C’était autour de mes vingt ans, une période particulièrement riche en ruminations dépressives. J’étais lassée de me dupliquer en une multitude de facettes de moi, toutes insuffisantes, et incohérentes entre elles ; j’étais en colère d’être piégée dans la vie sans savoir quoi en faire et épuisée d’avance à la moindre perspective d’avenir. Bref tout était pénible, mes pics d’euphorie ponctuels ne compensaient plus l’énorme effort d’être  moi.

Par là, j’ai découvert Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, le dernier essai d’un philosophe suédois, Stig Dagerman, avant sa mort.

Dès la première phrase il se présente comme

« un homme dépourvu de foi qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ».

S’ensuivent vingt pages (non pas plus) de prévention du risque, de désamorçage de la bombe, le tout sans fioritures lyriques. Et ça a marché pour moi.

Puisque qu’il « cherche à [s’] assurer que la vie n’est pas absurde et qu’ [il n’est] pas seul sur cette terre », il décide d’accepter que toutes les consolations qui pourraient venir dissiper sa mélancolie seront forcément éphémères. Il les traque toujours, mais n’en attend pas plus que ce qu’elles peuvent donner. Cela le force à ne jamais perdre des yeux la consolation impérissable, la seule qui soit « valable » :

« la découverte soudaine que personne n’a le droit d’exiger de [lui] que [sa] vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions.»

Il réalise que le vent n’a pas demandé à « gonfler perpétuellement toutes les voiles » mais qu’il le fait quand même, sans que cela n’enlève rien à sa liberté. Le vent reste inépuisable, incessant, instable, rien ne peut ni l’enfermer ni le saisir.

Stig Dagerman convient qu’en vivant comme le vent, en imitant son mouvement,  il

« soulève de [ses] épaules le fardeau du temps et par la même occasion celui des performances que l’on exige de lui ».

J’ai pris ce texte comme une prière, dès que je recommence à confondre le monde avec sept milliards de petits Sisyphes, je le relis. Dommage que Stig Dagerman n’en ait pas fait usage lui-même. J’ai appris plus tard qu’il s’était suicidé après la publication de l’essai. Mais la sincérité de son hommage à la vie est indiscutable,  le livre est resté ma bible.

D’ailleurs si vous avez 15 minutes, je vous en fais la lecture ici !

Juliette

Juliette