Rien ne s’oppose à la nuit | Delphine de Vigan

Rien ne s’oppose à la nuit | Delphine de Vigan

27 Mars 2018

15h55, sur un roof top madrilène, cramant de bonheur sous un soleil printanier 

émoticône dialogue texto sms– Honeymoon, je suis officiellement réalisatrice de mini vidéos pour My Little Paris ! Je n’en reviens pas, je suis en larmes de joie !

– Oh mon dieu mon ange, incroyable ! Je suis si fière de toi !! 

– Je suis à la maison là, je danse avec Bonnie ! Elle est si heureuse pour moi, c’est hallucinant comme les chiens sentent tout, je l’emmène au restau pour fêter ça ! 

– Oui, Bookiners, Bonnie est la chienne d’Hélo, et oui, elle l’emmène au restau, et oui, elle la considère comme sa première fille, et non, je ne m’en étonne plus car #petsarethenewkids ! ahahahah, rions, la vie est belle ! 

– Je ne commenterai pas ton cynisme my love ! 

– Ahahahahah ! D’ailleurs, mon ange, dis moi, tu as lu Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan ? 

– Oui, oui, mais il y a longtemps, plus ou moins au moment de sa sortie, je crois. 

– T’avais trouvé ça comment ? Je suis tout juste en train de le terminer, on m’en avait dit tant de bien que dépourvue d’idées de lecture, je m’y suis ruée comme sur une ruche ! 

– Je l’avais apprécié, mais sans davantage de remue ménage au ventre. 

– Mais la forme est étonnante, tu ne trouves pas ? Son roman est assez réflexif, comme une sorte de méta-fiction qui se rapproche de la micro-histoire. Ça m’a tranquillement déroutée. 

– Ah oui, je m’en rappelle ! Mais t’as aimé ? 

– Oui, pas mal du tout. Je vais en parler à nos Bookiners, car ce roman est important, assez vertigineux, je dois dire, mais primordial pour enclencher le processus du pardon envers ses proches, de la cicatrisation des secrets de famille, des fêlures d’enfant, des abysses dont la vie nous parsème.

– Ah, fou ! J’ai hâte de te lire. Bookiners, vous êtes prêts ? 

Lucile est morte hier. Lucile est morte, vivante, au bord de l’abîme qui la poursuivait sans relâche, et dont elle a essayé, le plus longtemps possible, de s’en tenir éloignée. Mais l’abîme abime. Jusqu’à reprendre le dessus sur la vie elle-même. 

Je vous offre, Bookiners, avant Lucile, avant son histoire, ses éclairs et ses fulgurances, avant son drame, le concerto pour clarinette de Mozart, d’une douceur infinie, avec ce quelque chose de bouleversant, cet sorte de souffle chaud que les personnes qu’on aime laissent dans leurs sillages quand la vie décide, sans nous avertir, qu’elles ont fait leur temps. 

Comme promis, voici : 

Concerto pour clarinette, Mozart 

Lucile est morte hier. Depuis des jours. Depuis longtemps. Elle se couchait souvent comme ça, la tête accrochée à son poste de radio, sur le côté, les bras hors des draps du lit. Mais cette fois-ci, différemment des autres fois, Lucile ne respirait plus. Son âme s’était éloignée de son corps, et son corps était bleu, les mains comme tâchées d’encre au dessus des phalanges. 

Lucile est la mère de Delphine, l’auteure et la narratrice. La mère de Delphine et de Manon.  Mère autant qu’elle l’a pu, entre ses affres, ses audaces imprévisibles, ses douleurs, ses errances et ses silences. Une mère autant qu’elle l’a pu, avec sa part d’ombre et ses éclats de lumière. Un mère qui est morte parce qu’elle s’est suicidée. Une mère qui, lors d’un long moment de démence, s’est délestée de ses habits, pour danser nue, le corps peint en blanc, sur le plancher du salon, en tentant, par tous les moyens, de crever les yeux de sa dernière fille Manon avec une aiguille d’acupuncture, afin de l’éloigner de son hallucination du mauvais œil. Nous sommes le 31 janvier 1980. Le précipice se précipite et tout s’effondre dans la vie de Lucile et des enfants qu’elle a mis au monde. 

Comment pardonner à tout ça ? Aux drames, aux traumatismes, à l’indicible, à ses parents pour ce dont ils sont responsables et ce dont ils ne sont pas ? Doux Bookiners, même s’il y a plusieurs réponses possibles à la même question, Delphine de Vigan, nous prête la sienne, le temps d’une lecture, le temps de son récit autobiographique. 

Approchez sur la pointe des pieds, vous Bookiners, pour qui pardonner semble insurmontable et impossible. Et détrompez-vous,  tranquillement. Rien n’est impossible, pour qui sait s’y prendre. Pardonner, c’est capituler face à son passé. C’est accepter ce qu’on ne peut pas changer : l’hier, les autres et les choses. Enfin, c’est embrasser son héritage, pour s’en libérer, le transcender. Mais mon Dieu, je parle trop. Bon, je me tais, Delphine a quelque chose à vous dire : 

« Pendant des années, j’avais eu honte de ma mère devant les autres. Et j’avais eu honte d’avoir honte. Pendant des années, j’avais tenté de fabriquer mes propres gestes, ma propre démarche, de m’éloigner du spectre qu’elle représentait à mes yeux … Je refusais de suivre ses traces… et puis j’ai fini par capituler. »

« Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage. »

Pardonner, c’est accepter de regarder en face l’ombre et la part de lumière des gens qu’on aime et des blessures qu’ils nous causent. Et c’est ce qu’elle a fait Delphine, désormais votre, notre Delphine. Elle a tenté d’arracher le passé, l’horreur et la mère, aux silences de sa nuit éternelle. Et alors, elle s’est affairée à interroger la mémoire de la famille et des proches de Lucile afin d’ : 

« Approcher la douleur de ma mère, en explorer les contours »

Et : 

« Briser la forteresse du silence, et de l’incompréhension. »

Derrière cette tentative, au sein même de celle-ci, vous voyez Bookiners, le pardon affleure déjà. Ah ! Je vous sens méditer, c’est bien. En attendant que ça décante tout ça, ce flot de paroles et de belles intentions  – je sais, c’est plus facile à dire, qu’à faire, mais je suis en train, moi aussi, au moment où je vous parle, d’amorcer la pardon, « avec mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, oh oh, ce serait le bonheur ! » – j’appelle nos Bookiners traumatisés ! 

Bookiners aux traumatismes saillants, exubérants et/ou encombrants, dans « Rien ne s’oppose à la nuit », vous serez guidés, en catimini, en sobriété, par Delphine et Lucile deux âmes que la vie a refusé d’épargner. A travers leurs récits respectifs enchâssés, et surtout bouleversants, vous saurez qu’on ne guérit jamais tout à fait de ses blessures. On les panse, on les repense, on les porte en nous et on vit avec. Le but réel, c’est de les faire vivre ailleurs que totalement en soi afin de leur survivre. Lucile est devenue, bien après ses méandres, assistante sociale. Elle a dès lors dédiée une partie de ses douleurs, à panser et comprendre celle des autres. Delphine, en devenant écrivain, je crois, s’est hissée hors de l’eau, à la surface des mots et des maux, en esquissant leurs contours et les affres qu’ils lui ont causé, ses maux. S’engouffrer, le plus lentement possible, en glanant, along the way, le plus de moments de bonheur, peut-être qu’elle est là, la réponse à tout ça. Et alors, même si, comme Lucile, vous êtes/vous sentez : 

« Frêle, fragile et brisée »

Rappelez-vous Bookiners, que vous êtes vivants, et que l’air que vous respirez recèle de promesses et de possibilités plus belles, plus grandes, plus joyeuses, plus folles que ce qui a traumatisé une partie de votre existence. 

Bookiners pour qui la famille est une sacrée galère, je ne vous oublie pas ! J’ai encore assez de mots pour guérir vos maux ! Ahahahahah ! Et je ne me lasserai jamais au grand jamais de ce joli jeu de mots ! 

C’est à travers l’histoire de Lucile, ou du moins, celle que retrace sa fille, au fil de son regard, de ses souvenirs et surtout de ceux des autres, que la famille de sa mère se dessine et se démêle. Lucile est la 3ème enfant d’une fratrie de 9 enfants, portée par Liane, mère solaire, énergique, souriante et folle amoureuse de George, le père, charismatique, exigeant, ténébreux, séducteur, incestueux, et un brin manipulateur. Cette famille, la famille de Lucile, Liane, George, Manon et Delphine, incarne, pour celle ci : 

« Ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts et le retentissement du désastre. »

Bref, une galère complexe et paradoxale me direz-vous. Et vous auriez raison. Et je vous répondrai aussi que les mots de « galère », « bordel », « gouffre » et « antithèse » – même s’ils sont constitutif de cette entité première et primaire qu’on appelle la famille – ne sont pas nécessairement accolés à ceux de « tragédie  récurrente », « non-dit » ou « catastrophe », si et seulement si, on retient, tant bien que mal, son identité, son individualité du collectif, et de la pression qu’il engendre. Si et seulement si, on utilise la parole comme une arme, une limite, un rempart pour faire savoir au collectif qui on est, qui on désire devenir, ce qu’on tolère, ce qu’on aime ou qu’on désavoue. Je suis, Bookiners, si vous ne l’avez pas encore tout à fait remarqué, une fervente partisane de la communication et de ses bienfaits libérateurs et fédérateurs. Et je pense, mais je ne suis pas sûre, que parler, en société, en famille – qui est d’ailleurs, sa première occurrence – ou ailleurs – s’il existe – permet de s’affirmer, de digérer, de donner, et surtout de ne pas se laisser aliéner par les volitions, les actes et les mots des autres. Je reviendrai sur ces points un jour, en début de revue, lorsque votre concentration sera encore à son maximum, car j’ai énormément de choses à vous dire à ce sujet – pour changer ! Mais je crois, je crois que si Lucile avait parlé plus tôt, de l’inceste, du viol, si George et Liane avait discuté avec leurs enfants de la mort accidentelle de leur frère Antonin, puis de leur frère Jean-Marc, alors, peut-être, je dis bien peut-être, que la vie aurait été plus clémente avec eux car la parole aurait expulsé les rancoeurs, les incompréhensions, les morceaux trop saillants et impulsifs de la douleur, les sentiments d’injustices et la malédiction. Je ne suis ni Dieu ni Déesse, mais je suis persuadée que si la parole est une arme à double-tranchant, c’est une arme salvatrice pour qui désire ne pas se dérober à elle. 

C’est peut-être, enfin, ce qu’a compris Delphine, et la ribambelle d’écrivains qui la précèdent, l’entourent et la succèdent. Alors imitons les, suivons leur trace et hissons-nous, comme eux, au dessus des brouillards afin d’ouvrir la voie des lendemains radieux. Ceux gorgés de soleil. Oui, ceux-là. Les seuls que nous méritons réellement de vivre. 

Je vous laisse mes amours de Bookiners, le soleil de Madrid m’attend pour se coucher, et il est déjà 19h30. Oui, oui, ca prend du temps de vous écrire. 

Parce que vous le valez bien ! 😉 

Doux baisers, 

Psssst ! Vous avez envie de goûter cette pépite et de la placer sur votre table de chevet ? Cliquez sur la photo du livre juste en-dessous, commandez-le, et zou ! Bonne lecture !

Journal d’un vampire en pyjama | Mathias Malzieu

Journal d’un vampire en pyjama | Mathias Malzieu

Jeudi 26 octobre 2017, 15h34 

émoticône dialogue texto sms– Bébé je viens de réécouter ta chanson Nicolas. Je me pose une question : tu penses que ton ami s’est battu avant d’être emporté par le cancer ? 

– Mmmh… Je crois qu’il n’en a même pas eu le temps en fait. C’est arrivé tellement rapidement, ça a été foudroyant tu sais, il n’a même eu les semaines nécessaires pour digérer l’information et préparer son plan d’attaque. 

– Et tu crois pas que c’est mieux comme ça ? I mean, tu crois pas que c’est monstrueux de devoir te battre pour une maladie qui risque de t’emporter et qui te transforme en esclave de ses humeurs pendant des mois voire des années ? 

– Tout dépend du rapport que tu as à la mort je pense. A notre âge, je crois que c’est préférable d’avoir au moins le chance de pouvoir se battre pour vivre la vie que tu dois vivre. En vrai on n’a pas le droit de mourir à 24 ans, c’est odieux. Par contre, pour les vieux, je pense qu’il est horrible de devoir se battre contre une maladie, de se battre contre la mort qui de toute façon n’est plus très loin. 

– Oui c’est ça, tout dépend surtout du rapport que tu as à la vie, à tes attaches, à tes fiertés, à tes regrets. Je pense aussi que quand tu as des enfants tu es obligé de te battre. Tu vois maman ne m’a pas montré une seule fraction de seconde qu’elle comptait rendre les armes devant le cancer qui grossissait dans son sein. Je lui en suis infiniment reconnaissante mais en même temps je trouve que c’est presque une responsabilité à avoir vis à vis des gens qui s’éteindraient sans toi. Je pense d’ailleurs que ses enfants et son mari ont été sa plus grande source d’énergie pour se battre.

– Oui mais en même temps bébé, tu ne peux pas demander à quelqu’un de souffrir pour ton bien-être, c’est assez égoïste comme raisonnement. Même si je comprends ce que tu veux dire, quand tu fais des enfants, tu ne demandes pas à avoir un cancer à 45 ans, et si ça t’arrive, tu as aussi le droit de baisser les bras si tu préfères la mort à la souffrance que tu vis et à laquelle tu assistes à travers le regard de tes proches. Moi je pense qu’on devrait tous avoir le droit de mourir comme on le souhaite, ça doit faire partie des grandes libertés de l’homme.

– Nan mais oui je comprends ce que tu dis mais quand tu le vis, ta propre souffrance et tes inquiétudes cassent vite la gueule aux belles idées. Mais effectivement, la motivation du combat contre la mort est une affaire entre soi et soi-même. Je pense à ça en ce moment car je viens de finir un joli livre qui raconte ce combat. Ah et en plus ça va t’intéresser car c’est un chanteur qui raconte sa lutte contre la maladie !

– Ah génial ? Qui est-ce? Il est encore vivant j’espère ? 

– Oui heureusement, sinon le livre serait difficile à conseiller aux Bookiners (quoi que). Il s’agit de Mathias Malzieu, tu sais le chanteur du groupe Dyonisos !

– Ah oui oui je vois très bien ! Je ne savais pas qu’il avait été malade, raconte! Bien installés les Bookiners ? On t’écoute !

 

Jack et la mécanique du coeur – Dionysos 

 

Avant de commencer, sachez que j’ai choisi de vous faire écouter cette musique pour deux raisons: déjà, la joie enfantine est à l’image du texte dont je m’apprête à vous parler. Ensuite, le clip de cette musique a été tourné alors que Mathias Malzieu était déjà malade. Il ne le savait pas encore. Cliquez sur play, c’est bon ? Parfait, on peut y aller. 

Comme l’indique son titre, Journal d’un vampire en pyjama est un journal intime. En fait je dirais même plus, un journal de survie. Je ne sais pas si ce sont ses mots qui l’ont sauvé, mais je crois qu’écrire a immensément renforcé Mathias Malzieu dans sa lutte contre la maladie. Je pense que les mots d’espoir matérialisés sur du papier l’ont aidé à mieux y croire, parce que le sens des mots a plus de poids une fois sortis de la tête. 

Bookiners, j’avais envie de vous parler de ce livre et de m’adresser à beaucoup d’entre vous, que vous ayez déjà été confrontés à la maladie ou non. Je crois que ce livre est utile. Je crois que Mathias Malzieu pourra devenir votre mentor de courage, vous puiserez dans ses mots l’humilité et la joie nécessaires à toute vie heureuse. Parce que celui qui a frôlé la mort a une sacrée longueur d’avance sur nous tous. Celui qui s’est battu pendant des mois contre une leucémie foudroyante sait mieux que nous pourquoi la vie mérite d’être vécue. En lisant le livre d’un survivant, j’ai eu envie de mieux vivre, j’ai eu envie de faire un peu de ménage dans mon égo râleur. Dehors les ruminations permanentes sur ce que les gens pensent de moi, Oust les réflexions d’enfant gâtée sur ce que la vie pourrait m’offrir de mieux ! Ne m’en voulez pas Bookiners, mais je pense ne pas me tromper en disant qu’en lisant ce livre, vous vous rendrez également compte que vous êtes, souvent, des enfants gâtés qui ne pensent pas assez aux chances que leur offre l’existence. Tant mieux, il est bon de remettre nos pendules à l’heure de temps en temps. Mathias Malzieu sera donc votre régulateur, votre mentor de joie, votre horloger de motivation, votre distributeur de bonheur. Le chanteur n’est pas qu’un survivant, il est le soldat le plus joyeux et le plus poétique que je n’ai jamais lu. 

« Je viens de traverser l’enfer en stop. Le véritable enfer. Pas celui avec du feu et des types à cornes qui écoutent du heavy metal, non, celui où tu ne sais plus si ta vie va continuer. » 

La poésie de ses mots vous berceront, vous feront souvent sourire voire rire et surtout, ils vous impressionneront : l’auteur-chanteur-poète a écrit ce journal presque au jour le jour, ses inquiétudes teintées de joie loufoque sont donc écrites au moment où il ignore si la vie veut encore bien de lui. Il faut dire que Mathias Malzieu était déjà un soldat de la vie avant même de savoir qu’elle risquait de lui échapper plus tôt que prévu : 

« J’ai beau vouloir être inventeur, crooneur, semi-poète, illusionniste, skateur en plastique, mangeur de femme en peau de crêpe et imitateur d’animaux sauvages, je suis insomniaque, angoissé et épuisé d’avoir trop cru. (…) Le problème est que je donne plus que ce que j’ai. Je suis le plus con des dragons. Celui qui crache des étincelles et se crame les ailes avec. « 

D’un jour à l’autre, son corps lui déclare la guerre : après avoir consulté pour une immense fatigue, les médecins lui diagnostiquent une aplasie médullaire, c’est-à-dire un arrêt du fonctionnement de la moelle osseuse. Ses propres anticorps se retournent contre lui et attaquent ses cellules. Le combat entre son corps et son esprit est déclaré, sans aucun casus belli. Mathias Malzieu devient inopinément son pire ennemi. La blancheur de sa peau causée par cette nouvelle guerre et les transfusions de sang dont il ne peut se passer pour survivre le transforment en vampire. Le vampire le plus attachant que vous lirez. 

Champion du sens de la formule et des jeux de mots (mon préféré étant cette femme séduisante et diabolique, Dame Oclès, qui le suit partout), notre vampire parle comme un conteur pour enfant. Sa légèreté le sauve, elle nous enveloppe d’un baume réconfortant. Il joue avec les mots pendant que ses propres cellules s’amusent avec sa vie. Sacré pied de nez au destin ! Bookiners fatalistes, je vous prie de venir par ici. Si si, c’est une convocation officielle, présentez votre carte d’identité, venez par ici. Ce livre est sans doute celui qui vous fera le plus positiver de Peanut Booker. Toutes les pages nous rappellent que rien n’est perdu d’avance. Même pas la vie. La vôtre ou celle de votre proche malade. Mathias Malzieu nous mâche même le travail pour vous qui vivez sans trop penser, pour vous qui souffrez, pour vous qui hésitez à rendre les armes. Il nous offre une joie qu’il s’applique à entretenir quotidiennement pour tenir. Parce que malgré cette joie, le chanteur ne nous raconte pas de bobard.

« L’espoir s’est foutu de ma gueule, alors la colère le remplace. J’ai fait le prisonnier médical sérieux, j’ai bu du potage dégueulasse et je n’ai mordu personne. J’ai purgé ma peine de trois semaines et pourtant je suis toujours là. » 

Bien sûr que les onze semaines en chambre stérilisées mettent son moral à rude épreuve, bien sûr que l’immense inquiétude dans les yeux de ses proches est presque insurmontable, bien sûr que les doutes s’invitent souvent dans ses nuits : 

« Dans ce flou opaque et glacé, je suis en train de me briser le coeur. Chaque coup de fil à mon père et à ma soeur change mon crâne en bocal à larmes qui explose dès qu’on raccroche. J’aime trop la vie pour accepter l’idée de mort. » 

Ses doutes rendent illuminent encore plus la joie qu’il transmet dans ses pages. Vous les traumatisés et les autres, vous gagnerez en sérénité en le lisant, je vous le garantis. Le handicap s’est invité à votre table ? Qu’à cela ne tienne, Mathias Malzieu vous donne le mode d’emploi pour rire, écrire, composer et faire du skateboard dans une chambre stérilisée et avec la force d’un moineau agonisant. Si votre corps vous fait défaut, vous apprendrez avec ce vampire à vous échapper par l’esprit : 

« Je suis un exilé poétique échappé de mon propre rêve. » 

Notre vampire poète s’en est sorti et a depuis, comme il se l’était promis, réalisé le tour de l’Islande en skate board. Croyez-moi Bookiners, ses mots vous rendront la vie plus forte. 

Une dernière petite lecture pour définitivement vous convaincre ?

 

 

dessin de cacahuète qui signe les articles d'Héloïse

Psssst ! Vous avez envie de goûter cette pépite et de la placer sur votre table de chevet ? Cliquez sur la photo du livre juste en-dessous, commandez-le, et zou ! Bonne lecture !

 

Au nom des nuits profondes | Dorothée Werner

Au nom des nuits profondes | Dorothée Werner

Mardi 26 septembre 2017 – 11h00 

 

émoticône dialogue texto sms– Ça y est Tat tu t’es calmée ? Tu as fini ta crise d’hystérie ? 

 

– Haha! Excuse-moi mon chat pour hier soir j’étais vraiment tendue comme un string. J’ai trop de choses à faire dans ma vie, je n’arrive pas à m’organiser, du coup j’ai envie de tout casser. Pas de chance, mes cobayes sont maman et toi, ma soeur étant à London…😂

 

– Tu sais moi je peux encaisser de me faire engueuler parce que tu n’aimes pas mes fringues ou parce que j’ai mis une minute de trop à te répondre, mais toi tu vas partir en fuckin peanut si tu ne travailles pas à te contrôler un minimum! 

 

– Je sais, je sais, mais quand je me sens submergée j’ai l’impression qu’on me veut du mal, que la vie est un combat sans fin et que personne ne me comprend, alors tout m’énerve, y compris tes nouvelles baskets!😂😎

 

– Déjà, tu vas me faire le plaisir d’appeler ma sophrologue pour apprendre à te recentrer et à respirer. Ensuite, je pense qu’il faut que tu apprennes à préserver les personnes que tu aimes dans ce genre de moment autrement tu vas faire le vide autour de toi (je précise tout de même que ce n’est pas moi qui vais te jeter la pierre avec mes humeurs… mmh… instables😌) 

 

– Haha « humeurs instables » t’es gentille, la meuf n’accepte de sortir de chez elle qu’une fois par semaine quand il fait beau, qu’il n’y a pas trop de monde dans la rue, et que son portable est chargé à plus de 90%! #foutagedegueule.com

 

– #mybestfriendisabitch. Non mais sérieusement, je me dis que c’est quand même essentiellissime de travailler à fond sur soi avant d’avoir des enfants. Parce que tes (et mes) progénitures ne mériteront pas des mères hystériques un jour sur deux. 

 

– Tu sais, j’y pense souvent à ça. C’est ma hantise et mon effroi. Je me demande tous les jours si je vais suffisamment grandir et être suffisamment stable, en accord et en paix avec moi-même avant d’avoir des enfants (de préférence 2 filles, ça m’arrangerait 😎)

 

– En vrai, je crois que ça devrait être obligatoire d’être saine d’esprit pour enfanter, autrement on fabrique d’autres êtres instables et malheureux, qui n’ont rien demandé à l’existence et surtout pas de naître.

– Je suis totalement d’accord. Regarde la mère de Juliette, elle insulte sa fille tous les jours en lui reprochant qu’elle a pris sa jeunesse, pris son corps et volé sa chevelure dont elle a héritée. C’est pas normal. Du coup Juliette a passé toute sa jeunesse à se couper les cheveux de façon obsessionnelle alors que ses cheveux, c’est un mélange entre le roux du soleil avant le crépuscule et la densité soyeuse d’une indienne. Du jamais vu. Bref, Juliette est instable et passe 2 jours sur 3 chez sa psy. 

 

– Non mais c’est typique, il y a tellement de gens incapables de prendre du recul sur eux-mêmes, c’est effrayant. Je viens de lire un bouquin sur le sujet qui m’a retournée. L’auteur y raconte sa mère presque psychopathe. 

 

– Ah ouais ? J’adore les romans sur la maternité, la famille, ça me nourrit et me donne une sagesse et un recul énorme. Tu penses qu’il pourrait faire du bien à nos Bookiners ? 

 

– Oui carrément pour deux raisons : de un, il est sublimement écrit (et le sublime fait toujours du bien), de deux parce que l’auteure a entrepris, à la manière d’une archéologue, de remonter le fil de la vie de sa mère pour comprendre son comportement et donc, peut-être, pour commencer à la pardonner, à lui en vouloir un peu moins. Sa démarche est thérapeutique pour elle et pour nous. Tu verras même qu’on finit par s’attacher à ce personnage tyrannique. 

 

– Go go go ! On t’écoute mon chat! 

 

`

Ninna Nanna Per Adulteri – Ennio Morricone 

 

Au nom des nuits profondes est un roman court et d’une puissance infinie. Si vous êtes un fidèle Bookiner, vous savez bien que j’ai un faible pour les écrivains qui écrivent leur mère. Mais ce livre a été une claque de sublime dans sa violence et sa sensibilité. Parce que oui, Dorothée Werner évoque crûment la violence morale que lui a fait subir sa mère. Pour soigner ses maux, sûrement, pour mettre en garde sur les dégâts que cela peut provoquer, peut-être. 

 

Pour vous, Bookiners qui peinez à vous extirper de votre famille étrange, vous qui ne savez plus où se situe votre propre identité dans votre bordel familial, ce livre vous apaisera. D’une part, vous réaliserez que vous n’êtes pas les seuls descendants de parents instables ou irresponsables, d’autre part vous comprendrez que la guérison réside dans la compréhension, voire le pardon

 

Comme pour établir une distance de sécurité, l’auteure choisit de ne pas donner de nom à celle qui lui a donné la vie. Pour trouver les raisons pour lesquelles cette femme n’a pas su lui apporter d’amour, elle nous présente le personnage dès son enfance. C’est bien sûr là que tout s’est joué : un père idolâtré mais violent, une mère effacée et incapable d’aimer, des frères largement privilégiés, une solitude constante. 

 

« Comme tant d’autres avant et après toi, tu es née d’une femme indifférente » 

« Chez toi comme ailleurs, les cachotteries et les mensonges macéraient gentiment sous la croûte dorée du koulibiak de l’an nouveau. »

 

Bookiners traumatisés, ouvrez grands vos yeux. C’est un véritable travail d’enquête que réalise Dorothée Werner pour sonder sa mère. Cette démarche me semble particulièrement intéressante tant elle peut s’avérer thérapeutique pour les souffre-douleurs des personnes nocives. Bookiners, sachez que, sauf rare exception et instabilité mentale, l’humain fait rarement souffrir par plaisir. Celui qui fait mal est souvent le plus malheureux. Connaître les blessures et cicatrices de son bourreau peut aider à relativiser certaines relations tumultueuses. D’où la finesse et la puissance thérapeutique de ce roman : l’auteur décide de décortiquer les souffrances de sa mère avant les siennes (qu’elle évoquera à peine). Cette démarche est résumée dans une magnifique phrase du livre (l’enfant étant l’auteure elle-même): 

 

« L’enfant à venir ne pourra rien oublier. Au nom des aubes d’ivoire, au nom des nuits profondes, elle fera à peine née le serment fou, dès qu’elle saura les mots, de t’en délivrer. Ecrire, trahir. »

 

Trahir le silence des violences et des échecs, le silence de la vérité douloureuse. Mais trahir pour mieux pardonner. Car la mère ne vaut rien pour elle-même, elle a du moins été conditionnée pour le croire. En grandissant dans les années 1950, la femme ne peut pas étudier, elle est d’office reléguée à enfanter et reste au foyer. 

 

« Tu n’avais pas d’existence, tu n’étais que ce qu’on en pensait. » 

« Comme ta mère et avant elle sa propre mère, comme toute la lignée des femmes avant toi, tu avais intégré ton infériorité intrinsèque, ta fragilité organique, ton inaptitude à prétendre plus. »

 

Et c’est justement en tentant de se battre pour l’émancipation des femmes que cette mère connaîtra la désillusion qui la fera définitivement renoncer au bonheur. Son premier combat, le combat féministe, sera son seul espoir de devenir quelqu’un. Mauvaise époque, mauvaises démarches, mauvaises rencontres : c’est un échec. Elle deviendra mère et femme au foyer, comme prévu.

 

De là, elle devient l’ennemie de son corps, de son propre enfant, et de sa vie. Tour à tour euphorique ou hystérique, elle est assommée par sa propre existence, elle qui vibre davantage dans le malheur qu’elle s’invente que dans n’importe quelle joie. C’est tout un monde, c’est toute sa vie qui lui échappe. Dépendante, en manque de tout, en manque de rien. 

 

« Tout était parfait, pourtant tout t’échappait (…) Tu manquais malgré ce que tu recevais. Tu désirais sans arriver à vivre, braise sous la cendre qu’aucun vent jamais ne rallumait. »

« Ton socle était bâti sur des sables mouvants. Tu survivais sous perfusion d’amour masculin, de sucre, de médicaments et d’alcool, calée au creux des tempêtes, sourde et muette, les yeux scotchés de boue, emmurée dans ta propre geôle. »

 

L’histoire pourrait s’arrêter là si elle n’en avait pas voulu à la terre entière d’être malheureuse. Car c’est justement sur «l’enfant » que se cristalliseront toutes ses frustrations dès sa naissance. 

 

« Dans le silence et l’obscurité, tu venais t’asseoir près du berceau et tu contemplais ton désastre. »

 

Ma lecture met cette relation mère/enfant au coeur du récit tant elle est perverse et violente, mais je ne crois pas que ce livre ne soit qu’un livre de reproches d’une fille envers sa mère qui a raté ou failli à son rôle de mère. Je ne m’étendrai donc pas sur les scènes où la petite fille est forcée à manger jusqu’à en vomir, où l’enfant est ignorée dans l’intimité mais faussement adorée par sa mère en public. Je ne m’étendrai pas là-dessus car je ne crois pas qu’il faille d’abord retenir ces points dans le récit.  

 

Grâce à l’analyse de l’auteur, on finit même par s’attacher à cette bonne femme. Parce que c’est l’histoire d’une perdition que nous raconte Dorothée Werner, c’est l’histoire d’une quête sans fin, la quête de soi. De près ou de loin, cette quête nous concerne tous, vous le savez bien Bookiners. L’important, c’est de travailler sur soi pour préserver les autres, notre entourage, ceux qu’on aime, mais aussi ceux qui n’y sont pour rien. Regardons du bon côté du rivage, notre époque a ses défauts, mais elle nous autorise à prendre soin de nous-mêmes, à plonger loin en nous-mêmes pour déceler, pas à pas, les morceaux qui paveront le chemin de votre guérison.  Je vous laisse avec cette pépite entre les mains, vous en ressortirez grandis et vous ne l’oublierez pas, je vous le garantis.

 

Wait ! Une dernière lecture pour la route :

dessin de cacahuète qui signe les articles d'Héloïse

Anima | Wajdi Mouawad

Anima | Wajdi Mouawad

Mardi 22 août 2017, 9h30

émoticône dialogue texto sms– Tat, je suis sonnée. Complètement sonnée. Tu avais raison. Tellement raison quoi ! 

– Ahahah ! Je ne sais pas de quoi tu parles, mais avoir raison me va très bien ! Heu sonnée ? Que pasa ? 

– Je suis assommée de beauté, de sublime, j’en perds mes mots, ma voix, mon intellect, ma réalité. Bam. Une gifle. 

– Mais what the hell is going on ? Ce sont les paysages de Sicile qui te donnent le tournis ? 

– Non non là je suis à Arles chez mes parents. Même si je viens tout juste d’être bluffée par deux expos photographiques hallucinantes, je ne te parle pas de cette beauté là, je te parle d’un sublime qui m’habite entièrement, infiniment depuis deux jours. Tu sais, je t’avais promis que je t’enverrai l’article sur le roman Venise n’est pas en Italie, je l’avais noté dans mon emploi du temps, mais quand je me suis mise devant mon ordi sur ma terrasse au soleil, mes yeux regardaient du coin de l’oeil ce roman qui me hurlait de l’ouvrir pour la 14ème fois de la journée. 

– Ahahaha, tu parles d’un livre comme je parle de pépitos !

– Non mais chat, tu ne comprends pas, je ne pense qu’à ce livre. Je n’ai pas dormi la nuit dernière pour le finir, je ne sais pas comment j’ai pu vivre sans lui pendant 24 ans. Je crois que je vais l’emporter partout avec moi et remuer ciel et terre pour rencontrer Wajdi. Ciel et terre. 

– Aaaaaaaah je comprends mieux, tu as fait la connaissance de mon Wadji Mouawad !! Mon dieu je suis trop heureuse que tu l’aimes aussi ! Je te l’avais dit, ce mec c’est un foutage de gueule, un fucking Genius, il sait dire l’indicible, il renouvelle tellement la littérature. On doit le rencontrer, c’est vital !

– Vital. Ok, j’ai une annonce de plus grande importance à te faire honeymoon. Je veux que tu t’assoies, et que tu me dises quand tu es prête. 

– Oh nan c’est chiant, ne me dis pas que tu vas déjà te marier avec Gus ? Attends au moins que je trouve un mec. T’es ma meilleure amie ou pas? 

– Je répète, je veux que tu me dises quand tu es prête. 

– Je suis prête, mais ne me déçois pas !  

– Anima de Wadji Mouawad devient officiellement mon livre préféré. Au monde.

– OMG OMG OMG. Je ne te crois pas, je ne te crois pas. C’est le premier livre qui détrône pêle-même la Belle du Seigneur et Voyage au bout de la Nuit. OMG. Il faut que j’aille courir une heure pour digérer cette nouvelle et me préparer au commentaire que tu vas nous écrire, aux Bookiners et à moi. Je pense que je suis plus émue que quand tu m’annonceras que tu seras enceinte de mon ou ma filleule. WOW. Ne dis rien, je pars courir. 

Pour lire cet article, j’aimerais vous faire écouter cette musique d’Erik Satie que j’aime tant. Elle saura, je l’espère, vous donner un avant-goût de la grandeur de ce livre. 

Gnossienne No.1 – Erik Satie 

Bookiners, je suis encore muette de cette lecture prodigieuse tout juste terminée. Je suis ridiculement petite, ridiculement humaine, ridiculement matérielle face au génie de Wajdi Mouawad. J’en perds mon français, je ne sais plus parler, je ne sais plus écrire. Un vertige m’assaille ces derniers jours, il envahit mes rêves qui montent vers la nuit: quand le silence est si bruyant qu’il vous obsède, quand la littérature est si sublime qu’elle ne se dit pas, quand un homme est si clairvoyant qu’il dit tout, que reste-t-il à dire ? Que reste-t-il à écrire ? 

Croyez-moi Bookiners. Dans Anima, Wajdi Mouawad dit tout. Toute l’humanité, tout le monde animal, toute la nature, il chante la terre entière. Vos introspections, votre enfance, vos racines, vos joies, vos peines, vos espérances, vos fantasmes en sortiront chamboulés. Je ne vous raconterai que des parcelles de ce grand roman long et dense, je marcherai sur des oeufs pour tâcher de ne pas vous déflorer l’indicible et souiller l’au-delà, le chef d’œuvre. Alors mon texte sera un hommage. Courez, volez l’acheter. D’Urgence. Soyez indulgent(es) Bookiners, car mon texte n’a pas la prétention d’arriver à l’ongle du petit orteil de Wajdi Mouawad.

Bookiners qui cherchez une quête de sublime, soyez attentifs tout au long de l’article, les mots de Wajdi Mouawad sauront vous mettre en appétit je vous le promets. 

Mais first things first, ce roman est d’un noir absolu, noir comme l’aile des corbeaux qui observent Wahhch dans sa quête, noir comme le silence qui engloutit son esprit, noir comme le voile qui efface l’enfance et obstrue sa vie. Ce roman commence par un meurtre sordide. Léonie, la femme de Wahhch, est sauvagement assassinée. Elle portait son enfant. Je vous laisse découvrir les détails du crime dans le roman si vous voulez connaître une définition aboutie du mot violence. Malheureux comme les pierres, Wahhch vit avec l’idée qu’en voyant le visage de celui qui a tué sa femme, il pourra se libérer de la culpabilité de ne pas avoir réussi à la sauver. Pour les descriptions et le récit de la poursuite de l’assassin d’un homme en miettes, l’auteur utilise un processus littéraire déroutant et efficace: ce sont les animaux sauvages ou domestiques qui croisent la route du héros qui se relaient pour prendre en charge la narration.

Pourquoi est-ce prodigieux ? Parce que ce regard animal nous offre un détachement rare pour observer les hommes dans toute leur horreur, leur violence, leurs contradictions, leur désespoir aussi. Si les animaux suivent Wahhch, c’est parce qu’ils reconnaissent en lui une part d’eux-mêmes, dans sa souffrance, dans son silence. Bookiners qui cherchez à comprendre le monde qui vous entoure, vous êtes bien là ? Parfait. Ce texte est un bijou pour vous qui souhaitez cerner l’Homme dans sa complexité et ses paradoxes. Car accorder une réflexion et des mots aux bêtes, c’est faire retrouver à l’Homme une humilité dont il manque sérieusement, c’est l’extirper de son ethnocentrisme bâti de sang et de larmes qui dicte le monde.

« Les humains sont seuls. Malgré la pluie, malgré les animaux, malgré les fleuves et les arbres et le ciel et malgré le feu. Les humains restent au seuil. Ils ont reçu la pure verticalité en présent, et pourtant ils vont, leur existence durant, courbés sous un invisible poids. Quelque chose les affaisse. (…) Ils sont absorbés par ce qu’ils ont sous la main, et quand leurs mains sont vides, ils les posent sur leur visage et pleurent. Ils sont comme ça. » 

Les animaux ressentent et dissèquent des désespoirs qui échappent aux hommes. Ils assistent au chagrin palpable de Wahhch, ils vous feront comprendre ce personnage avec un oeil plus attentif, plus sensible. 

« Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais, couleur de la rive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé. » 

« Quel regard il avait ! Il semblait rechercher la lumière de la réalité pour dissiper les abjectes créatures nées des ténèbres dans l’abandon de son coeur. » 

« Gardant le silence, il m’a laissé le contempler et m’a dévoilé la détresse de son âme dans la défaillance de ses yeux faïencés.» 

Le traumatisme de l’assassinat de sa femme enceinte réveille chez Wahhch le traumatisme de sa vie, de son déracinement, le trou de son enfance, de sa naissance et de son arrachage à son pays et à sa famille pendant la guerre. Le brouillard lui semble d’une épaisseur infinie, son vertige existentiel est indicible. 

Ouvrez grands vos yeux Bookiners écorchés, blessés, traumatisés, Bookiners dont l’esprit déraille car la guérison est dans la quête. Wahhch souffre d’une douleur incommensurable, mais Wahhch cherche, et Wahhch évolue. Et Wahhch finit par amorcer, au détour de sa quête et de son désarroi, le chemin long de sa guérison, de sa propre absolution. Je crois que celui qui ne fait que hurler sa douleur n’en verra jamais le visage tout autant que celui qui s’obstine à la taire. Dans ce roman, chaque cri est suivi par un silence pour faire entendre son écho. C’est son immense force. Wahhch fait de sa douleur un collier qui enchaîne les perles de silence aux perles de ses cris. 

« Il roulait en hurlant, en pleurant, invoquant des noms, des prénoms, des bêtes, oiseaux, insectes, poissons, reptiles, fauves, bovins, frappant contre le volant, rouant de coups sa poitrine, sa tête, son visage, et laissait entendre les cris anciens, tus, avalés, enfoncés au creux de son ventre, ensevelis sous les croûtes défaites de sa mémoire. »

Wahhch hurle et se tait, et Wahhch avance, dans l’urgence de faire battre son coeur vers l’avant, plus vite toujours, plus loin toujours. 

Bookiners déracinésvous qui tentez de recoller les pièces de votre présent et de votre passé, vous qui peinez à avancer, alourdis par le poids de votre histoire, ce livre répondra sûrement à vos vertiges. Pendant tout le roman, Wahhch tente de réapprendre à vivre avec lui-même comme on vivrait avec un inconnu en mille morceaux. Car Wahhch est un déraciné écorché, son passé est troué. Seuls quelques souvenirs lui reviennent de son enfance : né au Liban pendant la guerre, il se souvient avoir été enterré vivant, dans le ventre dévasté de la terre, collé aux cadavres d’animaux. Il se souvient avoir été déterré puis adopté par un étranger. Pourquoi a-t-il survécu? Que faire des fragments éclatés de son histoire? Comment vivre sans connaître sa naissance, ses racines, ses origines ? Comment avancer quand même le cri dans le silence, les hurlements dans le vide ne soulagent plus ? Wahhch cherche des mots à ses maux, à ces silences qui le creusent et le torturent. Il se lance dans une poursuite effrénée pour tenter de rattraper une ombre comme on tente de se rattraper soi-même. Pour cela, il interroge son père adoptif sans relâche. 

«  Qui sont ceux qui ont fait ça, qui étaient mes frères, mes soeurs, leur nombre, leur nom, leur ombre, pourquoi j’ai été épargné, qui m’a épargné, qu’est-ce que tu faisais dans cette hécatombe, cette boucherie, cet abattoir? » 

C’est dans son rapport aux bêtes, à ce putois sur la route, à ce singe domestique, à ce chien sauvage qui le protège et ne le quitte plus que Wahhch aperçoit une lumière à suivre dans la nuit. Quand il s’adresse à ce chien qui est venu à lui, l’homme commence à marcher vers lui-même.

« Il y a un gouffre. Je ne le fuirai plus. Je te le promets. Je ne t’abandonnerai plus, je te le promets. Nous irons ensemble chercher les mots qui manquent. Nous les mettrons côte à côte et nous sortirons enfin de cette fosse dans laquelle on m’a jeté et de laquelle, je le comprends aujourd’hui, je l’ai compris et en te voyant te battre, je ne suis jamais sorti. »

Bookiners insomniaques, vous cherchez à vous occuper en attendant Morphée, ce livre est un cadeau tombé du ciel pour vous, vous ne le lâcherez pas. Peut-être que les plus écorchés d’entre se reconnaîtront, se réconforteront dans les rêves de Wahhch jetés à la flaque noire des insomnies, votre sommeil noyé dans l’eau des chagrins. Si jusqu’à l’aurore, jusqu’au soleil, vous ne trouvez que le vertige de vous-mêmes, sassant et ressassant les tourments et les inquiétudes au carrousel de votre âme, lisez. Lisez Anima. Déchargez l’angoisse qui vous englue, les peurs qui vous apeurent sur Wahhch. Il saura vous épauler, vous guider car il a tout vécu, il a tout souffert. Déplacez votre esprit sur ce guerrier de l’existence, cet archéologue de traumatismes, ce maître des cris et des silences, vous vous sentirez plus légers, je vous le promets. 

Avant de vous laisser partir, je ne peux pas résister à vous lire un passage somptueux d’Anima. 

 

Sachez, Bookiners, que Wajdi Mouawad a dédié 10 ans de sa vie à édifier ce chef-d’oeuvre absolu. Comme Wahhch, lui aussi a certainement dû écouter le silence pour éclore. Et vous apprendrez avec lui que les silences n’ont pas toujours la même texture. Chut. Lisez, écoutez. 

dessin de cacahuète qui signe les articles d'Héloïse

Psssst ! Vous avez envie de goûter cette pépite et de la placer sur votre table de chevet ? Cliquez sur la photo du livre juste en-dessous, commandez-le, et zou ! Bonne lecture !

On ne voyait que le bonheur | Grégoire Delacourt

On ne voyait que le bonheur | Grégoire Delacourt

Jeudi 17 août 2017, 10h00

émoticône dialogue texto sms– Hi honeymoon, on déj ensemble ce midi, avec Bonnie ? Elle se fait toiletter dans 10 minutes, elle va être rayonnante ! D’ailleurs, elle le sent, j’en suis sure, car ça fait 1h qu’elle se pavane devant la glace. 

– #Mameilleureamieestpersuadéequesachiennepense. #Helpher. Ahahahah ! J’adorerais mon ange, mais je vais voir papa. Je dois enlever les épines de mon cœur, l’amertume qui serre ma gorge et nourrit ma colère. Je n’ai pas envie de me noyer, engluée, engloutie, dans mes non-dits, mes révoltes muettes et ma lâcheté. L’amertume est une prison moisie.

– Wow. D’accord. J’ai l’impression que tu te sens enfin prête. Je suis si fière de toi. Les larmes me montent aux yeux.

– Je crois. C’est grâce à Grégoire Delacourt tout ça. Même si à cause de lui j’ai fait fuir l’homme de ma vie, je vais peut-être retrouver mon père, et si ce n’est mon père, ma liberté, en me hissant hors de la fatalité des mal-aimants et des mal-aimés.

– Heu, rater l’homme de ta vie ? Fuck, Dieu, on avait dit qu’on devait la caser rapide ! 

– Oui ! J’étais dans l’Eurostar pour Londres. Un homme passe dans le couloir de ma voiture pour se diriger au bar. Je lisais On ne voyait que le bonheur de Grégoire. J’étais au milieu du roman. Retournement de situation monstrueux. Mon cœur saute. Pour respirer, je lève un peu les yeux. Et là, pendant 2 longues secondes nos regards se croisent. J’attends 5 minutes, il ne revient toujours pas du bar, alors moi aussi j’y vais pour prendre n’importe quoi, un mojito (si j’avais pu), un thé vert (pour faire bien), mon livre à la main. Il était avec un pote. Il m’observe. Ses yeux sont racés, perçants, intelligents. Grosse trentaine, mais tant pis ! Canon comme dans mes plus beaux rêves. Costard sexy et New Balance. Je fais mine de l’ignorer, happée de toute façon par la tragédie du roman. Il s’approche et m’avoue qu’il me trouve jolie, je lui souris à moitié, Juliette venait de se faire tirer dessus, alors j’avais la gorge nouée. Il m’examine avec douceur, et je balbutie, inconsciente, « je suis désolée, il se passe quelque chose de grave dans ce roman ». Dépité mais gentil, il s’en va avec un « je comprends, je ne vous dérange pas davantage, bon voyage ».  Ca fait 1 mois et 13 jours maintenant. Depuis, je n’en dors plus la nuit.

– Ahahahaha. Mais quelle horreur ! Il en valait la peine au moins ce roman? 

– Top 10 Hélo ! C’est officiellement l’un de mes romans préférés. Rappelle-toi que je t’en parle tous les jours depuis 1 mois. Je viens tout juste de le digérer. 

– Parfait, Bookiners, approchez-vous ! Nous t’écoutons honeymoon.

– D’accord, d’accord. Mais attendez Bookiners, ce roman est un des plus denses que j’ai lu car il embrasse toutes nos tragédies d’hommes et de femmes. Soyez indulgents et donnez-moi encore 3 jours pour vous en parler. 

Comptine d’un autre été – Yann Tiersen 

Il y a d’abord ce titre On ne voyait que le bonheur qui sonne comme une comptine. Enfantine. Une ritournelle guillerette. Puis cette première de couverture, cette photographie qui se présente comme un menuet adagio, paisible cette photo, gracieuse, mesurée, sur laquelle deux petites têtes blondes jouent tranquillement sous le regard distrait de leurs parents en pleine lecture. 

Sur cette photo, on ne voit pas les silences. « Les tonnes de silence ». On ne voit pas la lâcheté du père, le désamour de la mère, son impossibilité d’être mère, sa lassitude. On ne voit pas qu’ils sont passés à côté de leur vie comme on passe à côté de son cri d’existence, embourbés dans leur malheur étroit, couleur sépia, qui fait joli sur les photos. On ne voit pas leur désarroi sourd et muet. On ne voit pas ce fils, Antoine qui se cache de ses sœurs jumelles. On ne sait pas qu’ils ne sont pas une famille. 

Antoine, le protagoniste a grandi maintenant. Il est devenu expert en assurance. Il a une femme qu’il aime mais qui ne l’aimera plus, Nathalie, et deux enfants, Léon et Joséphine. Il compte, il scrute, il estime, il indemnise la vie des autres. Car il sait. Il sait que tout a une valeur et que tout a un prix : une bière, une pipe, des vacances au Mexique ou ailleurs, une dent cassée, une jambe cassée, un cœur, une vie. La mort. Mais combien vaut une vie sans amour, Antoine ? Sans les caresses d’une mère, la complicité d’un père. Combien ? Silence. Vertige. Abîme. 

Puis le silence d’Antoine se délie, sa parole s’emballe et il se confie, enfin, à son fils Léon d’abord, à son père mourant et mort ensuite, et à nous, Bookiners. La première partie d’On ne voyait que le bonheur nous, vous plonge dans cette intro-rétrospection-confession désordonnée d’Antoine. Chaque chapitre commence par un prix ou une valeur, avant d’esquisser une anecdote, une bribe du passé, un souvenir qui se termine par une chute implacable. Une sentence. Ne vous fiez pas à l’apparent désordre déroutant de cette confession Bookiners, la construction de ce roman est magistrale. Millimétrée. Orchestrale. Vertigineuse. 

Ce n’est pas une comptine que le narrateur nous livre, ce n’est pas un menuet. C’est un Réquisitoire, un peu – contre cette épopée des lâchetés, des non-dits dont il est l’héritier, un Requiem, ensuite, et une Renaissance, enfin. 

L’histoire est la suivante : 

Antoine a grandi sans amour. Enfin, plutôt, sans effusions d’amour :

« J’ai grandi dans le manque Léon. J’ai grandi dans des odeurs qui n’étaient pas celles de ma mère. Des bras qui n’étaient pas les siens ». 

« Ma mère m’a aimé en vrac. » 

Sa mère s’est mariée avec son père parce qu’il avait les yeux verts. Son père, qui se rêvait prix Nobel de chimie a oublié ses rêves lorsqu’il a embrassé les lèvres de sa future femme. Ils ont fait 3 enfants. Antoine, et les jumelles Anne et Anna. Puis ils ont fait chambre à part. Puis ils ont fait chemin à part. Et la mère est partie. Un soir de deuil et d’orage,

« Au milieu des flûtes vides et des cendriers pleins, des bouteilles de champagne et d’alcool, des boîtes à chaussures telles des petits cercueils de carton…»  

Du plus loin qu’il s’en souvienne, Antoine n’a jamais vu ses parents heureux, il ne les a jamais vu rire, vivre, oser le bonheur. Ses parents étaient de ceux qui se taisent et qui pleurent en silence les vies qu’ils n’ont pas eues. 

« Tristesse, chagrin, douleur, Lâcheté ».

Bookiners, venez avec moi faire une cure de sublime. Au bord de l’abîme, au bout des silences las et lâches, la beauté peut encore éclore. Au-delà de la justesse des mots de Grégoire Delacourt, au-delà de son verbe lapidaire, cru, à fleur de peau, rythmé, effréné et sans concession, il y a ce foisonnement de la douleur qui bouleverse. Ce bord du gouffre qui vous happe et vous hante. Qui vous dévoile que tous les sentiments humains, tous, même la lâcheté, ont ce quelque chose de sublime dans leur vulnérabilité. Dans leur finitude. Dans leur petitesse. Dans leur humanité. Lorsqu’ Antoine essaie d’expliquer à Léon et à nous ce que ça lui a fait, à lui petit, de grandir dans le manque d’amour, il écrit : 

« Je m’écorchais au vide. »

« S’écorcher au vide ». La beauté de cette phrase, sa détresse, son tragique, en pleine face. Station finale. Néant. Silence. Sublime. 

L’histoire est parsemée de phrases et de tirades coups de poings de génie, alors je ne vais pas vous écrire toutes celles que j’ai relevées car je vous gâcherai votre cure, et ce serait bien dommage. Continuons.

Un jour, quand il était petit, Antoine a couru vers sa maman avec un anxieux :

« Moi, tu m’aimes, Maman ? Tu m’aimes ? »

Dans sa fumée de cigarette menthol, sa maman a répondu :

« Sans doute. Sans doute mais à quoi ça sert. »

Un sans doute, plutôt qu’un « bien sûr, mon amour », ça traumatise. Pour toujours. 

La mort qui survient, comme ça, pour rien, sans prévenir, et des parents qui balaient cette tragédie vers le pallier des oubliettes, sans un mot de trop, sans un cri strident, sans une douleur qui déborde, qui envoie tout valser. Ca traumatise. Pour toujours. 

Avoir une mère qui s’en va, 

«Qui vous laisse, là, comme trop de vaisselle dans un évier ». 

Et un père qui sanglote, impuissant : 

Ca traumatise. Pour toujours. 

Bookiners traumatisés, je ne connais pas la nature de vos blessures, mais je sais que le silence encastre et que la parole libère. Sans la parole, sous n’importe quelle forme, c’est l’effroi qui l’emporte, les blessures qui triomphent. Et puis un jour, ça explose, tout explose. Mais parce que les maux sont devenus trop gros pour être confinés davantage, ça explose de travers. Antoine a explosé, un jour, d’un coup, comme ça. Et son esprit a déraillé vers les ténèbres. Bookiners traumatisés, Bookiners qui sentez votre esprit dérailler, confiez vous, livrez-vous à qui vous voulez, à une feuille, à un proche, à un psy, qui vous voulez mais parlez. Libérez votre parole afin de vous libérer vous-mêmes. Afin d’apaiser la douleur et d’amortir la chute. Votre courage sera salutaire. Promis. Juré. Craché. De toute façon je crois que la tragédie d’Antoine vous prendra tant aux trippes et au cœur que vous vous sentirez devenir lui, comme je l’ai senti aussi, et alors, au lieu de marcher à l’envers, sur ses pas, vous marcherez à l’endroit et vous ferez les bons choix qu’il n’a pas su faire.

Dans cette tragédie du silence, il y a cette tragédie familiale. Antoine enfant ne comprend pas ses parents, ne comprend pas leur malheur, leur lassitude, leur désamour. Il ne comprend pas pourquoi sa mère n’en est pas une et pourquoi son père est un lâche, pourquoi il n’est pas à la hauteur de sa paternité, pourquoi il ne lui explique pas le pourquoi de la pluie, la vie, les filles, l’amour. Pourquoi il ne lui apprend pas à devenir un homme. Alors Antoine s’imagine être l’héritier de ces déroutes, l’héritier de cette lâcheté sinueuse qui s’infiltre partout. Il pense son échec fatal. Parce qu’il croit son échec fatal, il échoue, là où il aurait pu réussir, couper le fil, et devenir son propre modèle de père pour son fils. Bookiners fatalistes, ce livre saura vous montrer que la fatalité est un leurre. Je ne peux pas vous en dire davantage à ce sujet, alors je passe au suivant. 

Bookiners que vos familles désemparent, vous comprendrez que souvent, l’origine des drames familiaux ce ne sont pas les actes ni les erreurs. L’origine du drame ce sont les silences qui s’amoncellent, le mutisme. Si Antoine s’était exprimé, s’il avait dit, crié ou gerbé son désarroi, sa colère, alors il se serait réconcilié avec la lâcheté de son père, il ne l’aurait pas reproduite, il aurait aimé pour de bon, ses peurs en moins, et il aurait vécu libre. 

« Mais sa colère est restée embusquée dans ses tripes »

Trop longtemps. 

La famille est une sacrée galère, je ne vous le fais pas dire, mais le silence obstrue les solutions car il nous confine dans une impasse. Et parler amorce le chemin de la compréhension, le chemin du pardon. C’est quand même mieux que l’amertume, non ? C’est ce que ce livre m’a donné envie de faire, de parler, à mon père, de lui expliquer pourquoi je l’aime de traviole, pourquoi je lui en veux de trop, et comment on peut avancer, ensemble, chacun  son rythme. Avant, devant sa folie, je restais muette, et le soir, je pleurais en silence le père que j’aurais du avoir. Désormais, même si j’accepte enfin qui il est et qui il n’est pas, j’épouse et j’embrasse mes ressentis, j’affirme et libère mes pensées, et chacun de nous, mon père et moi, trouvons la place qui nous convient dans cette relation qui nous appartient.  Essayez Bookiners, vous m’en direz des nouvelles ! 

Après les traumatismes et après la parole, s’amorce le temps du pardon. Se pardonner à soi-même d’être et de ne pas être, se pardonner d’exister, se pardonner d’avoir été et la victime et le bourreau. Dans ce roman magnifique Bookiners qui désirez pardonner, vous verrez comme le pardon s’esquisse et s’accepte sur deux générations d’écorchés dès que :

« Les silences ouvrent leur gueule » 

Alors les pères sont pardonnés. 

Dans la première partie, Antoine demande pardon à son fils Léon d’avoir été le père qu’il a été, sous la forme de sa confession. Et c’est cette même confession qui lui fait pardonner son père. Dans la troisième partie du roman, Joséphine pardonne à son père Antoine,  pour le père qu’il a été. Seul le pardon de Léon reste en suspens. Mais le chemin est amorcé, car le pardon est imploré. 

Bookiners infidèles et Bookiners qui ne croyez plus en l’amour, ce roman m’a fait pensé à vous, et même si je dois écourter ma revue car je me fais – encore et toujours – trop bavarde ! Je dois vous dire deux choses. 

La première, Antoine est tombé éperdument amoureux de Nathalie. C’est ce qu’il dit. J’imagine que Nathalie aussi, l’aimait, Antoine. Mais comment aimer lorsqu’on ne s’aime pas ? Comment garder l’autre près de soi lorsqu’on est persuadé qu’on est voué à l’abandon, à la lâcheté et au malheur ? Comment demander à l’amour de votre vie de vous aimer pour deux ? C’est à ce moment là qu’Antoine a perdu Nathalie, lorsque tous ses maux avaient rongé tout son cœur. Alors elle l’a trompé, alors elle l’a écorché de plus belle. Alors elle l’a tué. Bookiners infidèles, je ne blâme pas votre infidélité, je blâme vos silences et votre aveuglement. Tromper, c’est souvent oublier que l’autre existe, que l’autre souffrira pour de vrai, et pas seulement pour la société. Tromper ce n’est pas juste une transgression. On s’en fout de la transgression. Tromper c’est une condamnation. On condamne l’autre à se dénigrer, se dégrader, se détester, alors qu’on pourrait juste être honnête avec soi et avec l’autre et partir avant de déchirer d’un revers tout ce que vous avez vécu. Je crois. On ne voyait que le bonheur vous donnera un aperçu du tsunami que votre infidélité a/va provoqué(er) et peut-être alors que vous choisirez la parole libératrice, plutôt que l’action dévastatrice. Regardez : 

« Je ne l’ai pas su. Je l’ai senti. J’ai senti les mots nouveaux qui s’étaient insinués. J’ai senti le geste plus lourd pour remettre une mèche. J’ai senti les larmes. Les brulures. J’ai senti l’orage. Tous les orages. J’ai senti l’abime. Le sens du mot chagrin. J’ai senti les doigts qui sentaient le mensonge. Les griffes. Un dos. Des os. J’ai senti le froid. Le vent. L’orage, tous les orages. J’ai senti le monde s’écrouler quand Nathalie m’a trompé ». 

Après l’adultère, Antoine se fait licencier, c’est la descente aux enfers, et je vais enfin me taire. Je vous dirai simplement que c’est lorsqu’ Antoine a enfin trouvé la paix en lui même et qu’il a enfin fait la paix avec son passé, avec ses douleurs, avec ses erreurs et ses lâchetés qu’il retrouve enfin l’amour, qu’il choisit la lumière. Nathalie était sa béquille, Mathilda devient sa compagne, celle avec qui il avance main dans la main.

Le roman nous laisse en plein soleil, bouleversés mais sereins, sous l’astre bienveillant du Mexique, du pardon, et de la vie qui va, qui vient, et continue d’être un mystère à apprivoiser.

Asseyez-vous près de moi Bookiners, et regardons, tous ensemble, avec Antoine et sa famille, l’horizon du bonheur. Il s’est fait attendre, mais maintenant, il est là. Tout près. Attendez, plus à droite, non un peu au centre. Ah. Voilà. Là. Devant nous. Enfin. 

Doux baisers, du Mexique ou d’ailleurs, 

Petit Pays | Gaël Faye

Petit Pays | Gaël Faye

29 Mai 2017, 23h00

– Tu sais Hélo, j’oublie souvent que je suis noire.

– Je sais mon ange, j’ai jamais compris pourquoi tu te regardais si peu dans le miroir.

– Je me regarde. Je t’assure. Mais mon ciel a toujours été multicolore, alors, je ne distingue plus les couleurs, c’est tout. Ca ne veut pas dire que j’ai oublié mon continent. Seulement, quand je m’en rappelle, j’ai mal à l’âme et j’ai le vertige. Ma couleur porte son cortège de cadavres, d’injustices et de larmes. Je ne sais vraiment pas comment m’en dépêtrer.

– L’Histoire est peuplée d’histoires douloureuses, mon ange.

– Mais comment puis-je oublier que je suis noire? Comment puis-je oublier mon histoire? Cet esclavage, ces génocides, ces incestes, ces douleurs, ces combats et ces joies indicibles, au creux d’un soleil lumineux que même nos haines n’ont pas éteint.

– Je te sens bouleversée. Que se passe-t-il ?

– Je viens de terminer Petit Pays. Le roman de Gael Faye. Il dit que ce n’est pas autobiographique, mais on ne me la fait pas à moi. L’horreur, ça ne s’invente pas, ça se vit. Je crois que c’est un petit bijou. Je ne sais pas si c’est sublime, mais c’est une chanson douce et tragique qui me bouleverse, me rappelle mes racines, me rappelle ma couleur et donne un sens à mon Afrique, à mon passé. Ca m’enracine dans une histoire qui m’échappe et à laquelle j’appartiens.

– Ça parle de quoi ?

– D’une guerre absurde, entre les Tutsi et les Hutu du Rwanda au Burundi. Une guerre entre le même sang, la même histoire, la même vie.

– Mais pourquoi ?

– « Pour une histoire de nez ». Les êtres humains oscillent en permanence entre le grotesque et le sublime. Ca donne le vertige. La misère et le pouvoir rendent les gens fous, peut-être.

– Je sens tes émotions tacites déferler en moi. On t’écoute. Largue les amarres, chante moi ton histoire.

D’abord, je vous laisse écouter Milk Coffee & Sugar. C’est l’une de mes chansons préférées de Gaël Faye. Car vous savez, il est musicien avant tout. Enfin, je veux dire, auteur, compositeur, interprète, pour rendre justice à son art. Et si je ne sais pas pour son livre, je sais pour ses textes, ses raps, eux, ils sont au-delà du sublime. Gaël chante les mots comme s’il était né avec eux, du même ventre, de la même douleur. 

J’ai lu ce livre parce que je voulais lire Gaël, vous comprenez. C’est un rappeur que j’admire pour la justesse de ses textes, pour sa colère sobre, sublime, toujours au-delà de la colère. Je l’ai découvert avec Hope Anthem, alors quand il a sorti ce livre, je l’ai acheté, bien avant le Goncourt des Lycéens. Mais j’avais peur d’ouvrir le livre de mon histoire. Je ne suis pas Rwandaise, mais un africain déraciné, qui parle de ses racines, parle forcément des miennes.

Si vous êtes ou vous sentez déracinésce livre vous bercera, vous soignera en vous parlant de vous. Je crois qu’un livre qui parle de soi par les détours de l’autre a des pouvoirs cathartiques inouïs, car le coeur se reconnait, et il panse, à votre insu, les peines du passé,et les souffrances du présent.

Vous savez Bookiners, je me suis souvent sentie coupable, moi, de ne pas avoir vécu la guerre en Afrique, les guerres, de ne pas avoir tenu la misère dans mes mains et dans mon cœur. D’être marginalisée de ma propre histoire. D’être enracinée et heureuse, dans une histoire qui ne voulait pas trop de moi, et déracinée de celle à laquelle j’appartiens. Gabriel, le protagoniste de l’histoire, a vécu un bout de son histoire, un bout du continent Africain à la dérive, avant de fuir l’horreur, la folie et les balafres son Histoire, pour la France. Alors au début du récit, voilà qui il est : personne. « Une enveloppe vide ». Une carotte râpée, comme vous, peut-être :

« Je n’habite plus nulle part. Je ne fais que passer. Je loge, je crèche, je squatte. Depuis 20 ans, je reviens dans mon pays natal, la nuit en rêve, le jour en songe. Mais avant tout ça, avant la fuite, avant la France, avant la guerre, le génocide il y avait le bonheur, en Afrique, au Burundi, dans la ville de Bujumbura. »

Gabriel et Ana, sa sœur, vivent avec leur père, un colon français – ou expat, pour le politiquement correct – et la maman, Yvonne, une Rwandaise Tutsi, qui s’est réfugiée au Burundi pour fuir la guerre. Avant tout ça, c’était la vie pieds nus, la cueillette aux mangues, les rires faciles, les cœurs sucrés, les danses, les enfants, les rires encore. C’est une Afrique vivante, qui chante à tue tête au Zénith, même si l’Afrique de Gabriel, c’est l’Afrique protégée, celle qui est en guerre mais qui ne la vit/voit pas encore. L’épisode de la circoncision des jumeaux vous fera crouler de rire à vous faire des abdos. Tout ça, c’est juste avant le début de la fin du bonheur. Gabriel raconte son enfance, son passé, pour y chercher un sens à sa vie présente, et pour cicatriser les balafres de son cœur.

Je ne vais pas vous raconter le génocide, mes Bookiners. Gabriel le fait, et il n’épargne rien de ce charnier à ciel ouvert : des rires fusillés, aux « yeux de sa mère, suspendus dans les ténèbres ».

Vous qui cherchez un sens au passé, à vos traumatismes, je ne sais pas s’il y en a un. Je ne pense pas qu’il y en ait un, de sens, au passé ou même à l’histoire. Mais l’avenir a un sens qui n’a de sens qu’à être vécu. Gaby a tout vu, le drame, la mort, la folie de sa mère, l’absurdité des hommes, et le ciel sans réponse. Et même après tout ça, c’est par la parole, et donc par la vie qu’il a pris ce passé dans son cœur, et qu’il en a esquissé les contours. Il n’en a donné aucun sens, mais il lui a donné une direction : le témoignage, l’hommage, à toutes ces vies arrachées au temps et à la vie elle-même. Pardonner au passé, c’est peut être simplement accepter son existence et en faire quelque chose : la sublimer.

Je n’ai pas vécu de drames dans ma vie. Enfin, chacun son échelle, mais si tout est relatif, il y a des drames incomparables. Mais je crois, que si vous, vous avez vécu des tragédies, alors vous vous sentirez accompagnés par la même humanité, par le même fardeau et par le même combat pour la vie, car si vous êtes encore ici, c’est que vous y avez survécu, au drame, alors il faut vivre, pour les autres, les innocents, les estropiés, les étranglés, les décimés.

Pour ma part, alors je suis chanceuse, car je suis intacte, pas indemne, intacte. Mais lire le drame me fait relativiser sur mes « dramas » quotidiennes. Et puis, ça me redonne cette combattivité que je perds, trop souvent.

Gabriel est retourné au Burundi pour chercher ses racines. Mais c’est en lui, dans ses souvenirs, dans les arcs-en-ciel de sa mémoire, et dans ce livre qu’il a tissé son histoire.

Gabriel voulait être mécanicien. Réparer des voitures. Leur redonner vie. Ne plus tomber en panne. Maintenant, il est écrivain.x Peut être qu’il a réussi son rêve. En tout cas, il a retrouvé ses racines, en lui. Et à défaut de trouver un sens à un passé qui n’en a pas, il lui a donné une direction : l’écriture.

Petit Pays se passe de mots, et même si mon cœur est encore engourdi, au moment où je vous écris, j’ai guéri des choses, j’ai pansé des doutes, et je m’enracine, non pas d’un passé que je ne maitrise pas, mais d’un présent que je vis. Et ça, c’est bien plus qu‘une cure d’espoir, c’est une leçon d’existence! 

Je vous laisse avec cette enfance déchue entre les mains et cet espoir indissociable de la vie toute entière. Demain, le jour se lèvera, encore, comme hier, comme demain, même si le soleil traine dans son lit.

Ah, tenez, cadeau: cliquer ici . Le chant de Penya, c’est le chant de l’Afrique qui espère, Gaël approuverait, parole d’honneur!

Je vous embrasse avec douceur mes Bookiners,