Lundi 7 août 2017, 10h30

émoticône dialogue texto sms – Hélo, tu crois qu’on pourra aller en classe avec nos enfants jusqu’à la 6ème, en catimini, juste pour être sûres qu’ils ne se font pas bizuter par les autres ? 

– Hmmm bébé, je ne crois que ce soit la meilleure idée de ta vie. C’est très mauvais de s’immiscer dans la vie de ses enfants.

– Oui mais imagine qu’ils soient gros, à cause de moi, parce que je vais adorer les nourrir et les voir manger ? Et du coup, imagine qu’ils se fassent insulter, brimer, maltraiter mes petits bébés ? 

– Mais pourquoi tu dis ça ? 

– Tu sais, quand j’étais petite, je changeais souvent d’école car on déménageait tout le temps. Le truc c’est que j’étais bouboule, et que maman me forçait à porter des robes bouffantes façon princesse d’Autriche qu’elle achetait chez Baby Dior. Pour couronner le tout, j’étais tout le temps la seule noire de mon école. Alors les moqueries des autres, j’en étais sujette, au début surtout. Ca ne me dérangeait pas vraiment car j’étais tellement irradiée d’amour à la maison que je savais d’avance que mes nouveaux camarades finiraient par m’aimer. Au bout d’une semaine, je finissais toujours par être la meilleure amie de tous les élèves, élue déléguée, jury de « Graine de Star » et fille de Cher et de Shakira. Mais les trois premiers jours étaient traumatisants: des regards étranges, des questions gênantes sur la blancheur de ma paume de main, la noirceur de ma peau, le volume de mes fesses rebondies, la musculature de mes cuissots. 

– Je comprends bébé, ça n’a pas du être facile, mais c’est ce qui fait que tu es la personne la plus socialement sereine que je connaisse car tu n’as pas peur de qui tu es et tu t’adaptes à tout le monde.

– Mais tu penses qu’avoir un bec de lièvre qui se voit beaucoup est un « handicap » pour un enfant ? 

– Oui honeymoon, mais tu n’as pas de bec de lièvre ! 

– Nan, mais Jeff en avait un. 

– Qui est Jeff ? 

– Le héros du livre que je viens de terminer, La Cicatrice. 

– Bookiners, asseyez-vous avec moi, je crois que Peanut Tatiana a des choses à nous raconter. 

Le monde est stone – Fabienne Thibeault 

Vous allez bientôt le découvrir Bookiners, j’ai une tendresse infinie pour les enfants et cette période de grâce qu’est l’enfance. Ils vivent au creux du monde avec une immense simplicité et une justesse déconcertante. Je crois vraiment que l’enfant qui est en nous sait, clairvoyant, les choses fondamentales que les adultes oublient lorsqu’ils deviennent adultes. Alors, parfois, lorsque je suis confrontée à des choses peu commodes de la vie, j’essaie de retrouver la sagesse de la petite Tatiana de 5 ans, plus mature et plus lucide que celle qui vous écrit ces mots.

C’est avec cette première envie que j’ai voulu relire La Cicatrice, le petit roman de Bruce Lowery qui m’avait bouleversée quand j’étais jeune. L’autre raison, c’est que je désirais vous décortiquer un roman sur le handicap. Et celui-ci, du plus loin de ma mémoire, me semblait pertinent. 

Jeff a 13 ans. Depuis sa naissance, une balafre pourfend un côté de sa lèvre, elle raye son visage. Son bec-de-lièvre, il l’appelle « sa cicatrice ». Le jour où ses parents, son petit frère Bubby et lui déménagent pour habiter à l’autre bout de la ville, Jeff doit s’intégrer dans une nouvelle classe. Il sera confronté à la cruauté des autres élèves qui l’appellent tout haut comme tout bas «grosse lèvre ». 

Pourtant, Bookiners en mal de tendresse, c’est à vous que j’ai pensé en premier lorsque j’ai relu les premières pages du roman. Car avant cette balafre que porte Jeff sur sa lèvre, avant cette cicatrice, il y a cette infinie tendresse qui émane de ce livre avec douceur. La tendresse dans l’écriture du Jeff adulte qui se remémore les épisodes douloureux de son enfance, la tendresse du petit frère Bubby, qui l’aime comme une évidence, avec son regard de tout petit, fier, émerveillé. Et puis enfin, vous éprouverez, j’en suis certaine, de la tendresse pour Jeff, de la tendresse pour ses mots et ses maux, de la tendresse pour ses moments d’osmose avec la nature, pour ses marchandages avec Dieu pour enlever sa cicatrice, pour recoudre ses bobos et ses mauvaises actions, de la tendresse pour l’enfant qui est en vous, et les enfants qui peut-être sont à vos côtés. Cette tendresse d’enfant vous donnera du baume au cœur dans vos étés seuls ou vos hivers froids, les métros bondés ou les rues esseulées. 

Attendez, je me tais, lisez :

« Le matin, je sentis, à travers mes paupières, une lumière douce. Je bondis de mon lit, m’enveloppant de la couverture et me précipitai à la fenêtre, vers la lumière. C’était l’aube. Le soleil apparaissait à peine. La ville dormait sous la neige. Etais-je le seul à voir ce merveilleux spectacle ? Il me semblait ressentir une sorte de complicité entre moi et cette lumière de l’aube. Je ne faisais pas de différence entre la beauté, l’amour et le bonheur. » 

Peut-être y a-t-il une telle conspiration entre la beauté, l’amour et le bonheur que ce sont en réalité les angles différents d’un même visage au halo rassérénant.  Il y a dans cette simplicité, dans cette spontanéité de l’écriture de Bruce Lowery et dans l’innocence de Jeff, la tendresse et la joie d’un enfant qui découvre les premiers matins du monde. C’est cette tendresse, et beaucoup d’autres que nous partage ce livre comme des moments de grâce et d’innocence. 

Et puis, il y a, évidemment, la cicatrice, cette « tare » qui prend tant de place dans la vie et dans la tête de Jeff, qu’elle en deviendrait presque un personnage éponyme, à part entière. 

« Une fois de plus, avant de me coucher, je restais longtemps dans la salle de bains. Une fois de plus j’examinais ma cicatrice dans la glace, que j’atteignis en grimpant sur un petit tabouret blanc et en mettant un genou sur le rebord du lavabo. Pourquoi Dieu, Pourquoi ». 

Après les demandes sans réponses à Dieu, Jeff essaie les exhortations, les marchandages avec ce même Dieu, roi du silence :

« Alors, c’est promis Dieu, demain je n’aurai plus ma cicatrice ? Demain je me réveillerai et ma lèvre sera comme celle de tout le monde? Même moi je ne le saurai pas, même moi j’aurai oublié. Telle était ma nouvelle proposition à Dieu. J’étais tellement heureux que mon pied glissa sur le tabouret et je faillis tomber sur le carreau. »

Bookiners qui vivez le handicap, un handicap, depuis peu, ou depuis trop longtemps, à coup de pourquoi et d’amertume, je crois qu’il n’y aura jamais de réponses convaincantes au pourquoi vous ? Pourquoi ça ? Pourquoi Jeff est né avec ce bec de lièvre? Pourquoi Cyrano avait ce nez trop long ? Pourquoi ma belle-cousine est trisomique et pourquoi Helen Keller est née sourde, muette et aveugle alors que d’autres naissent voyants et entendants? Les seules questions à se poser sont : comment s’accepter le mieux possible ?  Comment apprendre à s’aimer ? Tous les jours du reste de votre vie. La seule certitude à avoir c’est que si vous acceptez « ce handicap », « cette punition », « cette tare » ou plus justement, «cette différence » alors, il y aura de belles personnes sur cette terre, qui vous aimeront pour ce que vous êtes. Je vous le promets. Willy est devenu ami avec Jeff avec sa cicatrice, et non pas « malgré » sa cicatrice, Roxanne a aimé Cyrano deux fois, et Helen Keller s’est mariée à John Macy. See ? Avant, après et pendant le handicap, votre vie doit continuer Bookiners. Et c’est comme ça que vous vivrez ce bonheur que vous entrevoyez dans vos songes. 

Jeff trouve un grand ami en Willy donc, un garçon de sa classe. Je ne vous dis pas comment, mais c’est une jolie histoire d’amitié qui s’amorce entre les deux garçons, même si celle-ci se retrouve perturbée par une sombre histoire de vol. Je me tais, car sinon, vous n’aurez plus rien à lire. 

Simplement, vous Bookiners dont l’esprit déraille. Sachez qu’un esprit se nourrit de bonnes et de mauvaises graines, et que, lorsque les mauvaises graines sont disséminées en abondance par rapport aux bonnes graines, alors, c’est le drame. Vous n’êtes pas les seuls dont l’esprit déraille, si j’écoutais mon alter égo taré qui gesticule en moi, Takana, j’aurai déjà foutu le feu au restaurant dans lequel je travaille, je vous assure. Il suffirait d’un petit briquet, et d’une nappe bien placée. Et Hop. Restaurant en fumée ! Julia mon odieuse manageur, calcinée ! Et pourtant, c’est l’autre moi que j’ai décidé de nourrir. Et si par mégarde Takana prend trop de place, je l’affame en faisant la grève de la faim. C’est ce qu’aurait dû faire Jeff. Et même quand son alter ego maléfique avait déjà pris le dessus, il aurait dû écouter « le sage vieillard allemand » M.Sandt, qui lui rappelait, à lui, et à nous autres Bookiners addicts à la fatalité, qu’il n’est jamais trop tard pour dire la vérité, demander pardon, et enrayer ces autres versions de nous-mêmes, les maléfiques, qui prolifèrent sans notre permission. 

Et voilà Bookiners, vous savez presque tout. Il y a quelque chose de tragique dans ce livre. Mais j’arrête. Parfois, le silence est d’or. 

Respirez, aimez-vous et ceux qui vous aiment tant que vous êtes vivants,

Je vous embrasse tendrement,