processus littéraire déroutant et efficace: ce sont les animaux sauvages ou domestiques qui croisent la route du héros qui se relaient pour prendre en charge la narration.

Pourquoi est-ce prodigieux ? Parce que ce regard animal nous offre un détachement rare pour observer les hommes dans toute leur horreur, leur violence, leurs contradictions, leur désespoir aussi. Si les animaux suivent Wahhch, c’est parce qu’ils reconnaissent en lui une part d’eux-mêmes, dans sa souffrance, dans son silence. Bookiners qui cherchez à comprendre le monde qui vous entoure, vous êtes bien là ? Parfait. Ce texte est un bijou pour vous qui souhaitez cerner l’Homme dans sa complexité et ses paradoxes. Car accorder une réflexion et des mots aux bêtes, c’est faire retrouver à l’Homme une humilité dont il manque sérieusement, c’est l’extirper de son ethnocentrisme bâti de sang et de larmes qui dicte le monde.

« Les humains sont seuls. Malgré la pluie, malgré les animaux, malgré les fleuves et les arbres et le ciel et malgré le feu. Les humains restent au seuil. Ils ont reçu la pure verticalité en présent, et pourtant ils vont, leur existence durant, courbés sous un invisible poids. Quelque chose les affaisse. (…) Ils sont absorbés par ce qu’ils ont sous la main, et quand leurs mains sont vides, ils les posent sur leur visage et pleurent. Ils sont comme ça. » 

Les animaux ressentent et dissèquent des désespoirs qui échappent aux hommes. Ils assistent au chagrin palpable de Wahhch, ils vous feront comprendre ce personnage avec un oeil plus attentif, plus sensible. 

« Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais, couleur de la rive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé. » 

« Quel regard il avait ! Il semblait rechercher la lumière de la réalité pour dissiper les abjectes créatures nées des ténèbres dans l’abandon de son coeur. » 

« Gardant le silence, il m’a laissé le contempler et m’a dévoilé la détresse de son âme dans la défaillance de ses yeux faïencés.» 

Le traumatisme de l’assassinat de sa femme enceinte réveille chez Wahhch le traumatisme de sa vie, de son déracinement, le trou de son enfance, de sa naissance et de son arrachage à son pays et à sa famille pendant la guerre. Le brouillard lui semble d’une épaisseur infinie, son vertige existentiel est indicible. 

Ouvrez grands vos yeux Bookiners écorchés, blessés, traumatisés, Bookiners dont l’esprit déraille car la guérison est dans la quête. Wahhch souffre d’une douleur incommensurable, mais Wahhch cherche, et Wahhch évolue. Et Wahhch finit par amorcer, au détour de sa quête et de son désarroi, le chemin long de sa guérison, de sa propre absolution. Je crois que celui qui ne fait que hurler sa douleur n’en verra jamais le visage tout autant que celui qui s’obstine à la taire. Dans ce roman, chaque cri est suivi par un silence pour faire entendre son écho. C’est son immense force. Wahhch fait de sa douleur un collier qui enchaîne les perles de silence aux perles de ses cris. 

« Il roulait en hurlant, en pleurant, invoquant des noms, des prénoms, des bêtes, oiseaux, insectes, poissons, reptiles, fauves, bovins, frappant contre le volant, rouant de coups sa poitrine, sa tête, son visage, et laissait entendre les cris anciens, tus, avalés, enfoncés au creux de son ventre, ensevelis sous les croûtes défaites de sa mémoire. »

Wahhch hurle et se tait, et Wahhch avance, dans l’urgence de faire battre son coeur vers l’avant, plus vite toujours, plus loin toujours. 

Bookiners déracinésvous qui tentez de recoller les pièces de votre présent et de votre passé, vous qui peinez à avancer, alourdis par le poids de votre histoire, ce livre répondra sûrement à vos vertiges. Pendant tout le roman, Wahhch tente de réapprendre à vivre avec lui-même comme on vivrait avec un inconnu en mille morceaux. Car Wahhch est un déraciné écorché, son passé est troué. Seuls quelques souvenirs lui reviennent de son enfance : né au Liban pendant la guerre, il se souvient avoir été enterré vivant, dans le ventre dévasté de la terre, collé aux cadavres d’animaux. Il se souvient avoir été déterré puis adopté par un étranger. Pourquoi a-t-il survécu? Que faire des fragments éclatés de son histoire? Comment vivre sans connaître sa naissance, ses racines, ses origines ? Comment avancer quand même le cri dans le silence, les hurlements dans le vide ne soulagent plus ? Wahhch cherche des mots à ses maux, à ces silences qui le creusent et le torturent. Il se lance dans une poursuite effrénée pour tenter de rattraper une ombre comme on tente de se rattraper soi-même. Pour cela, il interroge son père adoptif sans relâche. 

«  Qui sont ceux qui ont fait ça, qui étaient mes frères, mes soeurs, leur nombre, leur nom, leur ombre, pourquoi j’ai été épargné, qui m’a épargné, qu’est-ce que tu faisais dans cette hécatombe, cette boucherie, cet abattoir? » 

C’est dans son rapport aux bêtes, à ce putois sur la route, à ce singe domestique, à ce chien sauvage qui le protège et ne le quitte plus que Wahhch aperçoit une lumière à suivre dans la nuit. Quand il s’adresse à ce chien qui est venu à lui, l’homme commence à marcher vers lui-même.

« Il y a un gouffre. Je ne le fuirai plus. Je te le promets. Je ne t’abandonnerai plus, je te le promets. Nous irons ensemble chercher les mots qui manquent. Nous les mettrons côte à côte et nous sortirons enfin de cette fosse dans laquelle on m’a jeté et de laquelle, je le comprends aujourd’hui, je l’ai compris et en te voyant te battre, je ne suis jamais sorti. »

Bookiners insomniaques, vous cherchez à vous occuper en attendant Morphée, ce livre est un cadeau tombé du ciel pour vous, vous ne le lâcherez pas. Peut-être que les plus écorchés d’entre se reconnaîtront, se réconforteront dans les rêves de Wahhch jetés à la flaque noire des insomnies, votre sommeil noyé dans l’eau des chagrins. Si jusqu’à l’aurore, jusqu’au soleil, vous ne trouvez que le vertige de vous-mêmes, sassant et ressassant les tourments et les inquiétudes au carrousel de votre âme, lisez. Lisez Anima. Déchargez l’angoisse qui vous englue, les peurs qui vous apeurent sur Wahhch. Il saura vous épauler, vous guider car il a tout vécu, il a tout souffert. Déplacez votre esprit sur ce guerrier de l’existence, cet archéologue de traumatismes, ce maître des cris et des silences, vous vous sentirez plus légers, je vous le promets. 

Avant de vous laisser partir, je ne peux pas résister à vous lire un passage somptueux d’Anima. 

 

Sachez, Bookiners, que Wajdi Mouawad a dédié 10 ans de sa vie à édifier ce chef-d’oeuvre absolu. Comme Wahhch, lui aussi a certainement dû écouter le silence pour éclore. Et vous apprendrez avec lui que les silences n’ont pas toujours la même texture. Chut. Lisez, écoutez. 

dessin de cacahuète qui signe les articles d'Héloïse

Psssst ! Vous avez envie de goûter cette pépite et de la placer sur votre table de chevet ? Cliquez sur la photo du livre juste en-dessous, commandez-le, et zou ! Bonne lecture !

On ne voyait que le bonheur | Grégoire Delacourt

On ne voyait que le bonheur | Grégoire Delacourt

Jeudi 17 août 2017, 10h00

émoticône dialogue texto sms– Hi honeymoon, on déj ensemble ce midi, avec Bonnie ? Elle se fait toiletter dans 10 minutes, elle va être rayonnante ! D’ailleurs, elle le sent, j’en suis sure, car ça fait 1h qu’elle se pavane devant la glace. 

– #Mameilleureamieestpersuadéequesachiennepense. #Helpher. Ahahahah ! J’adorerais mon ange, mais je vais voir papa. Je dois enlever les épines de mon cœur, l’amertume qui serre ma gorge et nourrit ma colère. Je n’ai pas envie de me noyer, engluée, engloutie, dans mes non-dits, mes révoltes muettes et ma lâcheté. L’amertume est une prison moisie.

– Wow. D’accord. J’ai l’impression que tu te sens enfin prête. Je suis si fière de toi. Les larmes me montent aux yeux.

– Je crois. C’est grâce à Grégoire Delacourt tout ça. Même si à cause de lui j’ai fait fuir l’homme de ma vie, je vais peut-être retrouver mon père, et si ce n’est mon père, ma liberté, en me hissant hors de la fatalité des mal-aimants et des mal-aimés.

– Heu, rater l’homme de ta vie ? Fuck, Dieu, on avait dit qu’on devait la caser rapide ! 

– Oui ! J’étais dans l’Eurostar pour Londres. Un homme passe dans le couloir de ma voiture pour se diriger au bar. Je lisais On ne voyait que le bonheur de Grégoire. J’étais au milieu du roman. Retournement de situation monstrueux. Mon cœur saute. Pour respirer, je lève un peu les yeux. Et là, pendant 2 longues secondes nos regards se croisent. J’attends 5 minutes, il ne revient toujours pas du bar, alors moi aussi j’y vais pour prendre n’importe quoi, un mojito (si j’avais pu), un thé vert (pour faire bien), mon livre à la main. Il était avec un pote. Il m’observe. Ses yeux sont racés, perçants, intelligents. Grosse trentaine, mais tant pis ! Canon comme dans mes plus beaux rêves. Costard sexy et New Balance. Je fais mine de l’ignorer, happée de toute façon par la tragédie du roman. Il s’approche et m’avoue qu’il me trouve jolie, je lui souris à moitié, Juliette venait de se faire tirer dessus, alors j’avais la gorge nouée. Il m’examine avec douceur, et je balbutie, inconsciente, « je suis désolée, il se passe quelque chose de grave dans ce roman ». Dépité mais gentil, il s’en va avec un « je comprends, je ne vous dérange pas davantage, bon voyage ».  Ca fait 1 mois et 13 jours maintenant. Depuis, je n’en dors plus la nuit.

– Ahahahaha. Mais quelle horreur ! Il en valait la peine au moins ce roman? 

– Top 10 Hélo ! C’est officiellement l’un de mes romans préférés. Rappelle-toi que je t’en parle tous les jours depuis 1 mois. Je viens tout juste de le digérer. 

– Parfait, Bookiners, approchez-vous ! Nous t’écoutons honeymoon.

– D’accord, d’accord. Mais attendez Bookiners, ce roman est un des plus denses que j’ai lu car il embrasse toutes nos tragédies d’hommes et de femmes. Soyez indulgents et donnez-moi encore 3 jours pour vous en parler. 

Comptine d’un autre été – Yann Tiersen 

Il y a d’abord ce titre On ne voyait que le bonheur qui sonne comme une comptine. Enfantine. Une ritournelle guillerette. Puis cette première de couverture, cette photographie qui se présente comme un menuet adagio, paisible cette photo, gracieuse, mesurée, sur laquelle deux petites têtes blondes jouent tranquillement sous le regard distrait de leurs parents en pleine lecture. 

Sur cette photo, on ne voit pas les silences. « Les tonnes de silence ». On ne voit pas la lâcheté du père, le désamour de la mère, son impossibilité d’être mère, sa lassitude. On ne voit pas qu’ils sont passés à côté de leur vie comme on passe à côté de son cri d’existence, embourbés dans leur malheur étroit, couleur sépia, qui fait joli sur les photos. On ne voit pas leur désarroi sourd et muet. On ne voit pas ce fils, Antoine qui se cache de ses sœurs jumelles. On ne sait pas qu’ils ne sont pas une famille. 

Antoine, le protagoniste a grandi maintenant. Il est devenu expert en assurance. Il a une femme qu’il aime mais qui ne l’aimera plus, Nathalie, et deux enfants, Léon et Joséphine. Il compte, il scrute, il estime, il indemnise la vie des autres. Car il sait. Il sait que tout a une valeur et que tout a un prix : une bière, une pipe, des vacances au Mexique ou ailleurs, une dent cassée, une jambe cassée, un cœur, une vie. La mort. Mais combien vaut une vie sans amour, Antoine ? Sans les caresses d’une mère, la complicité d’un père. Combien ? Silence. Vertige. Abîme. 

Puis le silence d’Antoine se délie, sa parole s’emballe et il se confie, enfin, à son fils Léon d’abord, à son père mourant et mort ensuite, et à nous, Bookiners. La première partie d’On ne voyait que le bonheur nous, vous plonge dans cette intro-rétrospection-confession désordonnée d’Antoine. Chaque chapitre commence par un prix ou une valeur, avant d’esquisser une anecdote, une bribe du passé, un souvenir qui se termine par une chute implacable. Une sentence. Ne vous fiez pas à l’apparent désordre déroutant de cette confession Bookiners, la construction de ce roman est magistrale. Millimétrée. Orchestrale. Vertigineuse. 

Ce n’est pas une comptine que le narrateur nous livre, ce n’est pas un menuet. C’est un Réquisitoire, un peu – contre cette épopée des lâchetés, des non-dits dont il est l’héritier, un Requiem, ensuite, et une Renaissance, enfin. 

L’histoire est la suivante : 

Antoine a grandi sans amour. Enfin, plutôt, sans effusions d’amour :

« J’ai grandi dans le manque Léon. J’ai grandi dans des odeurs qui n’étaient pas celles de ma mère. Des bras qui n’étaient pas les siens ». 

« Ma mère m’a aimé en vrac. » 

Sa mère s’est mariée avec son père parce qu’il avait les yeux verts. Son père, qui se rêvait prix Nobel de chimie a oublié ses rêves lorsqu’il a embrassé les lèvres de sa future femme. Ils ont fait 3 enfants. Antoine, et les jumelles Anne et Anna. Puis ils ont fait chambre à part. Puis ils ont fait chemin à part. Et la mère est partie. Un soir de deuil et d’orage,

« Au milieu des flûtes vides et des cendriers pleins, des bouteilles de champagne et d’alcool, des boîtes à chaussures telles des petits cercueils de carton…»  

Du plus loin qu’il s’en souvienne, Antoine n’a jamais vu ses parents heureux, il ne les a jamais vu rire, vivre, oser le bonheur. Ses parents étaient de ceux qui se taisent et qui pleurent en silence les vies qu’ils n’ont pas eues. 

« Tristesse, chagrin, douleur, Lâcheté ».

Bookiners, venez avec moi faire une cure de sublime. Au bord de l’abîme, au bout des silences las et lâches, la beauté peut encore éclore. Au-delà de la justesse des mots de Grégoire Delacourt, au-delà de son verbe lapidaire, cru, à fleur de peau, rythmé, effréné et sans concession, il y a ce foisonnement de la douleur qui bouleverse. Ce bord du gouffre qui vous happe et vous hante. Qui vous dévoile que tous les sentiments humains, tous, même la lâcheté, ont ce quelque chose de sublime dans leur vulnérabilité. Dans leur finitude. Dans leur petitesse. Dans leur humanité. Lorsqu’ Antoine essaie d’expliquer à Léon et à nous ce que ça lui a fait, à lui petit, de grandir dans le manque d’amour, il écrit : 

« Je m’écorchais au vide. »

« S’écorcher au vide ». La beauté de cette phrase, sa détresse, son tragique, en pleine face. Station finale. Néant. Silence. Sublime. 

L’histoire est parsemée de phrases et de tirades coups de poings de génie, alors je ne vais pas vous écrire toutes celles que j’ai relevées car je vous gâcherai votre cure, et ce serait bien dommage. Continuons.

Un jour, quand il était petit, Antoine a couru vers sa maman avec un anxieux :

« Moi, tu m’aimes, Maman ? Tu m’aimes ? »

Dans sa fumée de cigarette menthol, sa maman a répondu :

« Sans doute. Sans doute mais à quoi ça sert. »

Un sans doute, plutôt qu’un « bien sûr, mon amour », ça traumatise. Pour toujours. 

La mort qui survient, comme ça, pour rien, sans prévenir, et des parents qui balaient cette tragédie vers le pallier des oubliettes, sans un mot de trop, sans un cri strident, sans une douleur qui déborde, qui envoie tout valser. Ca traumatise. Pour toujours. 

Avoir une mère qui s’en va, 

«Qui vous laisse, là, comme trop de vaisselle dans un évier ». 

Et un père qui sanglote, impuissant : 

Ca traumatise. Pour toujours. 

Bookiners traumatisés, je ne connais pas la nature de vos blessures, mais je sais que le silence encastre et que la parole libère. Sans la parole, sous n’importe quelle forme, c’est l’effroi qui l’emporte, les blessures qui triomphent. Et puis un jour, ça explose, tout explose. Mais parce que les maux sont devenus trop gros pour être confinés davantage, ça explose de travers. Antoine a explosé, un jour, d’un coup, comme ça. Et son esprit a déraillé vers les ténèbres. Bookiners traumatisés, Bookiners qui sentez votre esprit dérailler, confiez vous, livrez-vous à qui vous voulez, à une feuille, à un proche, à un psy, qui vous voulez mais parlez. Libérez votre parole afin de vous libérer vous-mêmes. Afin d’apaiser la douleur et d’amortir la chute. Votre courage sera salutaire. Promis. Juré. Craché. De toute façon je crois que la tragédie d’Antoine vous prendra tant aux trippes et au cœur que vous vous sentirez devenir lui, comme je l’ai senti aussi, et alors, au lieu de marcher à l’envers, sur ses pas, vous marcherez à l’endroit et vous ferez les bons choix qu’il n’a pas su faire.

Dans cette tragédie du silence, il y a cette tragédie familiale. Antoine enfant ne comprend pas ses parents, ne comprend pas leur malheur, leur lassitude, leur désamour. Il ne comprend pas pourquoi sa mère n’en est pas une et pourquoi son père est un lâche, pourquoi il n’est pas à la hauteur de sa paternité, pourquoi il ne lui explique pas le pourquoi de la pluie, la vie, les filles, l’amour. Pourquoi il ne lui apprend pas à devenir un homme. Alors Antoine s’imagine être l’héritier de ces déroutes, l’héritier de cette lâcheté sinueuse qui s’infiltre partout. Il pense son échec fatal. Parce qu’il croit son échec fatal, il échoue, là où il aurait pu réussir, couper le fil, et devenir son propre modèle de père pour son fils. Bookiners fatalistes, ce livre saura vous montrer que la fatalité est un leurre. Je ne peux pas vous en dire davantage à ce sujet, alors je passe au suivant. 

Bookiners que vos familles désemparent, vous comprendrez que souvent, l’origine des drames familiaux ce ne sont pas les actes ni les erreurs. L’origine du drame ce sont les silences qui s’amoncellent, le mutisme. Si Antoine s’était exprimé, s’il avait dit, crié ou gerbé son désarroi, sa colère, alors il se serait réconcilié avec la lâcheté de son père, il ne l’aurait pas reproduite, il aurait aimé pour de bon, ses peurs en moins, et il aurait vécu libre. 

« Mais sa colère est restée embusquée dans ses tripes »

Trop longtemps. 

La famille est une sacrée galère, je ne vous le fais pas dire, mais le silence obstrue les solutions car il nous confine dans une impasse. Et parler amorce le chemin de la compréhension, le chemin du pardon. C’est quand même mieux que l’amertume, non ? C’est ce que ce livre m’a donné envie de faire, de parler, à mon père, de lui expliquer pourquoi je l’aime de traviole, pourquoi je lui en veux de trop, et comment on peut avancer, ensemble, chacun  son rythme. Avant, devant sa folie, je restais muette, et le soir, je pleurais en silence le père que j’aurais du avoir. Désormais, même si j’accepte enfin qui il est et qui il n’est pas, j’épouse et j’embrasse mes ressentis, j’affirme et libère mes pensées, et chacun de nous, mon père et moi, trouvons la place qui nous convient dans cette relation qui nous appartient.  Essayez Bookiners, vous m’en direz des nouvelles ! 

Après les traumatismes et après la parole, s’amorce le temps du pardon. Se pardonner à soi-même d’être et de ne pas être, se pardonner d’exister, se pardonner d’avoir été et la victime et le bourreau. Dans ce roman magnifique Bookiners qui désirez pardonner, vous verrez comme le pardon s’esquisse et s’accepte sur deux générations d’écorchés dès que :

« Les silences ouvrent leur gueule » 

Alors les pères sont pardonnés. 

Dans la première partie, Antoine demande pardon à son fils Léon d’avoir été le père qu’il a été, sous la forme de sa confession. Et c’est cette même confession qui lui fait pardonner son père. Dans la troisième partie du roman, Joséphine pardonne à son père Antoine,  pour le père qu’il a été. Seul le pardon de Léon reste en suspens. Mais le chemin est amorcé, car le pardon est imploré. 

Bookiners infidèles et Bookiners qui ne croyez plus en l’amour, ce roman m’a fait pensé à vous, et même si je dois écourter ma revue car je me fais – encore et toujours – trop bavarde ! Je dois vous dire deux choses. 

La première, Antoine est tombé éperdument amoureux de Nathalie. C’est ce qu’il dit. J’imagine que Nathalie aussi, l’aimait, Antoine. Mais comment aimer lorsqu’on ne s’aime pas ? Comment garder l’autre près de soi lorsqu’on est persuadé qu’on est voué à l’abandon, à la lâcheté et au malheur ? Comment demander à l’amour de votre vie de vous aimer pour deux ? C’est à ce moment là qu’Antoine a perdu Nathalie, lorsque tous ses maux avaient rongé tout son cœur. Alors elle l’a trompé, alors elle l’a écorché de plus belle. Alors elle l’a tué. Bookiners infidèles, je ne blâme pas votre infidélité, je blâme vos silences et votre aveuglement. Tromper, c’est souvent oublier que l’autre existe, que l’autre souffrira pour de vrai, et pas seulement pour la société. Tromper ce n’est pas juste une transgression. On s’en fout de la transgression. Tromper c’est une condamnation. On condamne l’autre à se dénigrer, se dégrader, se détester, alors qu’on pourrait juste être honnête avec soi et avec l’autre et partir avant de déchirer d’un revers tout ce que vous avez vécu. Je crois. On ne voyait que le bonheur vous donnera un aperçu du tsunami que votre infidélité a/va provoqué(er) et peut-être alors que vous choisirez la parole libératrice, plutôt que l’action dévastatrice. Regardez : 

« Je ne l’ai pas su. Je l’ai senti. J’ai senti les mots nouveaux qui s’étaient insinués. J’ai senti le geste plus lourd pour remettre une mèche. J’ai senti les larmes. Les brulures. J’ai senti l’orage. Tous les orages. J’ai senti l’abime. Le sens du mot chagrin. J’ai senti les doigts qui sentaient le mensonge. Les griffes. Un dos. Des os. J’ai senti le froid. Le vent. L’orage, tous les orages. J’ai senti le monde s’écrouler quand Nathalie m’a trompé ». 

Après l’adultère, Antoine se fait licencier, c’est la descente aux enfers, et je vais enfin me taire. Je vous dirai simplement que c’est lorsqu’ Antoine a enfin trouvé la paix en lui même et qu’il a enfin fait la paix avec son passé, avec ses douleurs, avec ses erreurs et ses lâchetés qu’il retrouve enfin l’amour, qu’il choisit la lumière. Nathalie était sa béquille, Mathilda devient sa compagne, celle avec qui il avance main dans la main.

Le roman nous laisse en plein soleil, bouleversés mais sereins, sous l’astre bienveillant du Mexique, du pardon, et de la vie qui va, qui vient, et continue d’être un mystère à apprivoiser.

Asseyez-vous près de moi Bookiners, et regardons, tous ensemble, avec Antoine et sa famille, l’horizon du bonheur. Il s’est fait attendre, mais maintenant, il est là. Tout près. Attendez, plus à droite, non un peu au centre. Ah. Voilà. Là. Devant nous. Enfin. 

Doux baisers, du Mexique ou d’ailleurs, 

Réparer les vivants | Maylis de Kerangal

Réparer les vivants | Maylis de Kerangal

Mardi 1er août 10h30

émoticône dialogue texto sms– Tu sais mon ange, avant je pensais que mon cœur n’était pas comme celui des autres. 

– Mais pourquoi tu dis ça, honeymoon ? C’est tellement étrange. 

– C’est vrai que c’est bizarre, mais je ne pleure jamais pour les choses graves. Quand ma grand-mère est morte, je n’ai pas pleuré. Quand Nicolas est parti là-haut, danser avec les anges, je n’ai pas pleuré. J’ai juste écrit deux chansons pour les faire revivre plus longtemps. Pourtant, j’en étais amoureuse, de ma grand-mère et de Nicolas. 

– C’est vrai, ça. 

– En revanche, quand George ne répondait pas à mes messages je pouvais en pleurer des nuits entières. Et puis, avant, quand j’avais le malheur d’avoir des notes en dessous de 18/20, je sortais de la classe en pleurs, et je courais partout dans la cour de récré, comme une folle habitée. 

– Ahah c’est pas vrai ?! Mais elle est géniale cette histoire !  Devant les films tristes, tu pleures, non ? 

– Bien sûr que non. Je n’ai pleuré que devant Mulan, A la Recherche du Bonheur, Sister Act 1&2 et High School Musical 1,2 & 3. Seuls la musique et les livres peuvent me faire pleurer des kilomètres. Et encore, les livres, c’est rare. 

– Le dernier en date, c’est lequel ? 

– Réparer les Vivants, de Maylis de Kerangal. J’ai encore la gorge qui se serre rien que d’y penser. Ce livre est dans mon Top 5, je ne plaisante pas.

– Oh, mais c’est vrai, tu m’en avais parlé cet hiver.

– Je vais le relire aujourd’hui pour toi et nos Bookiners. Car je dois vous en parler, c’est une nécessité. Il m’aura fallu 6 mois pour le digérer. C’est un livre magnifique, et je pèse mon amour. 

– D’accord, prends ton temps, nous t’attendons. 

 

Mercredi 2 août 14h01

– Honeymoon, on se voit toujours tout à l’heure vers 16h00 ? 

– Non mon ange, je suis en larmes. Je ne peux vraiment pas là. 

– Mais que se passe-t-il, tout va bien ? 

– Oui, oui, tout va très bien, je suis vraiment heureuse. C’est comme si je venais de toucher l’indicible. J’ai nagé vers des rivages célestes. J’avais des ailes. J’étais libérée de mes peurs et de mes hivers.

– Mais de quoi tu parles ? 

– De Réparer les Vivants.  

– Ah oui d’accord. Bon, nous t’écoutons. 

 

Pachelbel’s Canon in D

Simon Limbres est mort.  Un accident de route, après une session de surf. Quelque chose de débile, mais quelque chose de fatal. Entre la vie, le surf et les limbes, il a choisi la mort. Sans prévenir. Il devait avoir 20 ans. Il devait devenir un homme. Un vrai. Un grand. Mais il a laissé sa petite sœur, Lou, face au vide et ses parents, Sean et Marianne, face à l’effroi. Au néant indicible. Il y a cette histoire qui renverse, qui bouleverse. Car mourir avant ses parents, c’est mourir mal. C’est la nature qui s’emballe, s’emmêle et se méprend.  

Et puis, il y a l’écriture de Maylis de Karengal. Une écriture qui s’étire, s’effile, flotte au-delà des mots. Comme si les phrases exploraient, effleuraient leur extrémité, jusqu’à atteindre leur propre impossibilité. Ecriture pulsation, écriture aérienne, Maylis de Kerangal défie les espaces clos, distille l’air et apprivoise la vie, et ses vides. Depuis les vagues de la mer jusqu’à l’intérieur des corps*, échoués, dézingués par le destin. Une écriture magistrale. 

Je vous prie de me croire Bookiners. Cette écriture vous soignera, car elle panse toutes les plaies, avec son murmure libre et léger. A l’heure où je vous écris, 6 mois après avoir été frappée par la foudre de ces mots, j’en pleure encore. Mes muscles se tendent, mon cœur se serre, mais mon âme est libre. Je vole. 

Bookiners en quête de sublime, look no more, Réparer les Vivants vous emmènera sur des contrées inexplorées, sur des rivages inespérés : 

« Sean et Marianne parlent à Simon comme s’il pouvait les entendre, ils semblent se débattre pour se maintenir dans la langue, quand les phrases se désarticulent, les mots s’entrechoquent, se fragmentent, quand les caresses se heurtent, se changent en souffles…comme s’ils étaient désormais expulsés de tout langage, et que leurs actes ne trouvent plus ni temps, ni lieu où s’inscrire. »

Le héros est mort et les vivants sont sans visages. Sans repères. Ils s’agrippent au vide car la vie n’a plus aucun sens. Et pourtant, de tout ça, malgré tout et grâce à cela, le sublime est là, comme une offrande.

« Et alors, perdus dans les crevasses du réel, égarés dans ses failles, eux-mêmes faillés, brisés, désunis, Sean et Marianne trouvent la force de se hisser l’un et l’autre sur le lit (d’hôpital de Simon) afin d’approcher au plus près le corps de leur enfant… et les parents ferment les yeux ensemble et se taisent. Comme s’ils dormaient eux aussi, et la nuit est tombée, et ils sont dans le noir. » 

Bookiners, peut-être me lisez-vous aujourd’hui parce que vous avez perdu un être cher. Trop cher pour être parti si vite. Respirez, prenez vos larmes dans vos mains, et fermez les yeux, cet être cher est encore là. Il n’est pas parti pour disparaître, il est parti pour vivre ailleurs, autre chose. Il est là, différemment. 

Vous savez, quand Simon Limbres est mort, son cœur battait encore, comme s’il était vivant. Et dans tout le roman, de la première phrase au point d’orgue, c’est cette pulsation du cœur de Simon et du cœur des vivants qui valse, s’élève, s’évade, se gonfle et se dilate comme si la mort n’était qu’une illusion d’optique. Comme si la vie était plus forte que tout. Dans ce roman, vous serez confrontés au deuil des parents de Simon, à leur désarroi, à leur néant. Dans ce roman, vous partagerez avec les personnages, des sentiments communs et revivrez peut-être vos drames à vous, mais vous ne serez pas seuls. Vous serez compris. 

« Les murs valsent, le sol roule, Marianne et Sean sont assommés. Ce silence qui s’écoule, épais, noir, vertigineux. Un vide s’est ouvert là, devant eux. »

Puis vous allez pleurer, sûrement. Et vous libérerez votre haine, votre colère, votre amertume contre cette mort qui impose ses lois comme un despote. Contre cette mort qui prend les vivants sans notre accord à nous, ceux qui restent. Et sentirez le souffle chaud de cet être cher qui sèchera vos larmes, en vous implorant de lui pardonner pour de bon, pour de vrai, et de faire la paix avec la vie et avec la mort car elles ne sont qu’une. 

L’enfant est mort, oui, mais son cœur est vivant. Ses autres organes aussi. Face à ce paradoxe inconcevable les Sean et Marianne vont être confrontés au dilemme du don d’organes, et nous, confronté à sa réalité. Je ne peux pas tout vous dire, alors j’écrirai seulement que ce roman nous donne à voir le monde hospitalier dans tous ses recoins, dans toutes son humanité, de l’ombre à la lumière. Thomas Rémiges, Révol, Virgilio Breva, les Harfang : tous appartiennent à cette fresque, à cette symphonie d’hommes et de femmes cachés qui tissent méticuleusement les liens entre la vie et la mort, entre les morts et les vivants. Réparer les vivants, est un magnifique hommage aux médecins et à la discipline de la médecine. Vous plongerez dans son Histoire, dans son milieu, dans sa tension et dans son art. Et ça, Bookiners, c’est comprendre une parcelle du monde qui nous, qui vous entoure. Ce roman vous emplira de gratitude envers nos médecins, nos infirmières, nos aides-soignantes, toutes ces petites mains aux doigts d’argent à qui on doit la vie. 

Simon Limbres est mort et les vivants vacillent. Alors, où se trouve l’espoir ? Où se trouve le soleil dans l’obscurité ? Qu’est-ce que la vie laisse derrière elle quand elle s’est retirée ? Des « corps outragés sur un champ de bataille », d’abord. Et puis des caresses, venues d’une autre vie, venues d’un autre lieu, mais des caresses quand même. Chaudes, vivantes. Des caresses qui brillent dans la nuit noire, comme des éclats d’étoiles. L’espoir, il est là, en eux et en nous. 

Je vous laisse prendre votre envol doux Bookiners, je nage encore un peu dans mes larmes, Céline Dion aux oreilles et Maylis au cœur. Je vous envoie quelques kilos d’espoir, et trois quintals de courage.

Regardez vers le ciel, regardez vers le cœur, ceux qui sont partis, sont encore là. Car ils sont toujours vivants. 

Doux baisers, 

*Merci à Mme Marine Landrot de m’avoir libérée de ma page blanche et prêté deux formules d’une grande justesse –> http://www.telerama.fr/livres/reparer-les-vivants,106986.php

Andromaque | Racine

Andromaque | Racine

Vendredi 5 Février 2017, 19h30

– Hélo, si j’appelais mon premier album Road 67 ?

– Et pourquoi pas autoroute pendant qu’on y est ?

– 😂 T’es la pire !

– Nan mais pourquoi Road 67, en vrai ?

– Pour Andromaque – jouée pour la première fois le 17 Novembre 1667.

– Hmmm.

– Tu te doutes bien que je l’aurais appelé Andromaque cet album hein, mais maman m’a fortement déconseillée d’avoir des élans littéraires quelconques. Je l’entends encore dire en s’esclaffant: « Ni Bérénice, ni Sérénade, ni Iphigénie, ou autres divinités aux noms imprononçables dont toute l’humanité se fout, Folcoche. Fais simple. »

– Je pense qu’Yvette a raison.

– Sale histoire. N’en parlons plus. Je voulais te dire, je pense que même si George et moi sommes à l’autre bout du monde l’un l’autre, séparés par les océans et les silences, c’était mon âme sœur. Je sens encore tout ce qu’il ressent. Tout.

– Je sais honeymoon. Tu penses que tu l’aimeras toute ta vie ?

– J’en suis sûre. Et je sais qu’il m’aimera toute sa vie. J’y crois vraiment en l’amour indéfectible, en l’osmose instantanée et éternelle entre deux êtres. Le reste, que cela marche ou pas, est une question de circonstances, de tempo, de timing. L’amour est une question de timing. C’est étrange de se dire ça, car ça laisse beaucoup de place à la contingence, mais je pense réellement que c’est le cas.

– J’y crois aussi. Si j’étais partie à NY pour poursuivre ma carrière de journaliste pendant dix ans comme je voulais le faire, alors Constantin m’aurait suivie, et on se serait marié. Et alors peut-être que je n’aurais revu Gus que trop tard. Peut-être qu’on aurait compris trop tard qu’on était fait l’un pour l’autre.   

– Oui, c’est sûr! Tu te serais mariée avec Cons, et j’aurais été la marraine de vos bambins. Surtout, ce qui est fou, c’est qu’une fois que tu rencontres ton âme sœur, elle est ton âme sœur à perpétuité. Comme un cadeau et comme une sentence. C’est pour ça que parfois je m’en veux d’aimer George, et pourtant, je remercie le ciel d’avoir eu le droit de goûter à cette transcendance. Bon, après, du calme, je suis sûre qu’on peut avoir plusieurs âmes-soeurs. Sinon, je suis condamnée à marier les 3 chats que je n’ai pas encore car George is MIAF (Missing In Action Forever). 

– 😂 T’es folle! Qu’est ce que tu fais d’ailleurs, là, honeymoon? 

– Je lis Andromaque.

– Hmmm. Tout va bien 😂 Mais, Andromaque est une tragédie, non?

– Oui, Oui, mais c’est aussi bien au-delà de la tragédie amoureuse. Chaque jour, les pleurs d’Andromaque la relient à son mari Hector, à la continuité et à l’éternité de leur amour, et ce, même si Pyrrhus fait des pieds et des mains pour qu’elle lui offre son coeur. Au-delà de la tragédie, donc, il y a la promesse de s’aimer et de s’être fidèle, à n’importe quel prix. C’est cette promesse qui me redonne foi en l’amour, car elle me rappelle ce que signifie « aimer ». Evidemment, Andromaque c’est aussi ce sublime en apesanteur, l’élan de chaque personnage vers le gouffre et la folie de leur humanité. Lorsque j’oublie le visage de l’amour, son souffle, son sublime et sa couleur indéfectible, je lis Andromaque. Du coup, pour mon album d’amour, ça me semblait évident de…

– Oublie l’album chat, et raconte à nos bookiners en mal d’amour et de sublime comment Andromaque peut les aider. On t’écoute!

Hendël – Rinaldo 

Bon, puisque personne ne veut que je parle du titre de mon album, je vais vous parler d’Andromaque beaux bookiners. Je ne sais pas vous, mais au milieu de l’hiver qui se traine, embourbée dans mes kilos d’hibernation, je ne dis jamais non ni pour une cure de sublime ni pour une cure d’amour. Venez, je vous emmène! 

Tout d’abord, un peu de contexte avant de plonger dans les eaux sublimes de Racine. L’intrigue d’Andromaque  se tisse sur un pentagone amoureux. Oreste est revenu en Epire, officiellement, pour des raisons diplomatiques, officieusement, parce qu’il est encore fou amoureux d’Hermione, sa cousine. Le problème, c’est qu’Hermione est promise à Pyrrhus, le roi des Grecs, dont elle est réellement éprise. Ce ne serait pas intéressant si je ne vous disais pas que Pyrrhus est amoureux d’Andromaque, sa captive et qu’Andromaque n’a d’yeux que pour son feu mari, Hector, mort au combat, tué par le père de Pyrrhus, Achille. Chaque personnage est embourbé dans cette impasse, dans cet amour impossible – mais de ces amours impossibles naît la possibilité d’aimer jusqu’outre-tombe, au-delà de la mort, de la vie et du vide. 

Si vous désirez une cure de sublimemes bookiners, regardez, écoutez, du début à la fin, cette pièce de théâtre est parsemée de transcendance, de divin. Ici, nous sommes au tout début de la pièce. Pylade retrouve son meilleur ami Oreste qui, comme je vous l’ai dit, se retrouve en Epire pour chercher à nouveau le coeur d’Hermione.

PYLADE/

Combien, dans cet exil, ai-je souffert d’alarmes!                                  

Combien à vos malheur ai-je donné de larmes,                                    

Craignant toujours pour vous, quelque nouveau danger 

Que ma triste amitié ne pouvait partager!

Surtout je redoutais cette mélancolie

Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie.

Je craignais que le ciel, par un cruel secours,

Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours.

Lisez cette tirade à voix haute bookiners. Sentez comme ça vibre, comme votre coeur s’emballe et s’élève vers des horizons éthérés, sublimés par le verbe et la grâce.

Dans ces eaux divines, ajoutons-y des mots doux, pour guérir les bookiners qui n’ont plus foi en l’amour. Vous savez, moi aussi je perds le nord, je perds espoir. Mais quand je lis Andromaque, je comprends que j’ai eu tort de douter en ce sentiment plus fort que tout, plus fort que les hommes et leur raison. Dans cette pièce de théâtre, tous les personnages vont au-delà d’eux-mêmes, de la raison, de leur principe, par amour. Et c’est beau de savoir que ça existe. Et les livres ne sont pas mythomanes, on en a déjà parlé, alors trêve de scepticisme et regardez!

Par amour, Pyrrhus, roi d’Epire, guerrier incontesté et idole des grecs, se met à genoux devant Andromaque sa captive, pour lui re-demander un cœur dont elle n’est plus maîtresse:

PYRRHUS:

Mais ce n’est plus Madame, une offre à dédaigner,

Je vous le dis, il faut, ou périr ou régner

Mon cœur désespéré d’un an d’ingratitude

Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude

C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.

Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.

Oui, vous avez bien lu. Je ré-écris pour les incrédules.

« Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends. »

Et là, Andromaque, s’érige en déesse de l’amour éternel, lorsqu’elle répond à Pyrrhus, le coeur en larmes et les larmes aux yeux:

« Captive, toujours triste, importune à moi-même

Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ?

Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés,

Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ? »

Envers et contre tous, alors même que la confidente d’Andromaque, Céphise, l’enjoint à se donner à Pyrrhus afin de retrouver sa liberté et de sauver son fils Astyanax, qui autrement sera sacrifié, Andromaque s’écrie :

« Quoi donc ? As-tu pensé qu’Andromaque infidèle,

Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ? »

Mais pour comprendre davantage la pureté des sentiments d’Andromaque, la limpidité de sa fidélité envers Hector, il faut lire, mes Bookiners, cette sublime tragédie. En attendant, je vous laisse avec quelques fragments d’amour qu’Oreste dédie à Hermione, la dédaigneuse :

ORESTE:

Tel est de mon amour l’aveuglement funeste

Vous le savez Madame, et le destin d’Oreste

Est de venir sans cesse adorer vos attraits

Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais (c’est tellement ça !)

Enfin je viens à vous, et je me vois réduit

A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit

Mon désespoir n’attend que leur indifférence

Ils n’ont qu’à m’interdire un reste d’espérance.

Je m’arrête mes Bookiners. Lisez ce chef-d’oeuvre. Lisez Andromaque et guérissez d’amour et de sublime. 

Bon allez, une dernière envolée lyrique pour la route! Celle-ci est encore d’Oreste. Il se confie à Pylade sur son amour indéfectible pour Hermione: 

ORESTE:

Quand Ménélas enfin disposa de sa fille

En faveur de Pyrrhus vengeur de sa famille

Tu vis mon désespoir et tu m’as vu depuis

Trainer de mers en mers ma chaine et mes ennuis.

Je pris tous mes transports pour des transports de haine

Je sentis que ma haine allait finir son cours

Ou plutôt je sentis que je l’aimais toujours.

Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,

Je me livre en aveugle au destin qui m’entraine,

J’aime. 

Bon, je vous laisse réellement maintenant, mais s’il y a une chose que je sais, c’est que l’Amour inconditionnel, transcendantal, démesuré, fou et vrai, existe. Il n’est pas loin, ouvrez grands les yeux. Et si un jour, par hasard ou par erreur vous oubliez qu’il est possible, alors lisez Andromaque, lisez Adolphe, Roméo&Juliette, et bien d’autres encore qu’Hélo et moi aurons le plaisir de décortiquer… Pour vous convaincre! 

Livrons-nous en aveugle aux destins qui nous trainent. 

Aimons!

Des baisers mes Bookiners, 

Un roman français | Frédéric Beigbeder

Un roman français | Frédéric Beigbeder

 

Samedi 20 Février, 20h55 

– Honeymoon, qu’est ce que je pourrais lire ce week-end de pas mal, avec de la verve, de l’élan ? 

– Hhmmm, je réfléchis.

– ☺️

– J’ai une idée mais ça risque de te déplaire. Depuis qu’il s’est marié avec une nana de notre âge, il a décidé de se laisser pousser les cheveux jusqu’aux épaules ! Devine! 

– Bon alors, ça ne risque pas d’être Bedos ! Merci Seigneur.

– Non, ce n’est pas Bedos mais c’est son meilleur pote ! Allez devine, B comme Bagou. B comme Biscayen, – B comme Blasé, B comme ?

– Oh, nan, tu ne vas pas me faire lire du Beigbeder ?! Il me fatigue beaucoup cet homme, tu le sais. Je n’arrive pas à sympathiser avec son personnage de désabusé qui tire une tronche condescendante à toute l’humanité. Ca me soule rien que d’en parler.

– 😎

– 😐

Amazone Un roman français. C’est un beau livre, ce n’est pas une blague. Une sorte d’élégie dandy, un hymne à la France, à son héritage et à ses héritiers. Et puis, un Beigbeder sincère, sensible, qui se dévoile et se dénude, ça ne se refuse pas.

– Je t’avouerais que Beigbeder à poil ça me tente encore moins que de chanter avec Cindy Sanders en Thierry Mugler 😩. Réellement honeymoon, je ne suis pas sûre de faire confiance à ce dandy exubérant pour soigner mes bobos qui s’accumulent. S’il s’écoute parler ou écrire, non merci.

– Bon, attends mon ange, je descends chercher de la Ben & Jerry et 45 Pepitos, et je vous explique, à toi et à nos doux Bookiners, pourquoi ce livre va vous faire du bien. Vous le trouverez fin, subtil, beau, nécessaire. Si après la lecture, vous n’en êtes toujours pas convaincus, je vous paie une restau! 

– Ok, vamos! Ecoutons le plaidoyer !

Benjamin Biolay – Ton héritage:

Soignez les maux des autres en s’épenchant, en s’apitoyant sur les siens? Really? pour reprendre les murmures d’Héloïse, je vous répondrais que oui, c’est possible, parce que la biographie pousse nécessairement à la comparaison, à la confrontation de la vie de l’écrivain à la sienne. Et dès lors, l’autobiographie ramène à soi. Et puis de toute façon, vous allez voir,  Un roman français est une autobiographie particulière mes Bookiners. Avant de vous la décortiquer, je vous offre une jolie chanson de Pierre Lapointe intitulée Nos joies répétitives: cliquez juste ici!Si Beigbeder avait été compositeur-interprète, je suis sûre qu’il aurait écrit comme Pierre Lapointe et chanté avec la même nonchalence rassérénante de Benji Biolay, la voix haut-perchée en plus. Ce soir, je l’appelle et je lui propose un deal musical. Mais d’abord, décortiquons!

Cela faisait un petit moment que je ne riais plusOui, oui, ça m’arrive aussi, parfois. A cette époque – c’était il y a six mois mais dans le sud, les mois se comptent en années! – Londres et l’Amitié me menaient la vie dure. Ma colloc et moi n’étions pas au beau fixe. Alors j’ai décidé de lui voler un livre. On se venge comme on peut 😂 . 

Je me baladais, donc, sur l’étagère de ma colloc, lorsque mes yeux se sont arrêtés sur les tons bleus pastels et gris de la couverture. Zéro provoc’ et c’est écrit par BeigBeig? Je prends! 

Et là. C’est le drame. D’abord, je m’étrangle de rire devant l’épisode de l’arrestation de Beigbeder et de son ami le poète désargenté, héritier inconnu de Rimbaud, au tout début du roman. Imaginez-vous ce poète qui sniffe de la poudre blanche sur le capot d’une voiture. Qui se fait arrêter. Et qui, violenté pour la première fois de sa vie, pris en flagrant délit, les mains derrière le dos, et le nez enneigé, réussit tout de même à crier, au bout de sa survie, certain d’être seul le détenteur de la vérité:

« Mais la vie est un CAUCHEMAR et la liberté IMPOSSIBLE!» 

L’épisode est si bien raconté qu’on se croirait dans une scène de film. Ce pouvoir d’évocation cinématographique, et ce sens de la formule sont ce qui rendent jubilatoire la lecture de Beigbeder en général, et cette autobiographie n’est pas une exception à la règle.  

C’est à partir de cette arrestation que le récit autobiographique de Beigbeder s’amorce. Du huis clos de sa cellule de prison, au trou noir de sa mémoire – il se retrouve face à un constat cinglant qui sonne comme un glas, une sentence sans appel- : 

« Je ne me souviens pas de mon enfance. »

 

 

« Je fouille dans ma vie comme dans une malle vide sans rien y trouver. » 

« Je suis désert. »

Je compte sur votre bonne foi pour relire cette dernière citation et apprécier sa beauté, sa vulnérabilité. « Je suis désert. » Ce quelque chose de fatal, d’inexorable, de catégorique et de pathétique. Oh Bookiners, vous ne me direz pas qu’il n’y a pas une étincelle de sublime dans cette formule. Vous êtes d’accord? Vous m’en voyez ravie!  Bon, alors je crois que ce n’est pas exagéré de dire qu’avec ce roman, si vous le débarrassez un peu de ses excès de dandysme et de drama queen (que j’adore!), vous y ferez une petite cure de sublime, d’au moins quelques heures. 

Tenez, lisez comme c’est beau, vraiment beau: 

« C’est toi que j’ai cherchée tout ce temps, dans ces sous-sols vrombissants, sur ces pistes où je ne dansais pas… Je te cherchais parmi les étoiles brisées et les parfums violets, dans les mains gelées et les baisers liquoreux, en bas des escaliers branlants, en haut des ascenseurs lumineux, dans les bonheurs blêmes, les mains serrées trop fort, sous les voûtes noires et sur les bateaux blancs, dans les échancrures veloutées et les hôtels éteints, dans les matins mauves et les ciels d’ivoire, parmi les aurores marécageuses, mon enfance évanouie.»

C’est dans ce paradoxe – celui d’écrire une autobiographie sur l’oubli et non sur des souvenirs, que toute l’entreprise de Beigbeder semble vouée à l’échec. Condamnée. Fatale. Et pourtant, sous les néons qui grésillent de sa cellule, la recherche du temps perdu se solde par le temps, la tendresse et l’espoir retrouvés. C’est par l’écriture, réelle ou fictive – dans sa cellule, le narrateur n’a aucun stylo – que Beigbeder va retrouver des bribes de son enfance, de ses échecs, de ses peines originelles, jusqu’à comprendre que s’il n’a pas choisi son enfance, il peut choisir sa vie d’adulte; s’il n’a pas choisi sa famille, ses parents, il peut ajuster son rôle de père pour en être à la hauteur.

Si vous êtes en mal de tendresseles maux et les mots de Beig vont vous bercer. Ils fredonnent une chanson paisible qui vient du plus loin de nos coeurs à tous. L’écriture se fait simple, épurée, douce, jolie. Et même les souvenirs douloureux du narrateur adulte lucide – et un peu cynique – sont ravivés avec tendresse et authenticité.

« Maman, ou «la vie merveilleuse de femme enchainée : elle trimait jour et nuit pour que le frigo soit plein et que nous ne manquions de rien. Réveil 7h du matin, préparer le petit-déjeuner des enfants, vérifier leur cartable, travailler jusqu’a 18h pour un patron con et antipathique. A 19h, aller chercher les enfants a l’étude, préparer leur escalope de veau et leur marron suisse, vérifier que les devoirs sont faits, les empêcher de se disputer, faire en sorte qu’ils ne se couchent pas trop tard.

Nous ne roulions pas sur l’or.

Pour mon anniversaire, je recevais les tommes de A à F de ma BD préférée, puis j’ai dû attendre Noël pour avoir les tomes de F à M. L’année suivante, j’ai eu de M à Z. Je suis sans doute ridicule mais cela me fend le cœur de me souvenir du visage désolé de ma mère s’excusant de ne pas avoir les moyens de m’offrir toute l’encyclopédie en une seule fois. »

Lire ce passage, lire ces mots, m’ont donné envie de serrer fort l’enfant qui sommeille en moi, peiné d’avoir réalisé que ses parents ne sont plus des super-héros. J’ai aussi eu envie de faire un câlin au Beigbeder du haut de ses 10 ans. Et voilà que vous me pensez déjantée. Mais lisez en vous, je suis sûre que vous aussi, de lire cet extrait, ça vous donne des élans de tendresse, ça vous enveloppe d’un halo chaud et rassurant qui vous dit: « regarde moi aussi, j’ai les mêmes bobos d’enfant, donc tu n’es plus seul(e)« .

J’entends déjà Hélo qui rouspète qu’il n’est pas à plaindre le dandy, mais je trouve qu’il est courageux de s’éloigner du rideau à paillettes de sa bourgeoisie et de sa notoriété pour dévoiler pendant quelques instants l’envers de son décor. Cela le rend plus humain. Et ça nous rend plus unis. Moins seuls. Pour la tendresse, ce n’est pas fini. Il y a de jolis passages que Beigbeder dédie à sa fille. Ce sont les préférés de Houellebecq, et je suis sûre qu’ils vous enlaceront de bienveillance, vous aussi. 

Olala, ça sent les mouchoirs. Qui l’eut cru? Un Beigbeder sans posture, à coeur ouvert qui ne donne pas envie de s’apitoyer mais de s’attendrir? Ne me remerciez pas, décortiquer, c’est mon métier! D’ailleurs, mes chers Bookiners, je vous sentais fatalistes avant de me lire: « oh, Beigbeder, on connait, c’est peine perdue. Son narcissisme ne peut soigner personne ». Et maintenant? Vous allez déjà mieux! Et bien ce n’est pas fini!

Pour mes Bookiners fatalistesce livre est incontournable pour plusieurs raisons. La première: comme vous Beigbeder était le roi des fatalistes. Lisez 99 Francs – que j’aime beaucoup – ça suinte la fatalité. Beigbeder (ou son double fictif, Octave). 39 ans. Publiciste. Cynique. Coké. Camé. Détraqué. A jamais. Prenez Un Roman Français, et là, on retrouve Beigbeder sur le chemin de la rédemption. Vous voyez, tout n’est pas écrit. Il aurait dû finir comme Octave. Il finira heureux, et presque équilibré.

Un Roman français, c’est le combat d’un homme contre sa fatalité, contre la réalisation de ses cauchemars. Alors il dépose tout sur la table pêle-mêle. La réussite de son grand-frère et l’angoisse d’être toujours relégué au rôle de loser défiguré. Le divorce de ses parents, et sa désillusion envers l’amour. L’abandon de son père, et la peur d’être incapable d’aimer en amour ou en paternité. Bref,

«Mon seul cauchemar, c’est de sombrer dans les mêmes ornières que celles de tous mes cauchemars.»

Et pourtant, vers la fin du roman, c’est un père heureux et aimant qui se dessine. Déjouer la fatalité, c’est un choix. Je crois. Et puis d’ailleurs, pourquoi je m’égosille, Beigbeder a une formule pour tout! Tenez: 

« L’héritage c’est un peu comme le soleil qui se dissout dans les branches d’un cyprès, comme une pépite d’or dans la main d’un géant »

Si Beigbeder l’a déjouée, la fatalité, trust me, YOU CAN.

Pour finir mon plaidoyer, parce que ce « roman » en vaut la peine, Beigbeder, c’est peut-être vous, nous et d’autres encore. Dans la modestie et la simplicité du titre, il y a la banalité – ou plutôt l’ordinaire assumé – et surtout, l’universalité de l’histoire de la bourgeoisie française du XXème siècle qu’il nous offre. Ce livre est un roman parmi d’autres, une histoire française qui aurait pû être la notre. Alors, si son histoire est notre histoire, alors sa rédemption est notre rédemption future. Pour ce cas là et lui seul, je veux bien être fataliste!

Je crois qu’il est inutile de vous faire un paragraphe sur pourquoi vous allez retrouver l’espoir et le soleil, non? Car cette histoire, cette trajectoire est pleine d’espoir. Partout, tout le temps. C’est une ascension vers la liberté – physique et psychologique. 

Samedi 27 Février, 20h55 

– Alors ?

– Je savais bien qu’il y avait du bon dans ce bazar. Je valide! Mais tu peux quand même me payer un restau, non? J’ai faim et j’ai très envie de fromage.

– Bon, d’accord, mais c’est seulement pour récompenser ta bonne foi! Bookiners, la prochaine fois, ce sera vous! 

Tendres baisers,

 

 

Incendies | Wajdi Mouawad

Incendies | Wajdi Mouawad

9 Mai 2017, 17h00

– Hélo ?

Yes, honeymoon ?

– Est ce que tu penses que 1+1 font toujours 2 ? C’est une vraie question.

– Je ne sais pas Tat. Mais si tu essaies de m’expliquer de façon douteuse ton découvert bancaire du mois de mai, je pense que tu devrais t’en tenir à A-B = NEGATIF si A < B 😂

– 😂 T’es la pire. Le jour où je flingue ma banquière pour manque de compréhension totale et crises-d’hystérie-répétées-envers-cliente-non-fautive-mais-victime-de-la-société-de-consommation, je ne manquerai pas de t’embaucher en remplacement. Pour l’instant, je me contente de lui apporter le quintal de macarons quand elle me convoque pour parler de « ma situation financière précaire ».

– Haha « situation financière précaire », quel enfer ta Gertrude !

– Mieux, elle s’appelle « Sixtine La Chapelle ». Ce n’est pas une blague 😂

– Ahaha ! Je viens de m’étouffer de rire.

– Trêve de plaisanteries, je viens tout juste de terminer un livre au bord du gouffre. Ebranlé, déchiré, sublime.

– « Sublime » ? Le mot ?

– Le mot, Hélo. C’est l’histoire d’une famille, d’une humanité ensanglantée. C’est tant d’autres choses aussi. Etrangement peut-être, je me sens réellement bouleversée, comme si c’était l’histoire de ma propre vie. Etranglée. Embaumée de silence, avec ce quelque chose de digne, de grand. Cela ne m’était arrivé que quelques fois, je crois. Ce quelque chose. Avec Le Père Goriot et Réparer les Vivants. 

– Ah oui. Right. Bon, Bookiners vous êtes prêts? Nous t’écoutons honeymoon. 

Incendies. Cette pièce de théâtre s’appelle Incendies. Et c’est un masterpiece. Un masterpiece échoué sur les rivages de l’amour, de la mort, de l’inceste, de la violence et du pardon. Un condensé de sublime qui se hisse dans les étoiles de la colère avec la douleur et l’amour en héritage.

Friends – Francis and the Lights 

Vous savez, Bookiners, pour arrondir mes fins de mois trouées par mes dépenses culinaires, je donne des cours de littérature à des Peanuts attachantes et récalcitrantes de Première et Terminale. Comme ma passion pour la littérature est sans limite, je lis avec eux toutes les oeuvres de leur programme. Et parfois, je tombe sur ça: des pépites au-delà des sillages du dicible. Et là, je remercie le ciel d’être encore en vie pour avoir croisé le chemin d’une telle oeuvre. Je vais essayer, le coeur qui palpite encore, de vous la raconter, de vous la décortiquer. 

Il est souvent difficile de pardonner. A ses parents, à ses amis, à cette vie qui ment et qui déçoit, parfois. A la tristesse. Il est souvent difficile de pardonner, je crois, car il est difficile d’accepter les erreurs, les limites, et l’humanité des autres. On s’imagine qu’on aurait fait différemment, nous, si on avait été confronté à une telle situation. Peut-être qu’on a raison, peut-être qu’on a tort. Ce qui est sûr, c’est que refuser de pardonner, c’est décider de garder la plaie qu’a creusé la douleur, béante, à vif, et à jamais. Je l’ai appris à mes dépens, à mes 21 ans, lorsque j’ai compris que pour sauver ma liberté, mon intégrité, et mon bonheur futur, il fallait que je pardonne au passé, à mon père, à son incapacité d’aimer, à moi-même et à mon incapacité d’accepter.

Dans Incendies,  les jumeaux Simon et Jeanne se confrontent à la nécessité de pardonner le silence de leur mère Nawal, lorsque celle-ci s’éteint à tout jamais. Simon et Jeanne vivaient avec cette mère, au Canada. Même si la pièce de théâtre débute avec la mort de Nawal, les colères de Simon qui affleurent au début du livre nous permettent d’esquisser les contours de la vie antécédente de cette famille brisée qui clopine comme elle peut. Nawal n’a jamais vraiment su montrer son amour à ses enfants, elle ne leur a jamais parlé de son passé, jamais vraiment de leur père, jamais vraiment de quoi que ce soit d’intime. Et un soir différent des autres, comme si la distance que ce manque d’amour avait creusée entre Nawal et ses jumeaux n’était pas assez, Nawal décide de se taire. Elle s’engouffre dans le silence, la nuit et l’indicible, sans explication, son préavis. Pendant les 5 ans qui ont précédé sa mort, Nawal apprivoise le silence, malgré les supplications, les colères et la détresse de ses jumeaux. Comment pardonner ce dédain, ce refus de parler, de partager, de s’expliquer?  Ce refus d’accorder à ses propres enfants, le droit de savoir. 

A sa mort, Nawal charge son ami et notaire Hermile Lebel de remettre à sa fille une veste en toile avec le nombre 72 au dos, et à son fils un cahier rouge. Puis, tous les deux reçoivent une lettre. Simon est chargé de la remettre à son frère. Jeanne est chargée de la remettre à son père. En une matinée, Jeanne et Simon en apprennent plus sur leur passé et leurs origines que durant toute leur vie: ils ont un père et un frère, vivants. Comment pardonner le silence de leur mère, comment pardonner ses omissions, ses actes manqués? 

Si Simon jure, crie et se débat dans sa douleur:

« Elle nous aura fait chier jusqu’au bout! La salope! La vieille pute! La salope de merde! L’enfant de chienne! La vieille câlisse ! On se disait à chaque jour depuis si longtemps elle va crever, salope, elle arrêtera de nous emmerder… Et là, bingo! Elle finit par crever ! Puis, surprise! C’est pas fini! Je lui cognerais le cadavre! »

Jeanne décide d’accomplir la dernière volonté de sa mère: retrouver son père et lui donner cette lettre. Par cette expédition, elle tente de comprendre le silence de Nawal, et dès lors elle entame le processus du pardon. Le pardon, c’est ce pas vers l’autre et la souffrance qu’il/elle a engendrée, par delà les reproches. En regardant les réactions antithétiques de Simon et Jeanne, c’est comme si vous étiez confrontés aux deux types de réactions que vous pourriez tour à tour avoir, avec les conséquences respectives qui en découlent. Jeanne cherche et retrouve la paix en se réconciliant avec ce qui lui échappe – le silence de sa mère; tandis que Simon se meut dans les eaux troubles du passé et de l’amertume, sans réussir à avancer.

Je crois qu’en fait, lorsqu’on pardonne, ce n’est pas pour l’autre, c’est pour soi-même, pour son propre salut, sa seule sérénité.

Dans cette course pour conjurer l’indicible et le silence, c’est un lourd secret que Simon et Jeanne vont faire éclore, en même temps qu’ils découvrent leur passé, leurs origines, un Liban en guerre, un Liban en sang. Leur Liban. 

Si vous désiriez voyager, well, Incendies est de tous les voyages. C’est un voyage dramaturgique d’abord – car je dois vous dire que la superposition des temporalités du récit est magistrale. La douleur que Nawal et sa meilleure amie Sawda ont portée, ont vue, a imprégné le sol, les arbres et le ciel de leur réminiscence, à l’encre noir et au fer rouge. C’est un voyage émotionnel ensuite – tant par l’histoire elle même que par les mots, le verbe, la phrase, qui épousent les effluves du coeur. Enfin, c’est un voyage historique et culturel dans le Liban de la fin du 20ème siècle, défiguré par des guerres entre hommes du même sang, entre frères. Ce Liban, c’est le Liban de Nawal et Sawda, c’est un Liban qui se meut dans la mort et le grotesque sublime des hommes. Incendies, c’est un voyage vers l’indicible. Ma tournure n’est par rhétorique, vous verrez. Car ce livre s’échappe et se dérobe sous sa densité, sous ses non-dits, san apparente simplicité et son apesanteur. 

C’est donc dans cet indicible, indicible que tout le livre va tenter de dire, de déceler, que jaillit le sublime, dans la limite des mots, dans leur gouffre et leur insuffisance. Il y a ce secret qui m’empêche de tout vous expliquer comme il se doit, mes bookiners, mais bientôt vous saurez. C’est aussi dans l’amour éternel que Nawal et son premier amour Wahab se sont promis que la pièce irradie. La force du couple de Wahab et Nawal vous fera croire encore en l’amour, et ce, même après tous les obstacles que cet amour rencontrera. Car en fait, si l’histoire de Jeanne et de Simon a une origine, un commencement, alors, cette genèse ce n’est ni le silence, ni la haine, mais l’amour immense que partage Nawal et Wahab l’un pour l’autre. Tout commence très tôt, ils ont 13 et 15 ans, mais ils s’aiment. Leur amour est si grand qu’ils décident de s’appartenir pour toujours en donnant naissance au fruit de leur amour. 

« A peine sortie de l’enfance, je t’avais trouvé, Wahab. Et c’est avec toi que je tombais enfin dans les bras de ma vraie vie. J’ai un enfant dans mon ventre Wahab. Mon ventre est plein de toi. Et quand j’ai entendu la vieille Elhame me le dire, un océan a éclaté dans ma tête. Une brûlure. Ton visage, mon visage, dans le même visage. » 

Vous entendez comme c’est beau, Bookiners? Vous entendez comme l’océan se gonfle, enfle, explose et nous submerge d’amour? 

Dans l’adversité, au fond des entrailles du malheur, c’est cet amour indéfectible qui aura raison de tout, qui aura raison des hommes et de leur folie. Et c’est pour cet amour, pour préserver cet amour que Nawal décidera de se taire. Je ne peux pas rester avec vous sous peine de tout vous dévoiler.

Prenez votre billet direction le Liban, et envolez-vous dans l’univers de Wadji Mouawad, entre ces vies ébranlées, aux destins écorchés qui ne perdent jamais le sourire de leur dignité. Même lorsque ce sourire est en fait une grimace: 

« Ma dignité à moi, est une grimace laissée par celle qui m’a donné la vie. »

Après l’indicible, après la guerre et après l’horreur, au-delà du silence, il y a le pardon, il y a l’amour. Peut être que 1+1 font 1 lorsque l’amour est plus grand que soi-même: 

Silence.

Silence.

L’enfance, est un couteau planté dans la gorge, et pourtant, il faut réapprendre à avaler sa salive.

A reconstruire l’histoire quand l’histoire est en miettes.

Consoler chaque morceau.

Guérir chaque souvenir.

Bercer chaque image.

Pour préserver l’amour.

Si l’amour existe. Le pardon existe. La beauté existe. Et le soleil revient. 

Mes bookiners, ce livre m’a laissée aphone. C’est avec le peu de voix qu’il me restait, que j’ai essayé tant bien que mal, de vous en démontrer tous ses bienfaits. Mais encore une fois, et c’est très rare ce qui m’arrive, je suis face à l’indicible. Il faudra lire Wadji Mouawad pour me croire. 

Sixtine, ma banquière m’appelle, 

Je vous laisse et vous embrasse tendrement,