Vendredi 4 Février, 23h30

– Honey ?

– 💭

– Honey ?

– Hi mon ange, pardon, j’étais aux toilettes, j’ai fait le plus gros pipi du monde. Bonheur sur terre !

– Haha j’imagine ! Tu dormais ?

– Nope, et toi ?

– Bah non puisque je te parle.

– Indeed ! 😂

– Dis-moi…

– Oui ?

– Que fais-tu ?

– Avant d’aller faire pipi, j’étais au bord des larmes.

– T’es tout le temps au bord des larmes !! 😂

– Oui je sais, je comprends pas pourquoi. Mais là, ça s’explique, je lis Iphigénie.

– 😂 ! Baby, on est vendredi soir et tu lis du Racine ! T’es tellement une drama queen ! Et ensuite, j’entends quelqu’un se plaindre de ne pas rencontrer l’homme de sa vie. Tiens tiens, je crois savoir pourquoi. Mademoiselle préfère les morts aux vivants. 

– Oui, enfin, non.  Je veux dire, mon célibat est une malédiction, tout est de la faute de Dieu, on en a déjà parlé. En revanche, Racine. Je. Comment dire. J’adore ce mec! Quand je le lis, j’arrive à croire en l’humanité. La beauté de son verbe, please. Ca me donne de l’espoir.

– Mais ça te donne de l’espoir pour quoi? Comment ça t’élève? 

– Lalalala! chuuuut, je lis. 

– Allez, raconte-moi, raconte-nous! Je n’ai jamais lu Iphigénie et je sais que tu en meurs d’envie ! Fais-le au moins pour nos Bookiners! 

– Bon, je ne vais pas me faire désirer davantage ! 🌸

 

Pour commencer, je vais vous faire un résumé mythologique rapide, car les racines d’Iphigénie sont plus tortueuses que Game of Thrones. Après, il faut savoir que Racine s’est permis quelques écarts par rapport au mythe d’origine. 

Le mythe, ainsi que la pièce de Racine se passe en Grèce, à Mycène. Au commencement, Atrée et Thyeste se disputent le titre de « roi de Mycène ». C’est Atrée qui l’emporte, et qui, par perfidie, donne à son frère ses propres enfants en festin. En représailles, Thyeste jette une malédiction sur toute la descendance d’Atrée,  les « Atrides ».  Atrée a deux fils Agamemnon et Ménélas. Agamemnon est roi de Mycènes, et est marié à Clytemnestre. Tous deux sont les parents d’Iphigénie et d’Oreste (Oreste sera mis en scène dans Andromaque, mais pour l’instant son existence est inexistante.) Il faut que j’abrège, alors j’en viens aux faits. Tout allait bien pour Agamemnon, jusqu’au jour où Racine décide de saboter son destin. Ou plutôt, jusqu’au jour où la malédiction des Atrides commence à s’abattre sur sa famille. Au début de la pièce, nous nous trouvons, chers Bookiners, auprès d’Agamemnon qui décide, avec Ulysse et Achille, le futur mari d’Iphigénie, d’aller détruire Troie. Ils se préparent à prendre la mer, sauf qu’il n’y a pas de vent. Calchas, le messager des oracles demande à Agamemnon une offrande afin que les Dieux lui permettent d’aller en mer. On y est. Ca va être J U I C Y Babies !

Symphony No. 25 en G mineur – Mozart 

Bon, je me calme, on se rapproche davantage du sublime que du « juicy ».

Bookiners en mal de sublime, attachez-vous, les mots et l’élan poétique de Racine vont nous faire décoller vers les étoiles:

AGAMEMON:

« Tu te souviens du jour qu’en Aulide assemblés

Nos vaisseaux par les vents semblaient être appelés

Nous partions, et déjà, par mille cris de joie

Nous menacions de loin les rivages de Troie

Un prodige étonnant fit taire ce transport

Le vent qui nous flattait nous laissa sur le port »

BAM ! Ca, c’est fait! Relisez à gogo si vous le souhaitez. Moi, j’en ai toujours des frissons, les mots s’élèvent au delà des mots, et le rythme, comme une valse, une envolée épique, nous entrainent dans les sillages de la perfection. Je ne dirai pas non pour que le nouvel homme de ma vie soit… poète!

Respirez, imprégnez-vous des sons, de la cadence et de ses couleurs, je continue: 

« Il fallait s’arrêter, et la rame inutile

Fatigua vainement une mer immobile ».

La beauté. La justesse. Rien de trop, équilibre parfait des mots, balancement de l’alexandrin comme un pendule, tragique, lent et lasse. Agamemnon semble rendre les armes face cette implacable fatalité. En fait, il est au bout de sa vie, car les dieux lui demandent d’en sacrifier une partie : sa fille bien aimée, Iphigénie. Et c’est là, Bookiners, que nous nageons réellement dans l’immensité, dans la magnitude du sublime. Entre la résignation et l’élévation, la fatalité et son revers: le courage. Car parler, crier, jurer, c’est encore se battre, se débattre contre le destin. Dans le sort qui s’acharne contre lui, Agamemnon, déchiré par son devoir, ses ambitions de roi et par son cœur de père, pleure. Il pleure avec les mots, il pleure avec son âme, il se lamente d’y laisser son rang, mais il préfère tout perdre que de perdre sa fille:

AGAMEMON:

« Ah Seigneur, qu’éloigné du malheur qui m’opprime

Votre cœur aisément se montre magnanime »

« Triste destin des rois, esclaves que nous sommes

Et des rigueurs du sort et du discours des hommes

Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins

Et les plus malheureux osent pleurer le moins ».

Je dois vous dire la vérité. Peut-être que mon coeur se serre comme un torchon qu’on presse avec le passé, car l’amour de ce père pour sa fille, cet amour hors de lui-même, au delà de lui-même, c’est un amour que j’aurai aimé avoir de mon père absent. Je pourrai bien vous la cacher indéfiniment cette fêlure, mais 90% des livres qui me bouleversent et que je vous commente parlent de paternité, d’amour ou d’absences. Ces livres là me guérissent. Dans le cas d’Iphigénie ils me montrent que l’amour inconditionnel d’un père pour sa fille n’est pas une fiction, une attente surréaliste. Et alors, ils me donnent l’espoir de donner à mes futurs enfants, un amour à cette hauteur. Grand comme la lune, le ciel, le soleil et tout l’univers réunis. Plus grand que moi-même. Et puis aussi, lire ce père, lire son amour m’apaise, caresse et comble mon absence. Cette absence indélébile. Vous qui ne croyez plus en l’amour, paternel d’abord (et familial par extension), charnel ensuite (différencions les deux comme on peut!), Iphigénie vous conjurera d’y croire encore, juste une fois, pour y croire davantage et pour l’éternité. L’amour ne ment jamais, seuls les hommes mentent, parfois.

Il y a un petit détail dans cette histoire qui bouleverse l’intrigue et la suite des aventures – je ne vous dirai pas tout, promis! – c’est que même si Agamemnon décide de sauver Iphigénie, une série de circonstances malencontreuses rapportent aux oreilles d’Achille (le futur époux d’Iphigénie) et de Clytemnestre (la mère d’Iphigénie) qu’ Agamemnon a choisi de donner sa fille en offrande pour satisfaire les dieux. Et là, c’est le drame. Tout se délie. La verve et l’amour d’une mère pour sa fille, et, l’élan et le courage d’un homme – et pas n’importe lequel! – pour sa fiancée.

D’abord, Clytemnestre décide de mourir avec sa fille:

CLYTEMNESTRE:

« Qu’ils viennent donc sur moi prouver leur zèle impie

En m’arrachant ce peu qui me reste de vie

Mourrai je tant de fois sans sortir de la vie ? ».

Puis, Achille, ce colosse sanguinaire, devient un amant sans pareil, ses mots s’élancent, lyriques, beaux, vengeurs. Il est fou d’Iphigénie, et dans cet élan, et dans ses paroles on entrevoit un amour plus exalté que celui que Roméo porte à Juliette (Qui l’eut cru?!). Achille à Iphigénie :

«  L’outrage me regarde, et quoi qu’on entreprenne

Je réponds d’une vie où j’attache la mienne !

Mais ma juste douleur va plus loin m’engager,

C’est peu de vous défendre, et je cours vous venger ! »

N’hesitez pas Bookiners, les mouchoirs sont juste là. Je sais, je sais, c’est beau l’amour. Vous en rêviez? Arrêtez de rêver et aller le chercher votre Achille. Promis, dans la rue, j’ouvrirai les yeux pour deux: vous et moi. Il serait peut-être aussi utile de demander à Héloïse de vous et nous dénicher la perle rare, elle est plutôt très douée, comme vous le savez. Je m’égare. Revenons à nos moutons. 

Dans la série, l’Amour transcendantal existe, je nomme Iphigénie, pour l’amour qu’elle porte à son père. Je vous ai dit que tout le monde croit qu’Agamemnon a choisi de tuer sa fille afin de  préserver son rang et assiéger Troie. Dès lors, Iphigénie aussi pense la même chose. La haine pour son père aurait été une réponse légitime, justifiable. Et pourtant, au delà des amours terrestres, dans la dignité, à la hauteur de l’amour que lui porte son père, Iphigénie se dévoile magnanime, divine car son amour, parce qu’il est amour, et parce qu’il est inconditionnel pardonne à son père, sans le juger. Sa réaction envers le désir d’Achille de tuer Agamemnon est ahurissante: 

« Hélas ! Si vous m’aimez, si pour grâce dernière

Vous daignez d’une amante écouter la prière

C’est maintenant, Seigneur, qu’il faut me le prouver

Car enfin, cet ennemi barbare, injuste et sanguinaire

Songez, quoi qu’il ait fait, songez qu’il est mon père.

C’est mon père seigneur, je vous le dis encore

Mais un père que j’aime, un père que j’adore

… De tant d’horreurs son cœur en est déjà troublé

Doit-il de votre haine encore être accablé ? »

STOP. Cette nana, c’est Jésus. Sa bonté dépasse l’entendement, et par elle, elle rappelle que l’amour, le vrai, peut-être, le seul, est capable de pardonner, de se surpasser. 

Je ne vous en dis pas plus. il y a une folle qu’il faut absolument que vous rencontriez: Eriphile! Je l’ai passée sous silence car elle est l’éclat final de la pièce.  

Vous l’aurez compris mes Bookiners, Iphigénie, c’est un peu un croisé entre Gossip Girls, les Feux de l’Amour et Games of Throne. Mais surtout, Iphigénie est une ode à l’amour, à l’amour. Le vrai. Celui qui existe encore. Celui qu’il faut rencontrer, semer, nourrir.

Je vous laisse car Morphée m’appelle. Le seul homme qui me tient compagnie dans mes nuits solitaires.

Doux baisers,