L’adversaire | Emmanuel Carrère

L’adversaire | Emmanuel Carrère

Jeudi 1er Juin, 23h30

– Hi bébé, ça va ? T’as pas répondu à mes textos de la journée, je m’inquiète.

– Hi mon Hélo. Oui, ça va.

– Froideur de juin, bonsoir. Que se passe-t-il ?

– J’ai le vertige.

– Ahahahah, mais où es tu ? C’est étrange, je n’ai jamais su que tu n’aimais pas les hauteurs. Ne me dis pas que t’es sur un roof top avec un nouvel homme de ta vie ?

– Non non, je suis assise à mon bureau. Je touche le sol. Mais la vie donne le vertige quand on y pense. C’est vrai, ça tient à rien. Une galette de maïs, cette vie. Une décision qui devient une erreur, un mauvais virage et d’erreur en errance, millimètre après millimètre, on passe à coté de sa vie. Ratée, cette vie. Sans préavis.

– Oui, c’est vertigineux.

– Mais il suffit de rien putain. J’ai envie d’engueuler cette vie qui n’prévient pas, d’engueuler un Dieu s’il existe. Imagine que j’étais restée à l’ONU, j’aurais eu une prime, je serais restée. Pour l’argent. Pour les parents. Pour leurs attentes. J’aurais eu Jérôme, ce stagiaire canonissime – énième homme de ma vie -, qui m’appelle encore pour savoir quand est-ce que je reviens. Et alors, je serais peut-être maman, à 24 ans. Car il voulait des enfants jeunes. Et moi, je veux des enfants, depuis que j’ai compris qu’on n’adopte pas les dauphins. Et puis, les couches, les trous dans le compte en banque, la sécurité, le prestige de l’ONU, les regards heureux de ma famille, le statut, l’amour lasse, le lac qui rassérène. Les années passent. Peut-être que je n’aurais pas été malheureuse. Peut-être que je ne me serais pas posé la question. Et je serais passée à côté de moi même, comme on passe à côté de son cri d’existence. Il suffit de rien. De s’accommoder avec la vie qu’on a, pour qu’elle devienne étrangère à nous-mêmes. C’est quand notre vie ne nous ressemble pas qu’elle est ratée. Le problème c’est que c’est si facile de se laisser vivre sans vivre.

– Oui, je ressens ton vertige. C’est fragile une vie. Et c’est bien trop long quand on passe à côté de la sienne, les yeux fermés.

– J’aimerais lire quelque chose qui me fasse palper cette insignifiance signifiante. J’aimerais voir, comprendre l’engrenage. Je suis sûre que ça m’aiderait à le rendre palpable, tangible. Et alors, je pourrais combattre le vertige et l’errance.

– Lis l’Adversaire honey moon. C’est un de mes « romans » préférés, c’est un page turner pour peupler tes insomnies, ET, ce roman déconstruit l’insoutenable signifiance de nos insignifiances. Tu vas halluciner, et nos bookiners aussi !

 

Samedi 3 juin, 1h00 AM

– Oh mon dieu Hélo, t’avais raison. Je suis hallu. Je comprends pas. Il était à deux doigts d’avoir la vie qu’ il méritait. C’est pas possible. Un simple rattrapage loupé et tout s’est terminé. Un simple mensonge. Un rien. 3 mots. Et l’engrenage se déclenche, implacable. Impardonnable. C’est pas possible. Je suis au bout de ma vie.

– Mais de qui parles-tu bébé ?

– De Jean-Claude. Il y était presque. Je dois comprendre.

– Le seul Jean-Claude que je connaisse bébé, c’est ton parrain.

– Je te parle de Jean-Claude Romand. Pas de mon parrain.

– Ah ! L’Adversaire !

– Oui. Je dois te laisser. Il faut que je sache. Je dois comprendre. Il me reste 10 pages.

– N’oublie pas de raconter à nos bookiners honey moon, hein.

– Oui, oui ! Quand je lis, je pense toujours à eux, à ma maman, et à toi. 

Sommeil – Stromae 

      J’attends souvent Morphée depuis quelques temps. Peut-être parce que je suis célibataire, peut-être parce que je réfléchis souvent à la fatalité. Il y a un côté rassurant de penser que notre destin est écrit pour nous, avant notre naissance. Qu’on n’y est pour rien. Que ce qui s’est passé n’aurait pas pu se passer autrement. Qu’on est des victimes. Ou des rescapés. Mais je vous mentirais si je vous disais que j’en suis convaincue. Je pense qu’on choisit sa vie, parce qu’on choisit ses choix – la tautologie est voulue. Morphée ne venait pas ce samedi soir,  alors j’ai ouvert L’adversaire pour ne plus le lâcher pendant deux nuits consécutives. En attendant Morphée, fallait bien s’occuper. La vie, ou plutôt, la descente Orphique de Jean-Claude Romand peuplera votre insomnie, peut-être encore votre solitude. 

J’étais fataliste et peut-être que vous l’êtes aussi. WAKE UP, BRACE UP et REMONTEZ vos manches mes Bookiners, car vous tenez les rennes de votre vie. En être conscient est la première étape pour lui faire face, et, je le souhaite, la réussir. Lire L’adversaire, ça vous vaccine contre la fatalité.

Le 9 Janvier 1993, Jean-Claude Romand assassine sa femme et ses enfants. Il les aime plus que tout.  Il aimait ses parents qu’il a tués aussi. Tout ça pour des mensonges tous petits qui se sont enflés et empilés, jusqu’à devenir gros comme la maison à laquelle il tentera de mettre le feu. Il était peut-être un peu mythomane, peut-être, avec le chagrin comme humeur et la solitude comme univers. Il a prétendu pendant 18 ans avoir fait médecine, avoir été interne aux hôpitaux de Paris, et être devenu chercheur à l’Organisation Mondiale de la Santé. Le jour où ses mensonges et ses escroqueries sont en passe d’être percées en plein soleil, il décide de tuer ses proches comme pour tuer cette réalité qui prend une ampleur indésirable. Etrange mais vrai, la fac de médecine, les examens, les réussites, tous ces mensonges étaient là, sous les yeux fermés de ses proches. Pire, tout ça, tout ce drame, tous ces mensonges, tous ces cadavres, n’étaient pas inéluctables.  C’est ce qui m’a bouleversée. Un petit mensonge de rien du tout. Jean-Claude Romand s’éprend de Florence à la fac. Belle, souriante, rayonnante. Ils se connaissaient depuis longtemps, il s’était toujours dit qu’elle serait la mère de ses enfants. Une fixette d’adolescent. Ils se fréquentent un peu à la fac. Puis elle décide de tout arrêter car « il a le corps mou », il se ratatine, Jean-Claude, il dégouline. Alors Jean-Claude, élève consciencieux, rate ses examens de deuxième année. Il plonge dans une dépression dont il ne parle à personne. Le jour de ses rattrapages, il n’entend pas son réveil. Après ça, l’engrenage se déclenche, il prétend passer dans la classe suivante avec ses amis, et surtout avec son meilleur ami, Luc Ladmiral. Il aurait pû tout dire, tout avouer, même après le mensonge, mais il se tait. Se taire, c’est encore parler. Se taire c’est encore choisir. Il se remet avec Florence, sur un mensonge, un autre. Puis la vie bat son plein et les choses s’enchaînent, enfants, mariage, parrainages… Cette histoire me hante, car vous vous rendrez compte que toutes les fois où il aurait pu avouer sont autant de fois où cette tragédie aurait pu être évitée. Et c’est là, là que vous saurez que la fatalité ne tient pas debout quand elle se casse une jambe. C’est croire en la fatalité qui la rend fatale, pas le contraire, je vous assure que c’est vrai !

Lire l’Adversaire, c’est aussi lire un esprit qui déraille, qui pousse le mensonge et l’impasse jusque dans sa logique la plus extrême. Et je pense que cette proximité, cette intimité avec les dérapages de Jean-Claude Romand agit comme un antidote, un rappel à l’ordre qui dirait « il suffit de peu ».   Je ne connais pas tous les tenants de la vie de Jean-Claude Romand, car même si Emmanuel Carrère en dévoile beaucoup, on ne sait pas tout. Mais je crois qu’il y a une chose qui se dessine en filigrane dans ce livre. Si Jean-Claude avait eu confiance en lui, s’il avait eu confiance en l’amour que lui portait son entourage, ses amis, ses parents, alors il se serait dévoilé, il aurait dit la vérité. Cela n’aurait pas empêcher la peur de décevoir, mais ça aurait empêché je crois, le désir intempestif de vouloir s’excuser « d’être » par les mensonges, par l’illusion d’être un autre. S’il avait su, ou cru, qu’il ne serait pas désaimé par ses parents en leur disant qu’il avait raté sa deuxième année, alors il aurait dit la vérité. Et il aurait vécu dans la vérité, entouré de gens qui l’estimaient peu importe les résultats scolaires, le poste à l’OMS ou les cadeaux de voyages d’affaires. Jean-Claude Romand n’a jamais su comment s’aimer, alors il n’a jamais montré aux autres comment l’aimer.  C’est je crois l’origine de sa perte, mais ça encore, ce n’était pas une fatalité. J’apprends tous les jours à aimer qui je suis et qui je deviendrai, car j’apprends tous les jours à me regarder, à m’apprécier, et à embrasser, avec indulgence, toutes les facettes de ma schizophrène exubérance. Faites-le, vous verrez !   Je vous laisse, sans vous en dévoiler davantage mes bookiners. Mais aimez-vous, avec justesse et avec compassion. Aussi, et je vous quitterai sur ma pensée du soir, la vie n’est pas une condamnation, c’est une libération (des limbes !!) et une exploration (de soi-même et des autres).

Des baisers tendres,  

Rester en vie | Matt Haig

Rester en vie | Matt Haig

Mercredi 13 janvier 2017, 12h37

– Honeymoon?

– Yes my love

– Il faut que je te parle.

– Attends je pars courir deux heures avec Sweig aux oreilles, tu me textes après. Oui, j’ai mangé deux pots de Haagen Dazs. Un cookie. Un macadamisa nut brittle. Oui, c’est pour ça que je vais courir. N’en parlons plus. C’était Noël il n’y a pas si longtemps.

– Bébé, Noël c’était il y a trois semaines…

– Mon anniversaire c’était il y a moins longtemps.

– Attends avant d’aller courir s’il te plaît.

– T’as pas compris je crois mon ange. L’heure est grave. Je n’arrive plus à rentrer dans les pantalons de femme enceinte de ma mère, Hélo 😐

– Please honeymoon, c’est important. L’heure est tragique. 

– Oh merde. Ok. Bon. Respire: 1,2,3. J’ai le droit d’aller chercher un brownie, car l’heure est tragique. C’est bon. Je t’écoute. 

– Je ne vais pas bien. Je ne vais vraiment pas bien. Je n’en ai encore parlé à personne. Mais je crois que je suis en train de m’embourber dans une dépression. Une chute lente, sinistre, implacable.

– Qu’est-ce qui te fait dire ça?

– Depuis un mois, je fais d’impressionnantes crises d’angoisse et de larmes. Ca a commencé un soir, sans prévenir. Je regardais un nuage se gonfler de colère et j’ai fondu en larmes. Impossible de m’arrêter. Ca duré 3 jours. J’ai crû être en enfer. Ma tête brûlait, je n’étais plus moi. Après les larmes, c’était l’angoisse, après l’angoisse,la panique. Je me sens hors de moi, comme si mon esprit s’était échappé, qu’il m’avait abandonnée, et qu’il me regardait mourir, en suffoquant. 

– Ok, ok, breathe mon ange, ça va aller, je suis là. Concentre ton esprit auprès de ton coeur. Rassure-le, dis-lui que tu vas te battre pour lui. Ensuite, écris. Rappelle-toi une belle chose qui t’est arrivée cette semaine, le mois dernier. Oui, je sais. Le concert de Nekfeu. Rappelle-toi ton ivresse. Tu vois, la vie en vaut la peine. Respire encore. Ne t’arrête pas de respirer. Mets tes mains près de ton coeur, apaise-le et continue de me parler. Ca va aller. Nous sommes ensemble.

– J’ai très envie de mourir. C’est plus fort que moi. 

– Ta vie va bien mon ange. Tu vas choisir de vivre. Vivre. Vivre. Pour tous ces bonheurs pas encore savourés, pour tous ceux qui t’aiment, pour tous ceux qui meurent sans l’avoir voulu. Vivre, survivre, vivre. 

– C’est peut-être ça le pire, vouloir mourir quand tout va bien. Je suis folle amoureuse, j’ai un job d’enfer, des amis extraordinaires et la famille la plus aimante au monde.

– Pourquoi es-tu sûre que c’est une dépression, as-tu vu un psychiatre?

– Oui, le mot a été lâché. Et puis je suis tombée sur ce livre… Et j’ai compris. Il décrit au détail près tous mes symptômes mentaux et physiques. J’ai compris que je n’étais pas la seule à vivre cet enfer les yeux ouverts. C’est déjà un poids en moins. Je ne suis pas folle, je suis malade.  Depuis que j’ai lu ce livre, je le transporte partout avec moi. Je l’ai déjà lu trois fois d’ailleurs. Certains passages sont mes pansements. Il me rappelle toutes les raisons qui me raccrochent à la vie.

– Il faut que je comprenne précisément ce qu’il se passe dans ta tête, right now. Et nos Bookiners aussi. Quelque chose me dit qu’il y en a parmi eux qui souffrent aussi. De Dépression, ou de Grand Vague à l’âme. Raconte-nous ce livre. Ecris-nous ta douleur. Epanche ton mal et tes symptômes. Surtout, explique-moi, explique-nous comment ce livre t’a aidée, et t’aide encore. 

– Va courir babe, je t’écris ça. J’ai besoin de temps pour être précise dans mes mots. Je ne sais pas encore comment décrire tout ça avec justesse. Je vais essayer.

– Prends ton temps. Je garde mon portable au cas où. Je suis là pour toi. Toujours. Toute la vie. Pour le meilleur et pour le pire. 

– Toute la vie mon honeymoon.

Fly – Ludovico Einaudi 

Vous savez, je n’ai jamais été très douée pour parler de moi-même, j’ai du mal à voir mon coeur s’ouvrir devant mes yeux, alors souvent, je le fais taire. Un peu trop visiblement. Car le jour où mon coeur a voulu s’exprimer, il n’y est pas allé de main morte. C’est pour ça qu’aujourd’hui je viens vers vous pour vous tendre la main, car je crois pouvoir dire que j’ai une petite longueur d’avance sur ceux qui n’ont jamais connu de craquage existentiel. 

Mes bookiners qui lisez ces lignes. Peut-être avez-vous eu la chance de ne jamais sombrer dans les méandres vertigineux de votre âme écorchée. Peut-être aussi avez-vous déjà eu, comme moi l’impression que votre esprit déraille, qu’il part en free peanut, et que rien ni personne ne semble capable de l’apaiser.  Si vous faites partie de cette dernière catégorie, croyez-moi mes bookiners. Je vous prie. Je vous en supplie, faites-moi confiance: la littérature peut vous sauver, les mots peuvent vous sortir la tête de l’eau, j’en suis la preuve vivante. Depuis un mois, je pleure une heure sur deux, j’ai peur de sortir de chez moi, je n’aime plus manger, je ne dors plus. Mais. Je viens de lire Rester en vie de Matt Heig. Et je ne suis plus seule.  

Comme vous, peut-être, je n’ai jamais eu le goût du malheur. J’étais l’ouragan et la rage de vivre. Aujourd’hui, j’en suis là. Seule. Nue. Devant la limite de mon être. Décalée, effrayée par ce grand huit qui s’invite dans ma vie. Ma tête est en feu. Le diagnostic tombe : je suis malade. Je n’ai mal nul part, j’ai mal à tout mon être. Alors maman me trouve un livre. Comprendre, vite. Je l’ouvre, fébrile. Au début, j’ai a du mal à lire les lignes tant mon cerveau ne m’obéit plus. Les lettres sont comme des tâches déniées de sens. Tout se mélange dans ma tête. Matt Haig n’a pas l’air de savoir. Il me propose de rester en vie. S’il savait, il ne me demanderait pas l’impossible. On achève bien les animaux qui souffrent. Une petite voix me demande de m’accrocher. Alors j’émerge doucement, tout doucement de ma torpeur. Stop. Il sait. Il a su. Matt Haig est-il dans ma tête?

Bonheur pour vous, Bookiners qui avez perdu le soleil de vue, vous qui sombrez jour après jour dans le marécage sombre du trou noir qui vous aspirece livre existe et prouve par a+b que la dépression ment. Que notre vie est loin, très loin d’être finie. Que nous n’avons pas le droit de baisser les bras. 

« Quand vous êtes dépressif, vous vous sentez seul et vous avez l’impression que personne ne subit ce que vous subissez. » Vrai. Archi vrai.

« Ce livre tente de convaincre les gens que le fond de la vallée n’offre jamais la vue la plus dégagée. » 

Bon. De toute façon, si vous êtes dans cet état, tendres Bookiners, vous n’avez rien d’autre que du temps devant vous. Essayez. Déjà, l’auteur décrit précisément les symptômes physiques qui accompagnent votre chute. Vous n’êtes pas fous. 

« Il y a eu une drôle de sensation dans ma tête. Une activité biologique à l’arrière de mon crâne, un peu au-dessus de mon cou. Le cervelet. Une pulsation, un battement intense, comme si un papillon était piégé à l’intérieur, combiné à un picotement. »

Ce n’est pas tout.

« Une sorte de fourmillement presque douloureux dans les bras, les mains, la poitrine, la gorge et la nuque. Angoisse de séparation. Sensation de terreur continue. Impossibilité temporaire de parler. Une impression d’être déconnecté, de provenir d’une autre réalité. Perte d’appétit. L’impression d’être au bord d’une crise de panique. »

Vous, nous, ne sommes pas seuls. Comme moi, Matt Heig avait vingt-quatre ans. Comme moi, comme vous peut-être, tout allait bien dans ma vie avant la chute. Comme moi, il était fou amoureux. Comme moi, il avait tout pour être heureux.

Vingt ans plus tard, Matt Haig entreprend un dialogue entre son ancien lui (mon actuel moi) et son lui actuel. Un écrivain heureux de 41 ans. Une lumineuse bouffée d’espoir :

« –Moi avant: Cette douleur. Tu dois avoir oublié comment c’était. Aujourd’hui, je suis monté sur un Escalator, dans un magasin, et j’ai eu l’impression de me désintégrer. C’était comme si l’univers entier me déchirait.

-Moi aujourd’hui: J’ai probablement oublié, un peu. Mais regarde, je suis là. J’y suis arrivé. On a réussi. Il faut juste que tu tiennes le coup.

-Moi avant: pourquoi devrais-je rester en vie? Ne vaudrait-il pas mieux ne rien ressentir que cette douleur? Zéro ne vaut-il pas plus que moins mille?

-Moi aujourd’hui: Ecoute-moi, rentre-toi bien dans le crâne, d’accord – tu y arrives, et de l’autre côté, il y a la vie. Il y aura des trucs que tu apprécieras. Et arrête de t’inquiéter parce que tu t’inquiètes. Contente-toi de t’inquiéter – ça tu n’y peux rien – mais pas de méta-inquiétude. »

Matt Haig a connu le pire. Pourtant aujourd’hui, il est vivant et ne recule devant rien. Désormais, il se moque de la dépression, même s’il ne l’oublie pas. Il la personnalise, lui donne la voix qu’elle a perdue. La justesse de cette voix me bouleverse. Comme vous peut-être, chaque seconde de ma vie est dictée par ce monstre invisible. Alors à la lecture de ses lignes, je pleure (comme d’hab me direz-vous!) et je ris aussi. Car oui, vous allez rire mes bookiners. Le petit recul que m’apporte ce livre sur l’incongruité de mon quotidien est déjà très drôle. Mes larmes ne sont plus seules, il y a le rire aussi, qui m’accompagne. 

« Hé, grosse bouse! Pourquoi tu pleures? Parce que tu dois mettre la machine à laver en route? Hé, tu te souviens de ton chien? Il est mort. Comme tes grands-parents. Tous les gens que tu as rencontrés seront morts le siècle prochain. Ouaip. Tous ceux que tu connais ne sont qu’un amas de cellules en lente détérioration. » 

Vous qui pensiez avoir tout perdu, vous qui pensiez ne plus avoir assez d’énergie pour vivre, pour rire, pour lire; vous ne parviendrez plus à décrocher les yeux de ces pages. Quand vous lirez les mots de Matt Haig, vous écarterez, pour quelques secondes, quelques minutes, le poids immense des malheurs du monde qui pèse sur vos épaules. Matt Haig porte ce poids avec vous. Il vous allège. 

En plus des multiples informations, chiffres et théories sur la dépression (par exemple, une personne sur cinq dans le monde connaîtra au moins un épisode dépressif dans sa vie), l’auteur vous offre à vous, bookiners anxieux ou dépressifs, des mini guides de survie. En crise, vous trouverez peut-être encore la force d’ouvrir ce livre aux pages écornées. Souvent, lorsque le xanax, le lexomil, le valium, les bras de maman ou les baisers de mon amoureux ne sèchent pas mes larmes, ne desserrent pas ma gorge; les mots de Matt Haig me dénouent. Doucement, tout doucement je lis ces mots. Ils se poseront sur vos esprits meurtris comme des papillons doux et réconfortants. Matt Haig énumère ses raisons de rester en vie. Parce que Matt Haig connaît les démons de l’esprit, il vous sera crédible. Séchez vos larmes et écoutez-le: 

 » 1) Les choses ne vont pas empirer. Vous avez envie de vous tuer. On ne peut pas tomber plus bas. A partir de là, vous ne pouvez que remonter.

2) L’esprit a son propre système météorologique. Vous êtes dans un ouragan. Les ouragans finissent toujours par être à court d’énergie. Tenez bon.

3) Personne ne comprend ce que vous traversez. Mais en fait, si. Vous ne le croyez pas car votre seul point de référence c’est vous-même. Vous ne vous êtes jamais senti comme ça, le choc de la chute vous traumatise, mais d’autres sont passés par là.

4) Un jour, vous éprouverez une joue à la hauteur de cette douleur. Vous verserez des larmes d’euphorie sur les Beach Boys, vous fixerez le visage d’un bébé endormi sur vos genoux, vous vous ferez de merveilleux amis, vous parviendrez à admirer une vie depuis un point élevé sans estimer les probabilités de mourir dans la chute. La vie vous attend. Vous êtes peut-être coincé ici un moment, mais le monde ne va nulle part. Tenez bon. La vie en vaut toujours la peine. »

Matt Haig me propose de rester en vie. Pari gagné pour moi, j’accepte d’essayer. C’est une immense victoire que je veux partager avec vous. Ce livre est une des raisons pour laquelle ce blog a été créé. Prenez ma main, respirez, ouvrez les yeux, et lisez.

Attendez, un petit extrait sur fond sonore pour vous rappeler à la vie : 

Courage mes bookiners, vous n’êtes plus seul(e)s, je pense à vous, et je vous embrasse avec tout mon amour. 

Mauvaise fille – Rien de grave | Justine Levy

Mauvaise fille – Rien de grave | Justine Levy

Mercredi 13 juin 2017, 16h47

– Tatoo, tu te rappelles quand je t’ai dit ce matin que ça n’allait pas et que j’avais encore refait une crise de nerfs?

– Oui mon chat, tu m’as aussi précisé, en passant, que tu ne t’en sortirais jamais 😂

– Je crois que ça va beaucoup mieux.

– Haha laisse-moi deviner, tu as mangé ta boîte de xanax et t’as sniffé de la fleur de Bac? 😂

– Très drôle… Tu te moques de moi parce que je me la pète d’avoir réussi à me débarrasser de cette merde.

– Je ne me moque pas de toi baby, j’en suis fière mais je ris parce que tu me répètes 37 fois par jour que tu n’as pas besoin de médocs pour aller mieux.

– Oui eh bah justement, j’ai trouvé beaucoup mieux qu’un médoc ! Je viens de lire deux bouquins qui m’ont requinquée comme jamais !

– Je ne te crois pas !

– Je t’assure, je pèse mes mots, je vais beaucoup mieux. En fait, je viens de terminer les deux premiers livres du triptyque de Justine Levy : Rien de grave et Mauvaise fille. Elle m’a vraiment décomplexée ! Déjà parce qu’elle m’a montré qu’on pouvait être dans un état encore pire que le mien, et surtout que, tout simplement, on a le droit d’être dans cet état de merde. Les autres passent après, leur regard, et leur jugement aussi.

– Hélo, c’est ce que je te répète depuis le début de ta dep, tu as le droit d’être dans cet état, tu te dois d’être indulgente avec toi-même et de te laisser aller mal avant d’aller mieux. C’est à toi qu’il faut penser en priorité. Ne t’invente pas de devoirs inexistants, le seul devoir que tu as c’est de ne blesser personne à tort, mais leur dire que tu n’es pas « disposée » parce que tu vas mal et là ce n’est pas blessant, c’est intelligent. Tu l’avais compris avant de lire ce bouquin j’espère ?

– Oui je le savais mais je ne l’acceptais pas, c’est différent. Et puis il faut que je t’explique, c’est pas qu’un bouquin de dépressive en fait, parce que même si Justine (enfin Louise dans le roman mais c’est pareil) n’est pas bien dans ses pompes et qu’elle connaît pas mal de revers dans sa vie, elle n’est pas un bigorneau inerte pour autant et tu sais pourquoi ? Parce qu’elle écrit, elle verbalise, c’est ça son médicament à elle. Dieu merci, ses mots me guérissent à leur tour.

– Ah oui d’accord, ils t’ont vraiment boostée ces bouquins, raconte nous t’écoutons. 

– En fait, Je veux absolument partager ces deux jolis « romans » parce que je crois très fort qu’ils peuvent faire du bien à nos bookiners en manque de confiance, en manque d’espoir et en manque de joie. Là je vais parler de ma propre expérience de dépressive parce que je suis la preuve vivante que des livres comme ceux-là ont le pouvoir de nous faire sortir d’une souffrance indicible. C’est parti.

Intro – The xx

Dans cette autobiographie à peine masquée, Justine Levy laisse la place au moi fragile, timide, maladroit et peureux. Vous, bookiners dont la confiance s’est égarée, faites-moi confiance, vous vous reconnaitrez dans ce moi nu, impudique, sans ego, perdu, brut. Car bien sûr cette impudeur et cette nudité poussent à la comparaison avec sa propre existence, son propre soi largement imparfait. C’est ce qui m’a bouleversée. Moi aussi maman a perdu un sein, moi aussi maman a été attaquée par le cancer, moi aussi j’ai fait une dépression, moi aussi j’ai souvent envie de rien, juste qu’on me laisse tranquille, moi aussi j’ai peur d’ennuyer les gens trop longtemps, moi aussi j’ai beaucoup de vide en moi, moi aussi j’ai peur de l’amour même si je suis très amoureuse.

 Je vous assure mes bookiners, si ces livres ont réussi à faire tant de bien à un esprit qui déraille, à un cerveau aussi instable et anxieux comme le mien aujourd’hui, il saura cicatriser les petits ou grands bobos qui vous piquent. Je lis ces bouquins dans une période très instable de ma vie. Je n’ai pas le moral, pas de travail, pas de confiance. Un ciel bas et lourd obscurcit ma lumière. Je les lis et j’ai peur, je pleure, je ne bouge pas, je ne dors pas, je n’aime pas. J’ai mal.

Mais Louise (le double de Justine Levy dans ses livres), elle est comme moi, elle s’en sort, elle est belle aussi, dans ses malheurs, dans ses pleurs, dans la recherche de sa place. Louise, elle dort toute la journée et elle le dit, Louise elle n’aime rien et elle le dit, Louise est triste et droguée, et elle le dit.

 » – Mais qu’est-ce qui t’intéresse dans la vie?

– Rien.

– Ah bon. Tu veux rien faire.

– Non.

– Tu veux être mère de famille? Tu veux faire des enfants?

– Nan.

– D’accord. Formidable… Tu veux être passive quoi.

– Oui.

– Te laisser porter.

– Ouais.

– Tu veux être une plante verte, un maillot de bain, tu veux être Mouna Ayoub.

– Je veux qu’on me laisse tranquille. »

Et le dire, et le lire, c’est déjà s’en sortir. C’est déjà décrasser son coeur, son âme, c’est déjà une prouesse de courage, pas parce que ça impressionne les autres, non ça on s’en fout, mais parce qu’au moins elle se regarde elle, elle s’analyse, elle s’avoue tout, elle ne s’aime pas mais c’est comme ça et puis c’est tout.

« Moi j’ai besoin qu’on s’occupe de moi, qu’on m’aime ou qu’on me dégoûte ou qu’on m’énerve ou qu’on me fasse rire, mais aussi qu’on me laisse tranquille, de quoi j’ai le plus besoin, qu’on s’occupe de moi ou qu’on me laisse tranquille? »

Bon il faut dire que les épreuves de sa vie ne l’ont pas aidée à développer son amour propre. Dans Rien de grave, Louise raconte sa terrible rupture avec l’amour de sa vie. Une rupture est toujours terrible mais là, elle bat tous les records. Son mari Adrien (qui est en réalité le beau Raphaël Enthoven), la quitte pour Paula (Carla Bruni), à l’époque compagne du père d’Adrien (Jean-Paul Enthoven). Et là, c’est la dégringolade. Tant mieux pour nous parce que Justine Levy a une sacrée longueur d’avance sur ceux qui ne savent pas. Ses discours sur l’amour sont les plus déchirants mais peut-être aussi les plus justes.

« On n’avait pas vingt ans, on s’aimait mais on ne savait pas ce que ça voulait dire, on ne savait pas que ça voulait dire qu’on allait souffrir, qu’on allait pleurer et se battre et se faire du mal et avoir envie de mourir, on avait vu les autres mais on n’était pas les autres, on était un miracle, on allait gagner là où Ariane et Solal avaient échoué, on vivait dans l’instant, on ne se posait pas de questions, on ne savait pas qu’un jour l’amour deviendrait un souvenir qui tord le coeur. »

Oui ce passage me déchire le coeur, il me fait pleurer. Parce que moi, comme vous un jour, je suis folle amoureuse. Parce que moi, j’y crois plus que tout à notre amour. Parce que je suis persuadée que notre histoire restera figée comme celle du début de Belle du Seigneur (si vous ne l’avez pas lu, il est urgent de foncer sur ce chef d’oeuvre d’amour d’Albert Cohen, décortiqué bientôt). Parce que nous sommes l’Ariane et le Solal du début. Rester au début pour toute la vie, c’est promis. Parce que nous c’est pas comme les autres vous comprenez. De toute façon l’amour ça sert à quoi si on n’y croit pas ? En tout cas si l’amour fait mal il sert aussi à ça: accoucher de mots qui vous tordent les tripes, vous extirpent des flots de larmes. Par ses mots, Justine Levy met en garde les rêveurs engourdis, transis, ceux qui croient comme moi qu’on ne pourra jamais souffrir parce qu’on s’aime trop pour ça.

« C’était marrant, avant, de discuter avec toi. C’était marrant quand j’aimais tout de toi, toi en bloc, tes faiblesses, tes défauts, je les aimais aussi tes défauts, et j’aimais quand on discutait, j’aimais avoir tort contre toi, et raison avec toi, et t’embrasser, et te couper la parole pour lancer oh là là tu as la peau douce, et jouer au bébé, et jouer à l’adulte, et mettre un doigt sur ta bouche pendant que tu parlais pour t’énerver un peu, toucher tes dents, te retrousser le nez, te malmener, je t’appartenais, tu m’appartenais, tu le sais bien qu’on était comme ça. »

Ok. Après la lumière, le néant. Sortez vos mouchoirs.

« Soit il est parti avec tout ce qui, en moi, était à lui. Soit c’est moi qui ait tout jeté, une enveloppe vide, je suis devenue une enveloppe vide. Dans les deux cas, il ne reste rien. »

« Je t’emmerde. J’ai envie, cette fois, de te dire: arrête je t’emmerde. Mais, même pour ça, on n’est plus assez proches. Je pouvais t’insulter, avant, puisque je pouvais t’aimer. Mais je ne vais pas t’insulter, comme ça, tout net, sans contrepartie d’amour. »

Je ne sais pas vous mais moi, j’en ai la chair de poule. Ce style brut, limpide, pur, est tellement juste, tellement adapté. Le plus important, c’est qu’après les larmes, Justine Levy fait preuve d’une sagesse gigantesque, admirable. Elle qui se croit vide, inconsolable, incicatrisable, nous dirige vers le plus grand miracle qu’offre la vie : la renaissance.

« Oui, peut-être que c’est mieux comme ça, dans le fond. Peut-être qu’il fallait qu’on se quitte pour devenir adultes. Peut-être que c’était le seul moyen de grandir avant de vieillir, de ne pas devenir, un jour, de vieux bébés gâtés. (…) Aimer c’est ne pas avoir peur de se quitter ou de cesser de s’aimer. « 

Parce qu’après ça, Justine Levy est plus forte. La vie ne lui fait toujours pas de cadeau, non, mais maintenant, elle a les armes pour se battre. Parce qu’on apprend toujours à se battre dans la douleur. Quelle belle leçon d’espoir.

Dans le deuxième tome, Mauvaise fille, ses mots dessinent l’agonie de sa mère lors de sa première grossesse. Alors là oui, ça résonne tout particulièrement chez moi parce que maman aussi a été malade, maman aussi a été privée d’une partie de sa féminité, je dis « privée » parce que comme toutes les femmes ça lui tombe sur la tête et sur la tête de la famille comme si elle avait fait quelque chose de mal, bon maintenant c’est à ton tour assez rigolé, assez profité de ta vie et de ta beauté, clac on coupe le sein et maintenant tu te débrouilles, au moins t’es pas morte, toi. Le texte devrait toucher tous les enfants du monde. Parce que maman, elle est plus forte que tout pas vrai?

« Tu n’avais pas peur du poison, tu te croyais immunisée contre la mort, quand tu es partie en Amazonie tu n’as pas voulu prendre de Nivaquine parce que tu te sentais plus forte que le paludisme, tu l’as chopé quand même et tu en as guéri, moi quand je suis malade je m’effondre. »

Et pourtant, une maman ça finit toujours par mourir. Même si on veut pas, même si on veut dire à tout le monde que c’est pas possible, qu’on peut pas vivre sans maman, que sans maman on va mourir nous aussi et que c’est dommage si tout le monde meurt ça sert à rien la vie.

« Je pense à elle qui meurt à mesure que mon ventre grossit. Est-ce que c’est lié? Dans quelle mesure? Qu’est-ce que l’une prend à l’autre? Moi qui suis si vivante, doublement vivante en quelque sorte, moi qui la nargue avec cette deuxième vie, obscène, évidente, j’ai beau prier pour qu’elle reste en vie au moins le temps de la naissance, je sais que c’est moi qui lui prend ce qui lui reste de vie. Et je pleure. »

Mais. Même de ça on survit. On vit bien même. Parce que le soleil revient, la vie renaît et que même si quand on a envie de mourir c’est horrible d’écouter les gens qui ne connaissent pas la douleur dire « c’est le cycle de la vie », « le temps cicatrise les blessures » blabla, ben au moins Justine Levy elle sait elle, et elle continue à vivre et à être heureuse. Alors quoi? Que voulez-vous de plus?

« Je ne suis pas morte de chagrin. Maman est morte, je suis maman, voilà c’est simple, c’est aussi simple que ça, notre histoire à toutes les trois. (…) Le regard de maman dans le regard de ma fille, c’est là qu’elle est, c’est là que je la retrouve, et dans ses gestes aussi, dans les gestes impatients, un peu brusques, de ma petite fille doublement aimée. Maman vit en Angèle qui court sur une pelouse interdite. Maman me parle et me sourit quand Angèle lance son regard de défi aux adultes qui la rattrapent et la grondent. Maman est là quand Angèle tombe et se relève aussitôt, les dents serrées, pour ne pas pleurer. Elle est dans le cri qu’elle ne pousse pas, dans sa petite grimace d’enfant crâne qui ne compose pas. Partout, dans mon enfant, ma mère a laissé son empreinte. »

L’auteur s’est aussi relevée d’autres drames comme une guerrière. Je conseille notamment aux bookiners qui souffrent d’addiction(s) d’ouvrir au moins Rien de grave pour avoir une idée de votre vie à venir. Un indice : vous vous débarrasserez de vos addictions le jour où vous voudrez devenir plus fort(e) que le commun des mortels. Je vais m’arrêter là parce qu’après vous me reprocherez d’avoir défloré tout ce qui, au final, n’est pas si grave. Parce qu’en fait le plus grave, c’est votre propre mort et là, j’avoue que je sèche un peu pour vous conseiller un bouquin qui vous sorte de ce petit pépin.

Impatients d’ouvrir ces livres ? Voici une petite mise en bouche pour les plus curieux ! 

Bonne lecture mes bookiners !

En attendant Bojangles | Olivier Bourdeaut

En attendant Bojangles | Olivier Bourdeaut

Lundi 13 mars 2017, 9h18

– Hello mon ange, bien dormi ?

– Pas ouf je bosse mes exams, je dois lire le livre le plus chiant de la terre, en anglais. C’est Benito Cereno d’Herman Mellville. Je me tire une balle. #Help 😐🔫

– Oh damn je l’avais aussi étudié quand j’étais en lettres. Courage.

– Haha merci pour le réconfort. Foutage de gueule ce livre. J’ai l’impression qu’il me veut du mal. 

– Je viens de finir un roman très joli que tu peux lire rapidement pour te faire voyager.

– Voyager, le mot ?

– T’emmener dans un monde loin du tien, oui.

– Okay raconte, je peux peut-être m’accorder une pause.

– Bon alors déjà je te préviens : ne pars pas en courant en voyant la couverture couleur vomi.

– 😂😂 ça commence bien!

– Non mais l’habit ne fait pas le moine, même quand le moine est vraiment vraiment mal sapé 😂.

– Ok ok. Mais j’ai peur.

– De toute façon je crois qu’il vient de sortir en poche. Bref, fais-moi confiance. C’est un livre qui te fera rire, pleurer, chanter, rêver, t’échapper.

–  Les bookiners et moi t’écoutons mon ange.

 

Déjà, Tatoo, tu vas me bénir de te faire lire ce roman car tu n’es pas sans savoir que Bojangles fait référence à la chanson de l’immense… Nina Simone ! Cette musique berce toute l’histoire. Ecoutez-là tous avant de lire ce livre, bookiners, histoire de bien vous mettre dans le mood, car cette mélodie revient comme un refrain à presque tous les chapitres. Tenez, cadeau :

 

 

C’est bon ? Vous l’avez dans l’oreille? Vous avez bien rencontré Mr Bojangles? Great. Allons-y.

Ce roman raconte d’abord et surtout un amour fou, sans limite, sans code, sans frontière. Je vous vois lever les yeux au ciel, vous, petits bookiners qui avez perdu foi en l’amour. Laissez-moi vous expliquer, car cette histoire d’amour est à la fois sublime et improbable, pour la simple et bonne raison que Louise a le cerveau qui déraille sérieusement. Pourtant, l’amour que lui porte son mari Georges dépasse tout. Cette histoire vous apprendra que si même une femme comme Louise peut trouver l’amour de sa vie, alors vous risquez sérieusement de trouver votre âme soeur aujourd’hui, demain, à l’épicerie du coin.

A la manière du Petit Nicolas qui a coloré toute mon enfance, c’est le petit garçon de ce couple qui nous raconte l’amour démentiel de ses parents. Il découvre son monde sans chercher à le décrypter. Si ses parents irradient de bonheur, c’est que le monde doit être beau, bon. Louise et Georges sont apparemment les plus heureux de la terre – voire de l’univers. Ensemble, ils déplacent des montagnes dans le monde qu’ils ont créé. D’ailleurs, le petit garçon s’interroge sur le reste de l’humanité :

« Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents? »

C’est justement cet amour qui vous fera voyager mes bookiners. Avec Louise et Georges, vous vous baladerez dans un monde magique et éclatant, vous serez invité(e) dans le formidable huis clos de leur nid fantasque. Jour et nuit, le duo danse dans son immense appartement devant les yeux incrédules de Mlle Superfétatoire, le grand oiseau exotique (une grue de Numibie) adopté par Louise. Ici, tout le monde boit aussi (beaucoup) de cocktails multicolores. Les amis défilent par dizaines à n’importe quelle heure de la journée. Le courrier, jamais ouvert, s’accumule partout dans l’appartement. Pas le temps pour le monde extérieur, pour la banalité des contraintes sociales. Jamais de contrainte. Louise et Georges vivent comme des enfants.

« Ils volaient mes parents, ils volaient l’un autour de l’autre, ils volaient les pieds sur terre et la tête en l’air, ils volaient vraiment, ils atterrissaient tout doucement puis redécollaient comme des tourbillons impatients et recommençaient à voler avec passion dans la folie des mouvements incandescents. »

Ah, Louise ne s’appelle pas vraiment Louise. Comme ses robes, elle change de prénom tous les jours. Comme elle, sa vie danse, tout le temps. Ses journées ne sont jamais les mêmes. Elle est une femme-enfant, une femme-dansant. Elle n’embrasse pas son fils, elle le « picore ». 

Bon. Il faut quand même dire que le bonheur autarcique a un coût, un goût amer. Parfois, les pages ne transcrivent plus la voix du petit garçon admiratif mais celle de Georges qui écrit son journal. Là, le ton est plus inquiet, moins guilleret. On sent, tout doucement, que dans cette fable qui pétille comme des bulles de champagne, l’univers n’est pas aussi léger qu’on aimerait (tellement) le croire.

« La raison aurait dû m’inciter à fuir, à la fuir. D’ailleurs, je n’aurais jamais dû la rencontrer. (…) Le temps d’un cocktail, d’une danse, une femme folle et chapeautée d’ailes, m’avait rendu fou d’elle en m’invitant à partager sa démence. »

Le récit prend un tournant décisif lorsqu’il commence à effleurer ce thème de la folie. Car oui, je vous avais prévenu, En attendant Bojangles, c’est aussi l’histoire d’un cerveau qui déraille. Mais, bookiners instables, sachez que c’est justement la folie de Louise qui rend sa vie et sa famille si joyeuse. Alors n’ayez pas peur, vivez la joie qui vous habite tant qu’elle vous fait vivre, vous illuminerez votre entourage de vos rires et sourires. L’épigraphe de Charles Bukowski vous confortera dans cette idée dès la première page du livre:

« Certains ne deviennent jamais fous… Leurs vies doivent être bien ennuyeuses. »

C’est d’ailleurs cet esprit dansant et instable qui vous fera rire une très grande partie du roman. Car même quand Louise se retrouve à l’hôpital psychiatrique, ses relations avec ses nouveaux amis sont tordantes et infiniment joyeuses. Georges, fou amoureux de sa femme, ne s’ennuie ô combien jamais, il s’efforce d’entrer dans la logique illogique de sa femme, pour notre plus grand plaisir.

« Et Maman lui lançait :

– Georges, n’oubliez pas votre bêtise, on en a toujours besoin ! 

Et mon père répondait :

– Ne vous en faites pas, Hortense, j’ai toujours un double sur moi ! »

Mais Georges garde les yeux ouverts car il sait. Se méfie.

« J’étais conscient que sa folie pouvait un jour dérailler, ce n’était pas certain mais, avec un enfant, mon devoir était de m’y préparer, il ne s’agissait plus désormais de mon seul destin, un bambin y serait mêlé , le compte à rebours était peut-être lancé. »

Vous l’aurez compris, ce roman est à la fois léger et pesant, mais la joie qui s’en dégage prend le pas sur tout le reste. Olivier Bourdeaut nous offre une ode à la vie et à l’amour. Ce conte explosif et nostalgique est un petit bijou d’espoirJ’ai lu ce court récit d’une traite, je n’ai pas su le poser une seule fois. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué dans mes articles, mais j’ai toujours été fascinée par le thème de la folie. C’est vraiment rare, mais j’avoue avoir pleuré en lisant ce roman. Ttt ttt ttt, je vous vois venir, non je ne vous dirai pas pourquoi. C’est tout l’intérêt de ce premier roman. Cet auteur qui vous fera danser et chanter. Vous verrez que la folie peut être merveilleusement pétillante et joyeuse. Ce livre nous donnerait presque envie de devenir fou, histoire d’être sûrs de ne rien louper à la vie.

Si vous n’avez pas encore lu ce roman, de beaux moments et de grands sourires se présentent à vous. Tenez, écoutez : 

 

Bonne lecture mes Bookiners !