Mauvaise fille – Rien de grave | Justine Levy

Mauvaise fille – Rien de grave | Justine Levy

Mercredi 13 juin 2017, 16h47

– Tatoo, tu te rappelles quand je t’ai dit ce matin que ça n’allait pas et que j’avais encore refait une crise de nerfs?

– Oui mon chat, tu m’as aussi précisé, en passant, que tu ne t’en sortirais jamais 😂

– Je crois que ça va beaucoup mieux.

– Haha laisse-moi deviner, tu as mangé ta boîte de xanax et t’as sniffé de la fleur de Bac? 😂

– Très drôle… Tu te moques de moi parce que je me la pète d’avoir réussi à me débarrasser de cette merde.

– Je ne me moque pas de toi baby, j’en suis fière mais je ris parce que tu me répètes 37 fois par jour que tu n’as pas besoin de médocs pour aller mieux.

– Oui eh bah justement, j’ai trouvé beaucoup mieux qu’un médoc ! Je viens de lire deux bouquins qui m’ont requinquée comme jamais !

– Je ne te crois pas !

– Je t’assure, je pèse mes mots, je vais beaucoup mieux. En fait, je viens de terminer les deux premiers livres du triptyque de Justine Levy : Rien de grave et Mauvaise fille. Elle m’a vraiment décomplexée ! Déjà parce qu’elle m’a montré qu’on pouvait être dans un état encore pire que le mien, et surtout que, tout simplement, on a le droit d’être dans cet état de merde. Les autres passent après, leur regard, et leur jugement aussi.

– Hélo, c’est ce que je te répète depuis le début de ta dep, tu as le droit d’être dans cet état, tu te dois d’être indulgente avec toi-même et de te laisser aller mal avant d’aller mieux. C’est à toi qu’il faut penser en priorité. Ne t’invente pas de devoirs inexistants, le seul devoir que tu as c’est de ne blesser personne à tort, mais leur dire que tu n’es pas « disposée » parce que tu vas mal et là ce n’est pas blessant, c’est intelligent. Tu l’avais compris avant de lire ce bouquin j’espère ?

– Oui je le savais mais je ne l’acceptais pas, c’est différent. Et puis il faut que je t’explique, c’est pas qu’un bouquin de dépressive en fait, parce que même si Justine (enfin Louise dans le roman mais c’est pareil) n’est pas bien dans ses pompes et qu’elle connaît pas mal de revers dans sa vie, elle n’est pas un bigorneau inerte pour autant et tu sais pourquoi ? Parce qu’elle écrit, elle verbalise, c’est ça son médicament à elle. Dieu merci, ses mots me guérissent à leur tour.

– Ah oui d’accord, ils t’ont vraiment boostée ces bouquins, raconte nous t’écoutons. 

– En fait, Je veux absolument partager ces deux jolis « romans » parce que je crois très fort qu’ils peuvent faire du bien à nos bookiners en manque de confiance, en manque d’espoir et en manque de joie. Là je vais parler de ma propre expérience de dépressive parce que je suis la preuve vivante que des livres comme ceux-là ont le pouvoir de nous faire sortir d’une souffrance indicible. C’est parti.

Intro – The xx

Dans cette autobiographie à peine masquée, Justine Levy laisse la place au moi fragile, timide, maladroit et peureux. Vous, bookiners dont la confiance s’est égarée, faites-moi confiance, vous vous reconnaitrez dans ce moi nu, impudique, sans ego, perdu, brut. Car bien sûr cette impudeur et cette nudité poussent à la comparaison avec sa propre existence, son propre soi largement imparfait. C’est ce qui m’a bouleversée. Moi aussi maman a perdu un sein, moi aussi maman a été attaquée par le cancer, moi aussi j’ai fait une dépression, moi aussi j’ai souvent envie de rien, juste qu’on me laisse tranquille, moi aussi j’ai peur d’ennuyer les gens trop longtemps, moi aussi j’ai beaucoup de vide en moi, moi aussi j’ai peur de l’amour même si je suis très amoureuse.

 Je vous assure mes bookiners, si ces livres ont réussi à faire tant de bien à un esprit qui déraille, à un cerveau aussi instable et anxieux comme le mien aujourd’hui, il saura cicatriser les petits ou grands bobos qui vous piquent. Je lis ces bouquins dans une période très instable de ma vie. Je n’ai pas le moral, pas de travail, pas de confiance. Un ciel bas et lourd obscurcit ma lumière. Je les lis et j’ai peur, je pleure, je ne bouge pas, je ne dors pas, je n’aime pas. J’ai mal.

Mais Louise (le double de Justine Levy dans ses livres), elle est comme moi, elle s’en sort, elle est belle aussi, dans ses malheurs, dans ses pleurs, dans la recherche de sa place. Louise, elle dort toute la journée et elle le dit, Louise elle n’aime rien et elle le dit, Louise est triste et droguée, et elle le dit.

 » – Mais qu’est-ce qui t’intéresse dans la vie?

– Rien.

– Ah bon. Tu veux rien faire.

– Non.

– Tu veux être mère de famille? Tu veux faire des enfants?

– Nan.

– D’accord. Formidable… Tu veux être passive quoi.

– Oui.

– Te laisser porter.

– Ouais.

– Tu veux être une plante verte, un maillot de bain, tu veux être Mouna Ayoub.

– Je veux qu’on me laisse tranquille. »

Et le dire, et le lire, c’est déjà s’en sortir. C’est déjà décrasser son coeur, son âme, c’est déjà une prouesse de courage, pas parce que ça impressionne les autres, non ça on s’en fout, mais parce qu’au moins elle se regarde elle, elle s’analyse, elle s’avoue tout, elle ne s’aime pas mais c’est comme ça et puis c’est tout.

« Moi j’ai besoin qu’on s’occupe de moi, qu’on m’aime ou qu’on me dégoûte ou qu’on m’énerve ou qu’on me fasse rire, mais aussi qu’on me laisse tranquille, de quoi j’ai le plus besoin, qu’on s’occupe de moi ou qu’on me laisse tranquille? »

Bon il faut dire que les épreuves de sa vie ne l’ont pas aidée à développer son amour propre. Dans Rien de grave, Louise raconte sa terrible rupture avec l’amour de sa vie. Une rupture est toujours terrible mais là, elle bat tous les records. Son mari Adrien (qui est en réalité le beau Raphaël Enthoven), la quitte pour Paula (Carla Bruni), à l’époque compagne du père d’Adrien (Jean-Paul Enthoven). Et là, c’est la dégringolade. Tant mieux pour nous parce que Justine Levy a une sacrée longueur d’avance sur ceux qui ne savent pas. Ses discours sur l’amour sont les plus déchirants mais peut-être aussi les plus justes.

« On n’avait pas vingt ans, on s’aimait mais on ne savait pas ce que ça voulait dire, on ne savait pas que ça voulait dire qu’on allait souffrir, qu’on allait pleurer et se battre et se faire du mal et avoir envie de mourir, on avait vu les autres mais on n’était pas les autres, on était un miracle, on allait gagner là où Ariane et Solal avaient échoué, on vivait dans l’instant, on ne se posait pas de questions, on ne savait pas qu’un jour l’amour deviendrait un souvenir qui tord le coeur. »

Oui ce passage me déchire le coeur, il me fait pleurer. Parce que moi, comme vous un jour, je suis folle amoureuse. Parce que moi, j’y crois plus que tout à notre amour. Parce que je suis persuadée que notre histoire restera figée comme celle du début de Belle du Seigneur (si vous ne l’avez pas lu, il est urgent de foncer sur ce chef d’oeuvre d’amour d’Albert Cohen, décortiqué bientôt). Parce que nous sommes l’Ariane et le Solal du début. Rester au début pour toute la vie, c’est promis. Parce que nous c’est pas comme les autres vous comprenez. De toute façon l’amour ça sert à quoi si on n’y croit pas ? En tout cas si l’amour fait mal il sert aussi à ça: accoucher de mots qui vous tordent les tripes, vous extirpent des flots de larmes. Par ses mots, Justine Levy met en garde les rêveurs engourdis, transis, ceux qui croient comme moi qu’on ne pourra jamais souffrir parce qu’on s’aime trop pour ça.

« C’était marrant, avant, de discuter avec toi. C’était marrant quand j’aimais tout de toi, toi en bloc, tes faiblesses, tes défauts, je les aimais aussi tes défauts, et j’aimais quand on discutait, j’aimais avoir tort contre toi, et raison avec toi, et t’embrasser, et te couper la parole pour lancer oh là là tu as la peau douce, et jouer au bébé, et jouer à l’adulte, et mettre un doigt sur ta bouche pendant que tu parlais pour t’énerver un peu, toucher tes dents, te retrousser le nez, te malmener, je t’appartenais, tu m’appartenais, tu le sais bien qu’on était comme ça. »

Ok. Après la lumière, le néant. Sortez vos mouchoirs.

« Soit il est parti avec tout ce qui, en moi, était à lui. Soit c’est moi qui ait tout jeté, une enveloppe vide, je suis devenue une enveloppe vide. Dans les deux cas, il ne reste rien. »

« Je t’emmerde. J’ai envie, cette fois, de te dire: arrête je t’emmerde. Mais, même pour ça, on n’est plus assez proches. Je pouvais t’insulter, avant, puisque je pouvais t’aimer. Mais je ne vais pas t’insulter, comme ça, tout net, sans contrepartie d’amour. »

Je ne sais pas vous mais moi, j’en ai la chair de poule. Ce style brut, limpide, pur, est tellement juste, tellement adapté. Le plus important, c’est qu’après les larmes, Justine Levy fait preuve d’une sagesse gigantesque, admirable. Elle qui se croit vide, inconsolable, incicatrisable, nous dirige vers le plus grand miracle qu’offre la vie : la renaissance.

« Oui, peut-être que c’est mieux comme ça, dans le fond. Peut-être qu’il fallait qu’on se quitte pour devenir adultes. Peut-être que c’était le seul moyen de grandir avant de vieillir, de ne pas devenir, un jour, de vieux bébés gâtés. (…) Aimer c’est ne pas avoir peur de se quitter ou de cesser de s’aimer. « 

Parce qu’après ça, Justine Levy est plus forte. La vie ne lui fait toujours pas de cadeau, non, mais maintenant, elle a les armes pour se battre. Parce qu’on apprend toujours à se battre dans la douleur. Quelle belle leçon d’espoir.

Dans le deuxième tome, Mauvaise fille, ses mots dessinent l’agonie de sa mère lors de sa première grossesse. Alors là oui, ça résonne tout particulièrement chez moi parce que maman aussi a été malade, maman aussi a été privée d’une partie de sa féminité, je dis « privée » parce que comme toutes les femmes ça lui tombe sur la tête et sur la tête de la famille comme si elle avait fait quelque chose de mal, bon maintenant c’est à ton tour assez rigolé, assez profité de ta vie et de ta beauté, clac on coupe le sein et maintenant tu te débrouilles, au moins t’es pas morte, toi. Le texte devrait toucher tous les enfants du monde. Parce que maman, elle est plus forte que tout pas vrai?

« Tu n’avais pas peur du poison, tu te croyais immunisée contre la mort, quand tu es partie en Amazonie tu n’as pas voulu prendre de Nivaquine parce que tu te sentais plus forte que le paludisme, tu l’as chopé quand même et tu en as guéri, moi quand je suis malade je m’effondre. »

Et pourtant, une maman ça finit toujours par mourir. Même si on veut pas, même si on veut dire à tout le monde que c’est pas possible, qu’on peut pas vivre sans maman, que sans maman on va mourir nous aussi et que c’est dommage si tout le monde meurt ça sert à rien la vie.

« Je pense à elle qui meurt à mesure que mon ventre grossit. Est-ce que c’est lié? Dans quelle mesure? Qu’est-ce que l’une prend à l’autre? Moi qui suis si vivante, doublement vivante en quelque sorte, moi qui la nargue avec cette deuxième vie, obscène, évidente, j’ai beau prier pour qu’elle reste en vie au moins le temps de la naissance, je sais que c’est moi qui lui prend ce qui lui reste de vie. Et je pleure. »

Mais. Même de ça on survit. On vit bien même. Parce que le soleil revient, la vie renaît et que même si quand on a envie de mourir c’est horrible d’écouter les gens qui ne connaissent pas la douleur dire « c’est le cycle de la vie », « le temps cicatrise les blessures » blabla, ben au moins Justine Levy elle sait elle, et elle continue à vivre et à être heureuse. Alors quoi? Que voulez-vous de plus?

« Je ne suis pas morte de chagrin. Maman est morte, je suis maman, voilà c’est simple, c’est aussi simple que ça, notre histoire à toutes les trois. (…) Le regard de maman dans le regard de ma fille, c’est là qu’elle est, c’est là que je la retrouve, et dans ses gestes aussi, dans les gestes impatients, un peu brusques, de ma petite fille doublement aimée. Maman vit en Angèle qui court sur une pelouse interdite. Maman me parle et me sourit quand Angèle lance son regard de défi aux adultes qui la rattrapent et la grondent. Maman est là quand Angèle tombe et se relève aussitôt, les dents serrées, pour ne pas pleurer. Elle est dans le cri qu’elle ne pousse pas, dans sa petite grimace d’enfant crâne qui ne compose pas. Partout, dans mon enfant, ma mère a laissé son empreinte. »

L’auteur s’est aussi relevée d’autres drames comme une guerrière. Je conseille notamment aux bookiners qui souffrent d’addiction(s) d’ouvrir au moins Rien de grave pour avoir une idée de votre vie à venir. Un indice : vous vous débarrasserez de vos addictions le jour où vous voudrez devenir plus fort(e) que le commun des mortels. Je vais m’arrêter là parce qu’après vous me reprocherez d’avoir défloré tout ce qui, au final, n’est pas si grave. Parce qu’en fait le plus grave, c’est votre propre mort et là, j’avoue que je sèche un peu pour vous conseiller un bouquin qui vous sorte de ce petit pépin.

Impatients d’ouvrir ces livres ? Voici une petite mise en bouche pour les plus curieux ! 

Bonne lecture mes bookiners !