9 Mai 2017, 17h00

– Hélo ?

Yes, honeymoon ?

– Est ce que tu penses que 1+1 font toujours 2 ? C’est une vraie question.

– Je ne sais pas Tat. Mais si tu essaies de m’expliquer de façon douteuse ton découvert bancaire du mois de mai, je pense que tu devrais t’en tenir à A-B = NEGATIF si A < B 😂

– 😂 T’es la pire. Le jour où je flingue ma banquière pour manque de compréhension totale et crises-d’hystérie-répétées-envers-cliente-non-fautive-mais-victime-de-la-société-de-consommation, je ne manquerai pas de t’embaucher en remplacement. Pour l’instant, je me contente de lui apporter le quintal de macarons quand elle me convoque pour parler de « ma situation financière précaire ».

– Haha « situation financière précaire », quel enfer ta Gertrude !

– Mieux, elle s’appelle « Sixtine La Chapelle ». Ce n’est pas une blague 😂

– Ahaha ! Je viens de m’étouffer de rire.

– Trêve de plaisanteries, je viens tout juste de terminer un livre au bord du gouffre. Ebranlé, déchiré, sublime.

– « Sublime » ? Le mot ?

– Le mot, Hélo. C’est l’histoire d’une famille, d’une humanité ensanglantée. C’est tant d’autres choses aussi. Etrangement peut-être, je me sens réellement bouleversée, comme si c’était l’histoire de ma propre vie. Etranglée. Embaumée de silence, avec ce quelque chose de digne, de grand. Cela ne m’était arrivé que quelques fois, je crois. Ce quelque chose. Avec Le Père Goriot et Réparer les Vivants. 

– Ah oui. Right. Bon, Bookiners vous êtes prêts? Nous t’écoutons honeymoon. 

Incendies. Cette pièce de théâtre s’appelle Incendies. Et c’est un masterpiece. Un masterpiece échoué sur les rivages de l’amour, de la mort, de l’inceste, de la violence et du pardon. Un condensé de sublime qui se hisse dans les étoiles de la colère avec la douleur et l’amour en héritage.

Friends – Francis and the Lights 

Vous savez, Bookiners, pour arrondir mes fins de mois trouées par mes dépenses culinaires, je donne des cours de littérature à des Peanuts attachantes et récalcitrantes de Première et Terminale. Comme ma passion pour la littérature est sans limite, je lis avec eux toutes les oeuvres de leur programme. Et parfois, je tombe sur ça: des pépites au-delà des sillages du dicible. Et là, je remercie le ciel d’être encore en vie pour avoir croisé le chemin d’une telle oeuvre. Je vais essayer, le coeur qui palpite encore, de vous la raconter, de vous la décortiquer. 

Il est souvent difficile de pardonner. A ses parents, à ses amis, à cette vie qui ment et qui déçoit, parfois. A la tristesse. Il est souvent difficile de pardonner, je crois, car il est difficile d’accepter les erreurs, les limites, et l’humanité des autres. On s’imagine qu’on aurait fait différemment, nous, si on avait été confronté à une telle situation. Peut-être qu’on a raison, peut-être qu’on a tort. Ce qui est sûr, c’est que refuser de pardonner, c’est décider de garder la plaie qu’a creusé la douleur, béante, à vif, et à jamais. Je l’ai appris à mes dépens, à mes 21 ans, lorsque j’ai compris que pour sauver ma liberté, mon intégrité, et mon bonheur futur, il fallait que je pardonne au passé, à mon père, à son incapacité d’aimer, à moi-même et à mon incapacité d’accepter.

Dans Incendies,  les jumeaux Simon et Jeanne se confrontent à la nécessité de pardonner le silence de leur mère Nawal, lorsque celle-ci s’éteint à tout jamais. Simon et Jeanne vivaient avec cette mère, au Canada. Même si la pièce de théâtre débute avec la mort de Nawal, les colères de Simon qui affleurent au début du livre nous permettent d’esquisser les contours de la vie antécédente de cette famille brisée qui clopine comme elle peut. Nawal n’a jamais vraiment su montrer son amour à ses enfants, elle ne leur a jamais parlé de son passé, jamais vraiment de leur père, jamais vraiment de quoi que ce soit d’intime. Et un soir différent des autres, comme si la distance que ce manque d’amour avait creusée entre Nawal et ses jumeaux n’était pas assez, Nawal décide de se taire. Elle s’engouffre dans le silence, la nuit et l’indicible, sans explication, son préavis. Pendant les 5 ans qui ont précédé sa mort, Nawal apprivoise le silence, malgré les supplications, les colères et la détresse de ses jumeaux. Comment pardonner ce dédain, ce refus de parler, de partager, de s’expliquer?  Ce refus d’accorder à ses propres enfants, le droit de savoir. 

A sa mort, Nawal charge son ami et notaire Hermile Lebel de remettre à sa fille une veste en toile avec le nombre 72 au dos, et à son fils un cahier rouge. Puis, tous les deux reçoivent une lettre. Simon est chargé de la remettre à son frère. Jeanne est chargée de la remettre à son père. En une matinée, Jeanne et Simon en apprennent plus sur leur passé et leurs origines que durant toute leur vie: ils ont un père et un frère, vivants. Comment pardonner le silence de leur mère, comment pardonner ses omissions, ses actes manqués? 

Si Simon jure, crie et se débat dans sa douleur:

« Elle nous aura fait chier jusqu’au bout! La salope! La vieille pute! La salope de merde! L’enfant de chienne! La vieille câlisse ! On se disait à chaque jour depuis si longtemps elle va crever, salope, elle arrêtera de nous emmerder… Et là, bingo! Elle finit par crever ! Puis, surprise! C’est pas fini! Je lui cognerais le cadavre! »

Jeanne décide d’accomplir la dernière volonté de sa mère: retrouver son père et lui donner cette lettre. Par cette expédition, elle tente de comprendre le silence de Nawal, et dès lors elle entame le processus du pardon. Le pardon, c’est ce pas vers l’autre et la souffrance qu’il/elle a engendrée, par delà les reproches. En regardant les réactions antithétiques de Simon et Jeanne, c’est comme si vous étiez confrontés aux deux types de réactions que vous pourriez tour à tour avoir, avec les conséquences respectives qui en découlent. Jeanne cherche et retrouve la paix en se réconciliant avec ce qui lui échappe – le silence de sa mère; tandis que Simon se meut dans les eaux troubles du passé et de l’amertume, sans réussir à avancer.

Je crois qu’en fait, lorsqu’on pardonne, ce n’est pas pour l’autre, c’est pour soi-même, pour son propre salut, sa seule sérénité.

Dans cette course pour conjurer l’indicible et le silence, c’est un lourd secret que Simon et Jeanne vont faire éclore, en même temps qu’ils découvrent leur passé, leurs origines, un Liban en guerre, un Liban en sang. Leur Liban. 

Si vous désiriez voyager, well, Incendies est de tous les voyages. C’est un voyage dramaturgique d’abord – car je dois vous dire que la superposition des temporalités du récit est magistrale. La douleur que Nawal et sa meilleure amie Sawda ont portée, ont vue, a imprégné le sol, les arbres et le ciel de leur réminiscence, à l’encre noir et au fer rouge. C’est un voyage émotionnel ensuite – tant par l’histoire elle même que par les mots, le verbe, la phrase, qui épousent les effluves du coeur. Enfin, c’est un voyage historique et culturel dans le Liban de la fin du 20ème siècle, défiguré par des guerres entre hommes du même sang, entre frères. Ce Liban, c’est le Liban de Nawal et Sawda, c’est un Liban qui se meut dans la mort et le grotesque sublime des hommes. Incendies, c’est un voyage vers l’indicible. Ma tournure n’est par rhétorique, vous verrez. Car ce livre s’échappe et se dérobe sous sa densité, sous ses non-dits, san apparente simplicité et son apesanteur. 

C’est donc dans cet indicible, indicible que tout le livre va tenter de dire, de déceler, que jaillit le sublime, dans la limite des mots, dans leur gouffre et leur insuffisance. Il y a ce secret qui m’empêche de tout vous expliquer comme il se doit, mes bookiners, mais bientôt vous saurez. C’est aussi dans l’amour éternel que Nawal et son premier amour Wahab se sont promis que la pièce irradie. La force du couple de Wahab et Nawal vous fera croire encore en l’amour, et ce, même après tous les obstacles que cet amour rencontrera. Car en fait, si l’histoire de Jeanne et de Simon a une origine, un commencement, alors, cette genèse ce n’est ni le silence, ni la haine, mais l’amour immense que partage Nawal et Wahab l’un pour l’autre. Tout commence très tôt, ils ont 13 et 15 ans, mais ils s’aiment. Leur amour est si grand qu’ils décident de s’appartenir pour toujours en donnant naissance au fruit de leur amour. 

« A peine sortie de l’enfance, je t’avais trouvé, Wahab. Et c’est avec toi que je tombais enfin dans les bras de ma vraie vie. J’ai un enfant dans mon ventre Wahab. Mon ventre est plein de toi. Et quand j’ai entendu la vieille Elhame me le dire, un océan a éclaté dans ma tête. Une brûlure. Ton visage, mon visage, dans le même visage. » 

Vous entendez comme c’est beau, Bookiners? Vous entendez comme l’océan se gonfle, enfle, explose et nous submerge d’amour? 

Dans l’adversité, au fond des entrailles du malheur, c’est cet amour indéfectible qui aura raison de tout, qui aura raison des hommes et de leur folie. Et c’est pour cet amour, pour préserver cet amour que Nawal décidera de se taire. Je ne peux pas rester avec vous sous peine de tout vous dévoiler.

Prenez votre billet direction le Liban, et envolez-vous dans l’univers de Wadji Mouawad, entre ces vies ébranlées, aux destins écorchés qui ne perdent jamais le sourire de leur dignité. Même lorsque ce sourire est en fait une grimace: 

« Ma dignité à moi, est une grimace laissée par celle qui m’a donné la vie. »

Après l’indicible, après la guerre et après l’horreur, au-delà du silence, il y a le pardon, il y a l’amour. Peut être que 1+1 font 1 lorsque l’amour est plus grand que soi-même: 

Silence.

Silence.

L’enfance, est un couteau planté dans la gorge, et pourtant, il faut réapprendre à avaler sa salive.

A reconstruire l’histoire quand l’histoire est en miettes.

Consoler chaque morceau.

Guérir chaque souvenir.

Bercer chaque image.

Pour préserver l’amour.

Si l’amour existe. Le pardon existe. La beauté existe. Et le soleil revient. 

Mes bookiners, ce livre m’a laissée aphone. C’est avec le peu de voix qu’il me restait, que j’ai essayé tant bien que mal, de vous en démontrer tous ses bienfaits. Mais encore une fois, et c’est très rare ce qui m’arrive, je suis face à l’indicible. Il faudra lire Wadji Mouawad pour me croire. 

Sixtine, ma banquière m’appelle, 

Je vous laisse et vous embrasse tendrement,