Le premier truc qui vient quand on demande à quelqu’un de parler du livre qui a changé sa vie, c’est presque toujours quelque chose de l’enfance qui ressort. Je pourrais vous parler de Baudelaire qui m’accompagne depuis si longtemps. Mais non. On ne va pas faire ça. On va dire la vérité.

J’ai été dégoûté de la littérature pendant longtemps, écoeuré par la manière souvent froide et critique dont on l’enseignait à la fac. Je m’en étais écarté, ne voulais plus trop en parler. A l’origine mon blog, l’Albatros, parlait de musique et de cinéma. Presque exclusivement. Parfois un bouquin venait s’y glisser mais comme par accident. 

Il y a deux ou trois ans, j’allais très mal. J’étais en miettes après une rupture. Le cliché du mec qui ressasse les moments où ça a foiré.

Une chronique passe à la radio. De Gérard Collard, le fameux libraire. C’était dans la cuisine à l’heure du midi. Je jette une oreille distraite. Un roman, un chef d’œuvre, sorti il y a un an, s’emportait-il, dans une indifférence presque générale. La vie de Kurt Cobain vue du point de vue de son ami imaginaire, celui qui l’a accompagné toute sa vie comme on a pu le voir dans son journal intime et jusque dans sa lettre de suicide. Ça s’appelait Le Roman de Boddah d’Héloïse Guay de Bellissen. Je ne la connaissais pas, mais ça n’avait rien d’étonnant, j’étais hors du coup littéraire depuis longtemps.

Je sens qu’un truc se passe, rien qu’en écoutant la chronique. Ça ranime quelque chose. Ça réveille. Ça ressuscite. Comme tout un pan de mon âme qui sursaute. Kurt c’est mon adolescence, quand j’avais les cheveux longs et l’âme ténébreuse, un peu sauvage. Je reçois le livre. Je le lis en une journée. Je me prends un coup de poing au ventre, façon Salinger. Je décide de le chroniquer, d’en faire un article. Et en écrivant j’ai l’impression de me réconcilier, de sortir du trou, de retrouver un ami depuis longtemps perdu de vue. Moi. Ce mec qui s’était fui depuis des années, exilé dans les films, dans les concerts, dans toutes les tentatives possibles et imaginables pour s’éloigner de lui-même.

Alors je me suis assis devant mon clavier. Et je me suis mis à interpréter ce bouquin avec mes tripes, à dire que je l’aimais tellement que j’en avais mal au bide, à raconter tout ce que Kurt Cobain ou Nirvana ont représenté sur moi, à évoquer en creux la résurrection qu’a été cette lecture. Comme un fil qu’on croyait rompu et qui se renoue. Comme un musicien qui fait vivre une partition au son d’un piano. Depuis je n’ai cessé de le faire. De me réconcilier dans les livres. De m’y retrouver. De savourer les amitiés qu’ils provoquent. J’étais éclaté avant. Morcelé, éparpillé façon puzzle, un peu paumé.

C’est à partir de là que j’ai refondé ma vie. En ouvrant ce bouquin et en tournant ses pages.  Je ne l’ai pas décidé, je n’ai pas dit : « on efface tout et on recommence », comme dans les films. Ça s’est passé. Je me suis souvenu de qui j’étais. Ça m’a donné des nouvelles de moi. Celui qu’on perd de vue, parfois, pour la famille, pour les amis, pour le boulot. Par paresse ou bien par négligence. 

Lire ça coupe le pilote automatique. Vous vous dites au premier chapitre : « est-ce vraiment le destin que je veux emprunter ? » Ça fait cet effet au début de chaque livre. On ne sait pas si on va rentrer dedans. On ne sait pas si on va l’aimer. Mais si on prend le temps de lui prêter notre voix et d’emprunter la sienne, alors on s’enrichit d’une existence, de tout son bruit et de toute sa fureur parfois. On finit par la contenir. Et peut-être bien que ça peut vous sauver de pas mal de dérives. Pour moi ça a commencé avec Kurt, Boddah et Héloïse. Et ça se renouvelle depuis à chaque livre, comme si je collectionnais les réincarnations. Et je ne suis pas près d’en clore le cycle.

Nicolas