sMardi 26 décembre, 2h00 du matin 

émoticône dialogue texto sms– Hiiiii mon Hélo. I miss you. How is Chicago ?

– Honeymoon ! (I miss you more, mais chuuuut, c’est un secret 😉 ). Chicago se porte comme un charme. Elle arbore d’élégantes jambes télescopiques et nues sous l’hiver audacieux. Grattes ciel à perte d’horizon. Et toi ? ton Noël ?

– Nous étions 35 à la maison. Je t’avouerai que même radieux, c’est quand même long Noël en famille. Il faut tenir chaque membre de ta famille au courant de toutes tes turpitudes de l’année et répondre 45 fois aux questions leit-motiv « comment se passe ton master ? » « et plus tard alors, des idées ? » « Toujours pas de copain? » « Ne me dis pas que tu vas finir comme ta cousine Christelle, un appareil dentaire à 30 ans, et le célibat pour robe du soir, c’est pas une vie Tatiana » « L’ESCP est une très bonne école, mais pour faire quoi après ? C’est vaste le Management. » « Pourquoi ne m’appelles-tu pas plus souvent ? » « Téléphone à ton père, c’est Noël quand même » « tes 30 ans approchent, il va falloir nous faire de beaux métisses aux cheveux crépus. » « Pourquoi as tu arrêté le piano, c’est dommage, tu as tout perdu ». « Fais attention à ce que tu manges chérie, les bourrelets ne préviennent qu’après s’être installés ».  Je te passe la litanie entière mon ange, ça prendrait tout un livre.

– Olala l’angoisse. Je t’avouerai que moi aussi je commence à saturer tranquillement. C’est assez fou comme des êtres du même sang peuvent être à ce point aux antipodes, arythmés, syncopés. Sur des planètes opposées dans des directions paradoxales. Je le ressens tous les jours avec ma famille, et les aimer ne fait pas l’affaire. C’est ce qui m’effraie davantage, car je me rends compte que l’amour, parfois ne suffit pas… à combler nos vides et nos différences. C’est fou. Vertigineux.

 – Quelle idée des hommes de faire naître Jésus tous les ans putain. PAIN IN THE ASS

– Hahahaha t’es complètement maboule !

– Je comprends totalement ce que tu dis, et en grandissant, mes intuitions de distance par rapport à ma famille deviennent des certitudes, et je ne sais pas comment m’en dépêtrer. Rester indépendante peut-être et ne rien exiger d’eux, les laisser, et les aimer comme ils sont et établir quand même en pointillés, les limites de notre conformité. Parce que je te jure, à les entendre, on devrait tous penser de la même façon. Ça me tue.

– #Preach !

– Ahahahah ! J’adore quand tu parles en #. Bon. Passons aux choses vitales et sérieuses. J’ai commencé Danser au bord de l’abîme, allongée sur mon nouveau lit, un sommier à ressorts (famille nombreuse, si tu m’entends).

– Ah ! Dingo. Alors ? Heureuse ?

– Dubitative. Ça fait seulement 100 pages que je côtoie Emmanuelle. Son mari, un peu aussi, Olivier. Et puis ce mec à la bouche en cœur, au sex appeal affriolant, Alexandre. Je ne sais pas trop quoi en penser pour l’instant. Langueur, vertige, un soupçon d’ennui, avec quelques relans de sublime, et toujours cette même plume emprunte d’une humanité sans appel, troublante. La vraie. La nôtre. Dans toute sa splendeur et ses contradictions. PAUSE. On en parle de la beauté du titre, s’il te plait. Vertige.

– De 0 à 10 ?

– 7.

– Pas mal ! De 0 à 10 sur l’échelle du roman guérisseur?

– 7 !

– You go girl !

– Je m’endors. Enjoy Chicago chica !

– Jeux de mots douteux.

– Passons.

– Ahahahaha

Mardi 26 Décembre, 10h00

– Bon c’est officiel, j’ai gagné 39 bourrelets, et 20 kilos. Jpp.

– Ahahahah honeymoon, moi j’ai pas le temps de me peser, c’est risqué de se foutre à poil sous – 25°C. Ce n’est pas une blague.

– OMG. Stop.

– Je te jure !

– C’est bien parce que tu risques d’avoir bonne mine en rentrant. Ahahahahah !

– #mameilleurepoteestuneconnassebutwhocares

Mercredi 27 Décembre, 3h00 du matin

– Vertige. Larmes incandescentes. Mon sommier de matelas est creusé par la douleur. Je pleure à n’en plus finir. Magnifique mon dieu, magnifique.

– De quoi me parles-tu mon ange ?

– De Grégoire. De son écriture. Il a un don pour les tumultes. C’est la vie qui jaillit comme une gifle devant tes yeux et dans ton cœur. Je suis bouleversée. J’ai peur de continuer ma lecture. I am overwhelmed. As heck.

– Ok, respire Tat. Les Bookiners et moi t’attendons, prends ton temps.

Ludovico Einaudi – Nuvole Bianche 

Mes chers Bookiners, mes mots sont encore chauds de ceux écrits par Grégoire Delacourt. Je crois que mon cœur est apaisé, même s’il tangue beaucoup. Je dois vous raconter ce qu’est Danser au bord de l’abîme. Je dois vous faire découvrir ou redécouvrir ce roman-tornade, ce roman-turpitudes. Cette vie-tempête. Cette écriture magistrale. Qui soigne et qui apaise. Je vous le dis sans fausse modestie, je ne serai pas à la hauteur. Mais je porte des talons. Qui sait, ils délieront peut-être mon verbe jusqu’à une certaine justesse.

Il va sans dire, doux Bookiners, que publier notre revue en cette période de début d’année n’est pas un hasard. Et si vous preniez la résolution de vous écouter, de soigner vos méandres et de vivre au présent pour 2018 ? C’est vrai, ce n’est pas une sinécure, mais je crois qu’Emma vous montrera comme il est nécessaire de faire de son bonheur un souffle ardent de tous les jours car :

« La vie est la courte distance entre deux vides. On ne cesse de vivre au futur…mais le passé est déjà là. »

Elle s’appelle Emmanuelle. Mais tout le monde l’appelle Emma. Sauf sa maman. On pourrait dire, alors, qu’elle s’appelle, comme la signification étymologique de son nom, «Bonne Nouvelle », Emmanuelle. Mais tout le monde pressent déjà ses vertiges-Bovary. Ses vides et ses ivresses assassines. Alors ils l’appellent Emma. Inconsciemment pourtant. Sauf sa mère-morale et moralisatrice.

Tout se passe comme si nous, lecteurs, nous Bookiners, nous étions réquisitionnés, au tribunal, assis devant Emma. Elle tenterait d’expliquer l’inexplicable. Un décompte vers le déluge. De donner des raison à l’irrationnelle. De nommer ses vertiges, et parvenir, enfin, à justifier la mécanique du désastre, à justifier pourquoi, pour un inconnu qui essuyait ses lèvres roses au hasard d’une Brasserie, elle a décidé de quitter son mari qu’elle aime, ses enfants qu’elle adore, sa vie heureuse et paisible pour vivre des aubes nouvelles et des matins brûlants. Ailleurs.

Nous la regarderions dubitatifs. Nous la regarderions avec ces jugements durs et sévères que nous, hommes et femmes faillibles nous sommes prompts à porter envers les failles de d’autres hommes, et surtout de d’autres femmes. Nous invoquerions la morale, et autres lâchetés pour ne pas agir et vivre las, malheureux et frustrés. Nous tendrions une oreille curieuse mais distraite devant ses désastres en pensant qu’elle l’a bien cherché la colère de ses enfants, la maladie de son mari, la culpabilité qui pousse au cœur et au corps, comme des ronces enracinées, qui viennent de loin pour déchirer ses nuits  et ses silences. Puis elle nous raconterait tout, sa vie, ses vides et ses songes. Son insatiable envie d’aimer jusqu’à trébucher. Ses désirs existentiels. Ses nécessités de femme. Alors, nous pleurerions avec elle, nous partagerions ses larmes, nous deviendrions frères et sœurs de sa quête. De ses ténèbres. De sa chute. Et de sa rédemption.

Bookiners dont l’esprit déraille. Vous n’êtes pas seuls. Il y a vous, il y a Emma, et il y a toutes les versions potentielles de nous-mêmes. Car rien n’est assez immuable pour ne pas dérailler. Même l’amour qu’on porte à ses enfants. Même la morale qu’on porte en nous.

La vie d’Emma pouvait se regarder comme une vie bien ordonnée. Il n’y avait pas de tumultes à Bondues. Il y avait une vaste maison blanche sur le Golf, sans grillages, à côtés d’autres maisons blanches. Il y avait des cendriers Hermès blancs prostrés sur la table basse, avec de petits chevaux dessinés, polis, rouges ou bleus. Il y avait des gros bouquins d’art à côté des cendriers que personne n’ouvrait jamais. Il y avait la sérénité. La tendresse. Il y avait trois enfants, Louis, Manon, Léa. Il y avait un mari aimant, Olivier, depuis 18 ans. Il y a cette famille heureuse, la sienne. Et pourtant, une matinée du 20 Avril, Emma décide de tout quitter, son mari, ses enfants. Pour un inconnu qu’elle a observé longtemps dans la Brasserie André. Pour un inconnu, dont elle ne connaît que la bouche, le désir, et le prénom : Alexandre. En d’autres mots, Emma décide :

« D’inciser à jamais le cœur de ceux qu’elle aimait. »

Emma décide : de danser au bord de l’abîme. Elle décide de renaître.

Après 39 ans de vie sur les rails, la vie d’Emma déraille. Bookiners qui perdez pied, regardez Emma. Vivez Emma. Devenez Emma. Aimez Emma. Et vous réussirez peut-être à sonder les pourquoi, à comprendre les comment on en arrive à ça. Comment on en arrive à quitter tout ce qu’on a construit, tout ceux qu’on aime infiniment, pour le désir, pour le présent, pour le fugace. Pour une possibilité d’infini. Et comprendre, c’est déjà guérir.

Bookiners qui perdez un peu la boule, quelque part entre ciel et terre, regardez Emma, vivez Emma, devenez Emma et aimez Emma, et vous saurez déceler chez vous les premiers symptômes du déluge. Les premiers sons de l’alarme en vous qui vous conjurent de vous écouter, de vous réaliser aussi pour vous même – pas seulement à travers et pour les autres. Écoutez ces sons qui vous assurent avec raison que Vivre pour soi, n’est pas immoral. C’est une injonction. Pour vivre sainement avec les autres et pour aimer à la hauteur, ceux qui vous aiment. Ecoutez vos souffrances, soignez vos vides et vos méandres avant qu’ils ne torpillent votre bonheur car :

« Nos souffrances ne sont jamais profondément enfouies, nos corps jamais assez vastes pour y enterrer toutes nos douleurs. »

La souffrance d’Emma venait de loin, du profond de ses entrailles, elle venait de ses faims, de ses quêtes et de son feu non consumé. Elle venait de sa mère et de son austérité, de la société et de sa médiocrité. Et de toutes ses lâchetés accumulées, puisque :

« Les mères nous apprennent la patience, cette cousine polie du renoncement, parce qu’elles savent qu’entre le désir et l’amour, il y a les mensonges et la capitulation. »

Ne jugez pas Emma, prenez là comme elle est, humaine, trop humaine, et c’est ce qui fait son sublime et la beauté du livre, qui est la vie elle-même, les hommes eux-mêmes. En aimant Emma, qui aima jusqu’à sa perte, vous entamerez avec elle le chemin de la guérison.

Bookiners qui n’aimez pas vos part d’ombres et vos ténèbres, apprenez à vous regarder, à vous apprécier, à vous embellir. Avant d’écourter cette partie, je voulais vous dire que je crois que beaucoup des turpitudes d’Emma résident dans le fait qu’elle attendait quelqu’un d’autre pour l’embellir, pour la faire renaître, pour la faire éclore. Je crois qu’Emma avait honte de ses envies, honte de ses élans de femme, qu’elle faisait taire pour accomplir ses devoirs de mère et d’épouse. Alors elle sommeillait en elle, elle se vidait d’elle. Pourtant,

« Souffrir en silence est un désaveu de soi-même ». 

Alors, pour cette nouvelle année, apprenez à vous aimer Bookiners, apprenez à aimer toutes les composantes de votre être même les plus sombres, pour ne plus jamais vous oublier, et donc, pour ne plus jamais vous perdre.

Bookiners dont un être cher s’est envolé, approchez que je vous borde de tendresse. Approchez, qu’Emma vous rappelle que l’être que vous aimez est partout en vous et autour de vous, des corolles des fleurs aux particules du vent. L’être qui vous a quitté est présent. Je m’explique.

Emma Aime. Et aimer ne se conjugue qu’au présent. Jour après jour. Aimer est une urgence, un impératif. Un impératif ne laisse pas place au doute. Alors c’est dans cette certitude qu’Emma part rejoindre Alexandre. L’homme de la Brasserie. Un 20 avril.

Alexandre ne viendra jamais.

C’est la fin de l’ivresse et le début de l’hiver. Endeuillé.

Faire le deuil du futur au présent.

Deux pages de Grégoire ont suffit à la fin de la première partie « Brasserie André » pour me faire basculer entièrement dans le roman, dans la douleur sourde de tout le livre. A partir de ce moment, tout s’est décuplé en moi et tout s’est déchainé contre Emma. Elle a perdu beaucoup de larmes, elle a perdu beaucoup de mots, puis elle a fini par accepter, par pardonner l’abandon d’Alexandre, le rire méchant de dieu et le pied de nez de la fatalité. Et puis il y a ce père aussi, qu’Emma a perdu très jeune, et dont il semble qu’elle en a seulement fait un semi-deuil, une semi-guérison. Je dois me taire Bookiners, mais je vous dirais qu’il y a ceux qui s’en vont, et il y a ceux qui restent. Un peu honteux d’être encore vivants. Un peu frustrés aussi, de rester là quand les autres sont partis. C’est un fardeau et un cadeau de rester vivant, mais c’est aussi une promesse. Alors Emma entame avec nous, main dans la main, le long chemin vers l’acceptation de l’absence, du vide et de la béance afin d’arriver à la compréhension que l’abandon n’est pas une lâcheté, mais une impossibilité, et que la mort est une autre forme de présence. Je vous propose de la suivre vers ce chemin Bookiners pour marcher à nouveau vers la vie, retrouver les cimes et devenir le vent.

Je dois abréger, ma revue se fait longue. Je vous dirai enfin Bookiners au pardon difficile que vous serez tour à tour dans la peau des lésés et dans la peau des fautifs, vous serez Emma qui apprend à pardonner à sa mère de ne pas être celle qu’elle aurait voulu qu’elle soit, vous deviendrez les enfants d’Emma, qui, par la colère, puis par un aveu infime d’amour caché au creux d’un sourire, comprendrons que même si les actes de leur mère est au delà du dicible, il y a entre eux ce lien d’amour qui persiste et survit à jamais, envers et contre toutes les offenses. Ensuite vous serez Olivier, puis Emma, puis Olivier, puis Emma, puis les deux, et vous verrez comment les mots et l’amour apaisent les trahisons les plus profondes. Pardonner commence par concevoir l’impossible. 

Et le pardon est là, droit sur ses dix orteils pour étreindre les rescapés :

« Je ne suis pas retourné me baigner dans l’eau glacée. Je n’ai pas essayé de te noyer. De noyer ton absence. J’ai pardonné ton absence ».  

Bookiners qui n’avez plus d’espoir, je vous rassure, le printemps revient toujours, et avec lui ses promesses. Et avec elle la lueur. Et les tempête s’apaisent. Là encore, c’est un retournement de situation magistral que Grégoire Delacourt opère, il devient frère et peintre de la vie-même pour en percer ses mystères.

Je vous dirai surtout qu’après le tumulte des vagues,

« La mer se fond toujours dans le ciel, à l’approche du soir, pour dessiner un tableau sur lequel toutes les histoires peuvent encore s’écrire. »

Je vous laisse Bookiners avec ce roman dans les mains, et cette rédemption en chemin.

2018 est là, et: 

« Le présent est immense (…) il est notre terre, et le seul lieu de bonheur possible.»

Alors, alors, dansons, au bout des étoiles et au bord de l’abime, tant que nous sommes vivants.

Doux baisers tendres,

 

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