Littoral | Wajdi Mouawad

Littoral | Wajdi Mouawad

20 Mai 2017, 17h00

– Honeymoon, j’espère que tu réussis à lire un peu pour le blog malgré tes exams.

– Hiiiiii! De ci de là. Exam ce matin sur Amphitryon : boutade du siècle! Je ne me rappelais plus d’aucun prénom, du coup… j’ai inventé.

Je ne te crois pas ! 

– Je te jure que ce n’est pas une blague. Puis, je suis sortie un peu en avance, car après avoir remplacé tous les noms des personnages par des noms de divinités, j’avais envie de terminer Littoral, le premier volet du quatuor dramatique de Wadji Mouawad intitulé « Le sang des promesses ».

– Et alors, tu l’as terminé du coup? Tu penses qu’il peut soigner des maux? 

– Tu me stresses, maman.

– Nan mais je veux juste savoir ce qu’il en est, à chaque fois qu’on lit un livre, j’en vois le potentiel médicinal. Les livres me soignent tellement, surtout en ce moment, que j’ai envie de faire partager nos trouvailles à tout le monde! C’est précisément la raison d’être de tout ça, de Peanut Booker, de mon agitation, et accessoirement, des quelques paillettes qu’il me reste dans les yeux.

– Je sais mon Hélo, je sais. Mais c’est encore un peu difficile pour moi de vous commenter cette pièce de théâtre, aux bookiners comme à toi.

– Mais pourquoi?

– Au delà de son caractère et de sa forme un peu absurde, j’ai l’impression qu’elle parle de mon père, et qu’elle parle de moi. D’ailleurs Hélo, il faudra dire à nos Bookiners que la dramaturgie de cette pièce de théâtre est assez particulière. Le temps du récit se mêle avec le temps de la représentation théâtrale, qui se mélangent encore avec quelques jets de l’imagination de Wadji. C’est déroutant. Mais Il soigne ce livre, il soigne pour de vrai, il soigne les non-dits, les peines enfouies et le silence. Alors il faudra passer outre la forme, si elle vous incommode, pour vous accrocher au fond. 

– Prends ton temps honeymoon, on t’écoute.

– Bon, d’accord, je me lance à petits pas.

Let it go (instrumental cover) – James Bay 

C’est la nuit. Wilfrid est avec une nana, il est en elle. Ils baisent sauvagement – en tout cas, c’est ce qu’il dit, Wilfrid, et je ne suis pas allée vérifier ! – quand soudain, le monde tombe à ses pieds, à travers le combiné du téléphone : on lui annonce que son père, Ismail, vient d’être retrouvé mort: « Dringallovenezvotrepèreestmort » disait la voix. Et là, même si Wilfrid n’a jamais connu son père, il sait qu’il vient de perdre son insouciance d’avant:

« Il fallait reconnaître le corps. Il fallait attendre avant de reconnaître ce corps.

Mais comment attendre quand le monde tombe? 

Je ne suis pas resté à la maison parce que « Dringallovenezvotrepèreestmort…

Alors je suis sorti pour trouver un ailleurs, mais ce n’est pas évident quand vous avez le coeur dans les talons. 

J’ai cherché un ailleurs, mais je n’ai pas trouvé. Partout, c’était toujours ici. « 

Si vous avez perdu un être cher Bookinersje crois que ce livre peut vous aider à accepter que ce n’est pas grave de pleurer, de se sentir déboussolé et vide. Parfois, lorsque mes émotions sont trop grandes pour mon petit être, lire cette même émotion que partagent les personnages de mes livres m’aide à respirer, m’apporte une visibilité, une relativité que ma tristesse avait noyée. Ici, la tristesse de Wilfrid est bouleversante, car son père, il l’a perdu deux fois (même si Wilfrid n’en retient qu’une). La mère de Wilfrid est morte en lui donnant la vie, et son père, ne supportant pas la mort de sa femme, s’est enfui, loin, pour enterrer sa douleur dans les bruits du vent. De cet abandon, il lègue à son fils une enfance peuplée de vides et de questions sans réponses. Et puis son père meurt une deuxième fois. Comme Wilfrid n’a personne vers qui se tourner, alors il se tourne vers son seul ami, le Chevalier Imaginaire:

WILFRID:

Mon père est mort

LE CHEVALIER:

C’est une chose que tout bon père doit faire à son fils. 

WILFRID:

Alors, je me suis agrippé à mon sexe comme on s’agrippe à son dernier espoir. Pour ma part, c’était la première fois que je perdais mon père, et je ne savais pas quelle attitude adopter ! Alors, je commençais à en vouloir à mon père, de m’avoir foutu dans une pareille situation. Je n’arrivais pas à accrocher le plus petit bout de sommeil.

La solution face à la mort d’un proche, je crois que Wilfrid l’esquisse: il fait revivre les vivants morts. Et vous voyez que c’est quand même difficile d’être vivant et mort à la fois, il y a toujours une instance qui prend le dessus. Je pense que lorsque les vivants se remémorent et commémorent les morts, alors ils les réinscrivent dans le présent, dans la vie. Sauf que Wilfrid n’a tissé aucun souvenir avec son père. C’est compliqué de tisser du passé dans l’absence. Du coup, il trouve une solution: il l’appelle d’outre tombe et part sur les traces de sa fuite, vers le littoral. C’est en marchant sur les traces de son père que Wilfrid le fait renaître, et se crée des souvenirs commun à tous les deux. Puis, il lui parle aussi, lui confie ses doutes et ses peines d’adulte, ses idées d’hier et ses rêves d’aujourd’hui. C’est de cette façon qu’il rend son père encore vivant. Peut-être que vous devriez essayer? Parlez à vos proches pressés d’entamer « l’autre voyage », comme s’ils étaient là, à côté de vous, tout près, et vous verrez qu’ils vous répondront, j’en suis certaine. Si vous ne les entendez pas, tendez l’oreille davantage, car c’est votre coeur qui a peur. 

Si vous n’arrivez pas à pardonner à un proche Bookinerssachez que même si je ne minimise ni vos raisons intimes, ni votre souffrance, je crois qu’il est plus facile de pardonner aux vivants qu’aux morts, alors pressez-vous un peu, car la vie n’attend pas. D’ailleurs, si je peux vous préciser quelque chose, j’ai compris il y a peu que pardonner était mon devoir envers l’avenir et le bonheur. Oui, c’est vrai, si vous ne pardonnez pas, très bien, mais qui rumine? C’est vous. Qui attend la sentence du ciel envers l’autre qui nous a trahi, sans pouvoir avancer avant que « justice » soit rendue? C’est vous. Et vous savez comme moi que la justice prend tout son temps. Alors je vous suggère de pardonner pour vous-mêmes, pour avancer, et larguer les amarres.

Comme je vous l’ai dit, le père de Wilfrid, Ismail, l’a abandonné à la naissance. Abandonner son enfant, c’est quelque chose de grave. Est-ce qu’on peut haïr un père qui a tant voulu éloigner sa propre douleur qu’il n’a pas pensé à celle de son enfant, jusqu’à en oublier ses devoirs de père? Je crois. Mais est-ce qu’on doit haïr à tout jamais, sans accorder à l’autre le bénéfice du doute, et le bénéfice de l’erreur ? Je ne crois pas. Je n’ai pas la science infuse, mais je me dis que pardonner l’impardonnable aide à pardonner à la vie aussi, et à lui donner, à elle aussi, une deuxième chance.

Wilfrid aurait pu dédaigner la mort de son père, l’enterrer n’importe où, n’importe comment, pourvu que ce soit fait. Et pourtant, il décide de l’enterrer comme il se doit. C’est en tendant les bras vers lui, qu’il découvre, in extremis un bout de son histoire, le pourquoi de l’abandon, le pourquoi de cette fuite, l’ampleur de l’amour de son père pour sa mère, et les remords d’un père envers son fils. C’est dans ces échanges avec Ismail que Wilfrid apprend que son père lui écrivait des lettres qu’il n’expédiait pas, par souffrance, par lâcheté et par peur aussi:

« Quel âge as-tu Wilfrid ? Je ne me souviens plus, ma mémoire est une forêt. Ta mère seule s’y promène. Elle foule de ses pas mon cerveau, et sans cesse, en ravive le souvenir. Ma tête est pleine de feuilles mortes qui bruissent sous les pieds de ta mère morte. »

Qu’est-ce que c’est beau. On est au bord du gouffre, dans un abîme d’amour éperdu. Il y a quelque chose de toujours très bouleversant, douloureux chez Wadji Mouawad, l’auteur de la pièce. Il dit les bobos du cœur avec la splendeur de la nuit. C’est étrange et sublime.

En lisant ces lettres douloureuses, Wilfrid s’écrie :

« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? J’aurais dit que mon père est un poète sur les grandes mers du monde, un passant qui m’écrit des lettres de partout pour me raconter à quel point il a aimé ma mère. »

C’est fou, vous ne trouvez pas, parfois quand on souffre à cause d’une personne, on s’imagine toujours être la seule à souffrir. La seule victime. Peut-être qu’on a tort. Et même si ce n’est qu’un peut-être, ça a le mérite de nous le rappeler, et ça facilite un peu, même rien qu’un peu, l’envie de pardonner.  Et je crois que c’est pour ça qu’il faut pardonner à ses parents, à ses proches, parce qu’on ne sait rien tant qu’on ne sait pas tout, et comme on ne saura jamais tout, alors peut-être qu’il vaut mieux rendre les armes de la rancœur, et accepter de pardonner pour accepter d’avancer. 

Je ne vous ai pas tout dit, je ne peux pas tout vous dire, il y a encore de nombreuses pépites dans ce livres. Je n’ai choisi que le versant d’un livre multicolore, qui souffle cette petite ritournelle d’espoir « tendu vers l’infini. »

« Quand tu tombes dans un gouffre, il vaut mieux tomber sur le dos, à la clarté du jour… Pour que le cœur respire… pourfendu par le soleil. »

Si ça c’est pas de l’espoir !

Je vous laisse vous gorger d’espoir, de pardon, de soleil, à petits pas.

Besos mes bookiners !

 

Ma mère du nord | Jean-Louis Fournier

Ma mère du nord | Jean-Louis Fournier

Samedi 20 Mai 2017, 16h28

– Tatoo, ça fait combien de temps que tu as dit à ta mère que tu l’aimais?

– Oh, ça doit faire un quart d’heure pourquoi ? Tu dis ça parce que c’est la fête des mères la semaine pro?

– Tu sais que tu as de la chance de savoir lui exprimer ton amour tous les jours?

– Oui mais avec une mère qui t’appelle 16 fois par jour, disons que…tu as plus d’opportunités ?. Comment va Catherine?

– Elle va bien, elle connaît un tournant gigantesque dans sa vie professionnelle. Elle a peur, mais elle est rayonnante sous le soleil provençal.

– Ah génial! Tu es dans ta maison en Provence là ? Tu sais que j’ai toujours trouvé ta maman magnifique?

– Elle l’est. Mais tu sais, quand je regarde ses yeux, je vois bien qu’elle est triste. Je crois que c’est sa maman. Elle s’en va doucement. Et je crois qu’on ne se remet jamais de la perte des siens.

– Mais elle est proche de sa mère?

– Non, mais ce n’est pas ça qui compte, c’est sa maman. Je vais lui faire lire un livre qui pourrait lui faire du bien, j’aimerais que toi et nos bookiners le lisiez aussi. Parce que c’est important de dire les choses à ceux qu’on aime. Parce qu’il n’est jamais trop tard, mais le plus tôt est parfois préférable. Pour l’autre, mais aussi pour soi.

– Je ne crois pas avoir trop de mal à exprimer mes sentiments ?. Mais je t’écoute. Tu me connais souvent mieux que moi-même.

– C’est un livre de Jean-Louis Fournier. On le connaît car il a déjà écrit sur tous les membres de sa famille (son père, sa femme, ses fils, sa fille). Mais là, le livre s’appelle Ma mère du nord

Una mattina – Ludovico Einaudi 

Pourquoi écrire maintenant sur sa mère?  Parce que Jean-Louis Fournier a 78 ans. Parce que « c’est toujours chez leur mère que se réfugient les gangsters après leur dernier coup. »  Parce que sa maman n’aimait pas qu’on parle d’elle, mais sa maman n’est plus là. Pour vous, bookiners qui avez perdu un être cher, ce bel hommage saura sûrement raviver la mémoire de ceux qui se sont envolés, peut-être vous poussera-t-il à exprimer vos sentiments à ceux qui sont encore de ce monde. 

A son habitude, l’auteur est drôle et infiniment touchant. Il couche sur le papier les mots qu’il n’a pas sur dire à sa mère lorsqu’elle était encore en face de lui. Jamais il ne lui a dit je t’aime,

« sauf dans les compliments de la fête des Mères dictés par la maîtresse. »

Ce livre est une grande déclaration d’amour. Il emplira de tendresse le coeur des bookiners un peu esseulés. 

« Quitte à me brûler les doigts, je t’aurais écrit avec un tison de braises une lettre enflammée. »

Ce livre est un portrait aussi. Au fil des pages, l’auteur dessine et semble découvrir le vrai visage de sa mère. En enquêteur, il sonde le coeur de sa maman, bêche le sol durci de son passé, rassemble ses souvenirs, les interprète avec ses yeux d’adulte. Surnommée Gla Gla par ses petits enfants, la mère, comme la mer, était froide. Mais pas seulement. L’écriture sincère, grinçante et poétique nous présente une femme discrète et courageuse. Mariée à un médecin alcoolique, atteinte d’une hypocondrie maladive, Marie-Thérèse a porté à ses enfants un amour capable de dépasser les malheurs de sa vie. En témoigne le mot qu’elle a laissé à ses enfants dans ses dernières volontés:

« Je veux vous dire en vous quittant que vous avez été l’essentiel de ma vie et que les joies ont dominé les peines. »

Sur ce rapport de force, Jean-Louis Fournier nous laisse le bénéfice du doute. Tandis que son père s’éloigne de la mer pour s’enfoncer dans les terres (et dans les Byrrh) , Marie-Thérèse pare à l’essentiel :

« A l’école, les parents, c’était ma mère. Notre père avait dû oublier qu’il avait des enfants. Elle était veuve en pire. »

Son fils l’a souvent entendue pleurer en secret dans leur maison à Arras. Cette femme s’était trompé de mari, trompé de vie.

« Dans cette maison, elle a dû entendre l’écho des sanglots longs des violons de l’automne, et elle a attrapé la mélancolie. »

Jean-Louis Fournier lui rend un magnifique hommage ici, peut-être l’hommage que n’importe qu’un enfant devrait offrir à sa mère. 

« Elle ignorait qu’elle avait été la plus grande chance de ma vie. Je n’ai pas osé le lui dire, elle m’avait appris à taire mes sentiments. »

En lisant ces lignes, j’ai envie de mieux connaître ma propre mère. Ce roman vous poussera certainement à parler, beaux bookiners, à exprimer ce que vous ressentez, ce qui est là mais qui n’arrive pas à sortir. Car en lisant ce livre, un élan d’amour et de sincérité me pousse à parler à ma mère, à l’écouter, à lui dire que je l’aime et que je l’admire. Parce que c’est infiniment vrai. Parce que notre quotidien, nos habitudes, notre vie nous fait peut-être oublier l’essentiel. Parce que, comme l’écrivait Nancy Huston, « nous ne tombons pas du ciel mais poussons sur un arbre généalogique. » Parce qu’elle est une immense partie de moi.

Parce qu’aussi je vois maman en train de perdre sa maman. Elle semble aujourd’hui voir filer entre ses doigts le temps, peut-être perdu parfois. Je crois qu’elle aimerait encore lui dire, lui écrire ce qu’elle n’a pas eu le temps ou le courage de lui exprimer. Lui pardonner aussi avant qu’il ne soit trop tardBookiners. Ne reculez pas devant le pardon de l’autre, de l’humanité. Car quand il sera trop tard, quand l’autre s’en ira, la rancoeur moisira au fond de vous et déposera des champignons nauséabonds. Qui veut des champignons dans les recoins de son petit coeur ? Personne. Alors même si en tirant sur ses racines, ça saigne parfois, le silence, c’est comme l’obscurité. Les fleurs s’épanouissent à la lumière. Je crois qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, dans toutes les enfances. C’est ce que ce livre m’a appris. Il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner. Malgré les obstacles de la vie, les erreurs, les disputes, les remords, les secrets, il faut appeler les mots à son propre secours. Car le regret est pire que la mort. 

Prenez-en de la graine mes bookiners, vous n’en ressortirez que plus fort(e)!

PS: si vous n’êtes pas encore convaincu, je vous invite à écouter un de mes extraits préférés de ce roman, enregistré spécialement pour vous !

Un paquebot dans les arbres | Valentine Goby

Un paquebot dans les arbres | Valentine Goby

– Tu fais quoi Hélo ?

– Je m’apprête à retourner à la librairie d’Arles, j’y passe mes après-midi depuis trois jours!

– Ah tu es dans ta maison dans le sud !! C’est pas là où tu voulais m’emmener à Arles ? C’est ta librairie préférée non ?

– C’est mon endroit préféré au monde tu veux dire. Déjà le lieu est très chaleureux (j’y bouquine pendant des heures dans les canaps moelleux), et surtout les libraires sont de très bons conseils, j’y trouve des trésors ! Des livres que je n’aurais pas forcément achetés ailleurs mais qui m’attirent ici. J’aimerais bien travailler dans cette librairie un jour. Peut-être avec toi: on serait tellement heureuses en libraires !

– Bien sûr que c’est dans mes plans ? mais bébé à partir de nos 45 ans, hein. Car avant ça, je veux mourir sur scène. Ceci dit, j’ai tellement hâte de découvrir cet endroit, on y va quand ensemble ? C’est quoi ta dernière pépite ?

– J’allais t’en parler. Il faut absolument que je t’en parle, à toi et aux bookineurs. Je suis tombée dessus car j’ai été attirée par la jolie couverture buccolique et… la forme du livre. Je n’avais même pas encore lu la quatrième de couverture que ce livre m’envoyait déjà des bonnes ondes, il me demandait de l’acheter, il me chuchotait qu’il me ferait du bien.

– Haha on dirait moi qui parle de boîtes de gâteaux : « c’est pas ma faute ils m’ont juste demandé de les prendre, ils avaient l’air sympa… »

– Exactement, j’ai vraiment pensé à toi quand j’ai sauté dessus, je riais toute seule.

– Et alors, le fond était-il à la hauteur de la forme ?

– Le fond a même largement dépassé la forme. Ce livre, c’est Un paquebot dans les arbres. Tu trouves le titre joli mais tu ne comprends pas de quoi il s’agit ? C’est normal, je vais vous expliquer. Je pense que je me souviendrai de ce roman toute ma vie. L’histoire n’est pas tellement joyeuse, mais elle est très forte. Son personnage principal, Mathilde, est admirable. Elle m’a aidé à lire un peu mieux le monde, le mien et celui des autres. Elle m’a ouvert l’esprit, appris ce qu’était la vraie définition de fidélité (ici on parle de fidélité à sa famille) et par conséquent la notion de sacrifice, de sacrés sacrifices. Bonus : cette histoire, cette Mathilde ont vraiment existé, et tu connais mon faible pour les histoires vraies. Quelque part, ce livre me fait vivre ma vie autrement.

– Rien que ça ! Okay il faut que tu nous racontes cette histoire, je sens que ce livre va nous plaire, aux Bookiners et à moi.

– En fait, je ne vois pas tellement comment ce livre peut déplaire, c’est rare non ? Allons-y.

Pour plonger dans l’atmosphère de ce roman, je vous laisse écouter cette musique pendant votre lecture de l’article :

American Beauty – Thomas Newman 

Années 1950. Mathilde est un jeune fille caractère bien trempé, elle s’intéresse à tout, et ne recule devant rien pour impressionner son père, son idole. Ses parents, Paulot et Odile, sont cafetiers à la Roche-Guyon, ils sont le coeur battant de ce village. Leurs soirées animées, l’harmonica de Paulot et le sourire d’Odile font danser leurs clients, leurs amis. La petite Mathilde veille en cachette pour assister à ces fêtes si joyeuses. Le couple est doué pour le bonheur. Les pages qui décrivent cette période nous font voyager dans les joies débordantes de l’après-guerre, du début des Trente Glorieuses où le monde semble à portée de main, où rien n’est désormais impossible.

Mathilde est adolescente quand la tuberculose envoie son père, puis sa mère au sanatorium d’Aincourt, le « sana ». L’architecture du bâtiment ressemble à un grand paquebot blanc niché au milieu des arbres. Optimistes mais totalement imprévoyants, Paulot et Odile sont ruinés par les soins, rejetés par leurs amis, et le placement de Mathilde et de son jeune frère Jacques fait voler la famille en éclats.

Le jour de ses dix-huit ans, Mathilde décide de prendre sa vie, mais surtout celle de sa famille en main. Elle n’a devant elle rien d’autre que la pauvreté, la bacille (la bactérie à l’origine de la tuberculose) et l’amour des siens. Alors avant de sauver son monde, Mathilde décide de s’accorder une danse.

« Aujourd’hui elle a dix-huit ans, la nuit est claire, coupante (…). Elle reconnaît la Grande Ourse, la Petite Ourse, le ciel est vaste et elle aussi, elle emmerde la veuve, les assistantes sociales, les souris blanches, les banquiers, les voisins, le bacille, au Moulin Vert elle va danser toute la nuit, fixer la batterie de l’orchestre près de son coeur et libérer les ruisseaux d’endorphine, les cascades d’hormones qui te rendent vivante. »

Amis bookiners infidèles qui cherchez à évoluer, ouvrez grand les yeux et prenez-en de la graine. Mathilde nous offre ici une grande leçon de fidélité. A 18 ans, elle aurait pu partir. Loin. Elle reste. Elle reste car elle aime. Elle aime sa famille et elle comprend les sacrifices que signifient aimer. Sacrifices oui, même si, et je parle à vous Bookiners, il ne faut pas s’oublier soi-même pour prouver qu’on aime, hein. La fidélité de Mathilde inspire. Vous admirererez sa détermination naturelle, sa maturité et sa sagesse. Car pour réunir sa famille en détresse et préserver la dignité de ses parents, la jeune fille lutte sans relâche. Elle s’efforce d’être forte, elle devient le centre de ce corps éclaté. Mineure émancipée, audacieuse et presque scandaleuse. L’adolescente multiplie les allers-retours au sanatorium, s’efforce de récupérer son frère des griffes de l’assistante sociale, elle rallume les feux éteints et cherche sans cesse la joie. Son père, son « prince préféré des bacilles » et sa mère, sa « princesse pulmonaire tant aimée » s’efforcent de répondre aux efforts de leur fille.

« Le son émis par l’harmonica sonde le thorax comme le rayon X, tu joues selon l’état de ton poumon. Soudain monte une valse légère. Paulo a une respiration de valse, cadence moyenne. Un poumon version valse. Ça fait des siècles qu’il n’a pas joué de valse, celle-ci est lente et sobre, un tempo de pavane. »

Et vous, bookiners fatalistes qui levez les yeux au ciel, vous qui pensez que tout est écrit d’avance, vous qui croyez que ce qui va arriver doit arriver, que si le mauvais sort s’abat sur une famille comme celle-ci, c’est parce qu’il en a été décidé ainsi; alors ce roman saura faire un beau pied de nez à votre pessimisme, vous en ressortirez grandis et peut-être même avec un sourire aux lèvres. Rien n’est jamais arrêté tant que vous êtes vivant(e). Mathilde refuse la fatalité, quitte à se priver de manger pendant plusieurs jours.

« Est-ce qu’on peut être libre sans argent? Mathilde le sait, la pauvreté est une prison. N’empêche: elle a voulu son émancipation, préférant la misère aux tyrannies de la veuve et de l’assistante sociale. »

Car ses efforts s’accompagnent d’immenses sacrifices, et l’adolescente bouillonnante de vie finit par s’abîmer sérieusement dans la mission qu’elle s’est donnée, écrasées de responsabilités d’adultes. Mathilde finit même par sombrer. Mais ça, c’était sans compter sur son inébranlable combattivité. 

« Elle voudrait que ça s’arrête, mais si on lui demandait quoi, ce qui devait s’arrêter, elle ne saurait pas répondre. (…) C’est douloureux d’être vivante. »

Pour ceux qui cherchent à comprendre le monde qui les entoure, pour les bookiners qui ont perdu leurs rêves de vue, la suite du roman est pour vous! Vous verrez que des rencontres peuvent changer votre vie, que l’autre pourra vous aider à lire le monde mais aussi à renouer avec vous-même. Car heureusement, Mathilde s’entoure de présences qui la relèvent et la soutiennent. Les rencontres avec Walid le marocain qui la pousse à ne pas oublier ses rêves, Jeanne, la simplette du village qui ne craint pas les bacilles, et la directrice du lycée qui lui ouvre les portes d’un monde plus vaste qu’elle ne l’entrevoit et sème en elle l’espoir d’une vie meilleure en lui apportant des journaux, illuminent les pages et la vie de la jeune fille qui porte sa famille à bout de bras. C’est cette ouverture sur l’extérieur qui sauvera la jeune fille. C’est ce qui m’a bouleversée dans ce roman: non je ne suis pas fataliste, mais disons tout de même que Mathilde partait avec une sacrée longueur de retard. Or son entourage, pendant l’agonie de ses parents, saura la faire revivre et surtout l’alléger. Ne refusez jamais une main amie, peut-être aura-t-elle le pouvoir de vous sublimer ou mieux encore, de vous sauver. 

Je conseille aussi à nos bookiners qui ont perdu un être cher de lire cette histoire. Parce que Valentine Goby rend un magnifique hommage à la mémoire des milliers de personnes disparues dans ce sanatorium. Parce que la disparition de Paulot n’est pas larmoyante, elle est dure, oui, mais l’auteur y insuffle une joie inarrêtable dans les moments difficiles de la vie d’une jeune fille. Parce que grâce à ce roman qui raconte une belle histoire d’amour, la mémoire de tous ces « tubards » ne disparait pas sous les gravats du grand paquebot blanc tombé en ruines au milieu de la forêt. 

Ce roman a été une claque.

J’y ai dégusté une grande leçon de courage, une belle leçon de liberté aussi. Car sauf quand sa santé mentale lui fait défaut, Mathilde, du haut de ses dix-neuf ans, va tout au bout de ses convictions, tout au bout d’elle-même pour défendre ce qu’elle a de plus précieux : sa famille et sa liberté. A ceux qui baissent les bras face à la difficulté, l’adolescence sacrifiée mais entière de Mathilde vous démontrera que rien n’est impossible pourvu que l’objectif en vaille la peine, pourvu que vous soyez en accord avec vous-même.

Régalez-vous mes bookiners !

Vous écouterez bien une petite lecture pour la route ? Cadeau !