Lundi 19 Juin, 2017, 22h00

– Si je me marie avec Benjamin tu voudras bien être ma demoiselle d’honneur, mon ange ?

– …

– J’espère que Chiara m’en voudra pas. Je vais lui écrire une lettre. En prévision.

– …

– Mais qu’est ce que tu fous ?

– Je suis concentrée. C’est important, je parle à des fourmis. Le temps que tu persuades Benji Biolay de te mettre la bague au doigt, j’aurai le temps d’apprendre le langage de tous les animaux du monde.

– Je t’offrirai des mouchoirs quand Nekfeu et moi on se dira « oui » devant Monsieur le maire.

😂

– On parie ?

– Tatiana, 24 ans, polyandre. Dans sa tête.

😂 Ma meilleure amie est plus odieuse que Yann Moix. Deux emojis qui s’étouffent de rire (ceux là n’existent pas encore).

– Si à 35 ans, tu n’es toujours pas mariée à Nekfeu, tu m’offres un voyage aux Maldives avec Gus.

– Parfait. Et si tu perds, tu chantes Mariah Carey devant tous les invités de mon mariage dans une robe à trous que je t’aurai cousue. Ça va, je suis plutôt cheap.

– DEAL !

– Je suis en train de tourner la dernière page d’un livre que j’ai acheté au détour d’une ruelle, sur Amazon land, pour sa jolie couverture et son titre intriguant.

– Il s’appelle comment ?

– Fatima, ou les Algériennes au square.

– Elle ne s’appelait pas Fatima la femme de ménage d’hypokhâgne, avec qui tu parlais souvent ?

– Si, justement. Je l’aimais beaucoup. Depuis, je ne l’ai pas revue. Mais j’ai toujours voulu la comprendre, comprendre un peu sa vie, et comprendre la mélancolie de son sourire. Je n’ai pas envie de m’embourber dans des généralités, car j’imagine que la vie des immigrées maghrébines n’est pas nécessairement comme celle décrite par Leïla Sebbar, mais je pense que la vie de « notre » Fatima, devait ressembler à celle des « femmes au square ». Elle avait une famille très nombreuse, elle aussi. Elle vivait en banlieue parisienne dans un appartement trop petit, elle aussi. C’était une femme forte et intelligente, même si elle ne savait pas lire, elle non plus. Mais je suis un peu confuse par ce livre. Je ne sais pas vraiment ce que j’en ai pensé, encore moins si je l’ai « aimé » dans toute la densité que ce verbe comporte. Mais étrangement, il m’a apaisée. J’ai vu défiler quelque part, derrière les lignes, des bribes de la vie de ma mère, de mes tantes surtout, des bouts de souvenirs de mon héritage, un peu. Et puis de voir ces femmes, à la fois combattives et résignées, ça ma donné envie de vivre debout, pour être à la hauteur de ma liberté.

– Les bookiners et moi t’écoutons, honeymoon.

Je vous offre ce petit bijou en musique de fond pour vous bercer en lisant ma revue, c’est une très belle chanson d’un groupe algérien qui s’appelle Babylone.

Babylone – Zina 

Fatima ou les Algériennes au square de Leila Sebbar est déroutant. Je ne crois pas avoir aimé ce livre, dans toute la force que le mot suppose. J’ai toujours eu beaucoup de mal avec les livres sans chapitre. Je trouve ça illisible. Alors, ça me met en colère, la même colère que lorsque je mange un pain au chocolat avec lamelle de chocolat invisible. C’est odieux. Du coup, maintenant, j’achète des croissants au Nutella. Il paraît que c’est mieux pour la cellulite.

Sans chapitre, ce livre se fait chant, se fait témoignage ininterrompu, porte-parole de ces femmes aux destins scellés, dans cette Courneuve de malheur, loin de l’Algérie, loin de leur patrie.

Le square, ce huis clos spirituel, c’est le lieu de rencontre de ces maghrébines, belles, jeunes encore, aux jambes alourdies par les nombreuses grossesses, à la voix qui chantonne encore malgré leur jeunesse qui s’étiole, dans une France qui ne veut pas vraiment d’elle, à élever trop d’enfants, avec trop peu, dans trop petit, et dans le respect de peut-être un peu trop de traditions. Les personnages de ce roman se mêlent et se mélangent, sûrement parce qu’ils sont liés, unis par le même quotidien, le même destin. Mais Fatima et sa fille Dalila ainsi que Ali et Aïcha se distinguent de cette histoire indistincte. Comme des échantillons, ils serviront de portes d’entrées dans la vie de toutes les maghrébines du square.

C’est drôle, car même si je n’ai pas vraiment aimé ce livre, je vous le commente, car au-delà des maux qu’il peut soigner, je le trouve  important pour comprendre un sujet – l’immigration – et un monde qui nous échappe souvent dans des généralités malencontreuses. 

Si vous ne voyagez plus ce livre vous emmènera avec lui, vivre avec ces femmes arabes à la Courneuve, dans la cité des 4000, dans leurs traditions et dans leurs quotidiens. Chaque jour elles se retrouvent au square pour discuter, échanger leurs anecdotes. Et alors, on voyage, en douceur, porté par leurs histoires. L’écriture est simple, déliée, libre aussi, et la troisième personne est omnisciente. Alors, nous lecteurs, vous bookiners, en vous immisçant dans ces vies qui ne sont pas les vôtres, vous voyagerez:  

« Mustapha (un des fils d’Aicha) pissait au lit, elle disait. Elle avait du mal à faire les lessives dans le petit évier du réduit qui lui servait de cuisine-salle de bains, le linge ne séchait pas, les draps et les culottes s’accumulaient, ça sentait mauvais. Elle n’avait pas d’argent pour la laverie, son mari lui en donnait mais ça ne suffisait pas, la laverie coutait cher pour elle. Elle ne voulait plus parler à son mari de ses difficultés. Le soir lorsqu’il fermait le rideau de l’épicerie, après avoir rentré et rangé les cageots, tout préparé pour le lendemain, il avait à peine le temps de manger un morceau sur le coin de la table. S’il la prenait, c’était sans un mot. »

Vous voyez, c’est étrange comme cette écriture épurée, simple, nous susurre la vie de ces femmes, en douceur. Il y a des scènes violentes aussi. Parce que leur vie est violente, leur quotidien rude et âpre parfois. Mais voyager, c’est aussi ça, sortir de sa bulle et toucher la misère du regard. 

C’est pour ce voyage initiatique dans la culture algérienne et musulmane que je pense aussi que ce roman vous aidera à ouvrir les yeux, à saisir le monde, différemment. Dès lors, il vous guidera, comme il m’a guidée, à comprendre la réalité d’autres cultures qui vivent près de nos cultures, avec nos cultures, si proches, que notre incompréhension distancie parfois à tort. Lorsque vous vous étonnerez, un peu en colère, un peu capricieux/se que l’épicier du coin soit exceptionnellement fermé à 22h30 un samedi soir, alors que vous avez oublié d’acheter une bouteille pour la soirée à laquelle vous êtes invité/e/s et que vous comptiez sur lui, alors, vous sourirez et penserez que l’épicier a peut-être la vie d’Ali, et que s’il a fermé, c’est qu’il a ses raisons. Le lendemain, en passant à côté de l’épicerie, vous irez le saluer avec toute la bienveillance dont vous savez faire preuve, parfois. Parce qu’après cette lecture, votre épicier, vous l’aurez compris. 

Si vous êtes déraciné(es), ce livre est un livre de déracinés. Fatima, ses amies et leurs maris, sont partis d’Algérie pour vivre le rêve français. Juste après la guerre d’Algérie, il y avait un «rêve » français. La France, c’était l’Eldorado du Maghreb. On pensait gagner gros dans le pays de la civilisation en reprenant un bar, une boutique, afin d’envoyer des sous aux membres de la famille restés à Alger, à Oran. On voulait gagner gros pour construire la maison algérienne qu’on avait pas pu construire parce qu’on n’avait pas les sous. Mais comment vivre sans ses racines, sans son pays dans un pays dont parle mal la langue, avec lequel on ne partage pas la religion, les traditions ? Alors on recrée cette tradition, coûte que coûte, même si elle a ses abus, même si elle a ses écueils. 

« Ali tenait beaucoup au hammam hebdomadaire avec ses fils et pas seulement par hygiène. Il les frottait doucement et longtemps pour bien savoir que ces fils avaient le même corps que le sien, le même sexe circoncis. Il leur racontait l’Algérie qu’ils n’avaient jamais vue, il fallait leur rappeler, chaque semaine qu’ils avaient un pays. »

Ali et les autres hommes de ce livre ont décidé d’apposer et d’imposer leur rites en France à leurs enfants. Ça peut paraître déroutant, excessif aussi, et pourtant, ce roman, parce qu’il montre tout, sans juger, nous fait comprendre que derrière ce désir infaillible de « faire comme si Paris était l’Algérie » il y a la culpabilité d’avoir quitté sa patrie.

Je me sens souvent déracinée. Pourtant, je suis issue de la deuxième génération d’immigrés, donc mes racines prennent sens et prennent forme dans la France toute entière. Même si j’en suis très heureuse, on n’éteint pas le cri du cœur, et on ressent quand même qu’il y a quelque chose en soi qui chuchote des mots d’Afrique. Des mots de loin. Quand j’ai lu ce roman, je me suis sentie enracinée. D’abord parce que les images de ces femmes algériennes, marocaines, kabyles, qui parlent à s’étourdir, à perdre haleine, avec cet accent de là-bas, m’ont apaisées. Aussi, parce qu’en lisant l’intransigeance des pères maghrébins face à leurs enfants qui veulent tout oublier, tout renier parce qu’ils ne comprennent pas pourquoi on leur parle d’un pays qu’ils voient si rarement, j’ai compris un peu plus qu’être déraciné peut nous entrainer vers les extrêmes culturels : le déni total ou l’intégrisme. Et si s’enraciner c’était accepter toutes les influences qui font que nous sommes qui nous sommes? Et si, les embrasser tour à tour, en cultivant chacune d’entre elles, comme on peut, c’était ça, s’enraciner? Je n’ai pas de réponse définitive, mais ce roman interroge les racines. Et interroger ses racines, c’est encore s’enraciner, je crois.

Enfin, si vous êtes fataliste, alors, ce roman partagera avec vous l’arrière-goût que laisse la fatalité derrière elle. Fatima et les algériennes du square ont ce petit quelque chose de fataliste, de résigné. Elles n’ont pas eu le droit, pour beaucoup, d’étudier à l’école. Elles se sont mariées tôt, ont fait des enfants tôt. Puis elles sont restées là, dans cette Courneuve triste à s’occuper des petits, et des maris. Parfois, elles voudraient tout quitter, mais elles restent. Il faut du courage pour rester, j’en suis certaine, mais il en faut davantage pour interroger sa vie, questionner le pourquoi du comment, et essayer de changer, si ce n’est sa propre vie, celle de ses enfants afin de leur laisser la liberté en héritage. Si Fatima reste à la Courneuve parce qu’elle a décidé d’accepter la fatalité, sa fille, Dalila s’en va. Elle fugue, pour de bon. Elle arrache sa liberté à la fatalité. Ça mes bookiners, ça inspire! Vous qui êtes libres, et qui voulez changer votre vie, changez-la! Même par morceaux, même pas à pas. Fatima est admirable, c’est vrai, car il y a quelque chose de beau dans la résignation, mais Fatima n’est pas heureuse. Alors, si vous êtes là assis, à lire ces 3 longues pages avant de vous décider à acheter ce livre, c’est que vous voulez être heureux.

Je crois que je ne me trompe pas sur ce dernier point, si ?

Laissez-vous faire : asseyez vous, écrivez les petites et grandes choses que vous désirez changer dans votre vie, et commencez par petits bouts.

PS : J’ai passé sous silence la jolie histoire d’Aïcha et d’Ali. Comme ça, il vous restera encore de belles choses à découvrir et à comprendre.

Des baisers mes bookiners.