Mardi 14 février 2017, 10h39

– Mon chat accroche-toi. Je viens de finir un des plus beaux livres que je n’ai jamais lu.

– Arrête?! Wait. J’arrive plus à respirer. L’un des plus beaux livres? C’est ton dernier mot? 

– I’m not kidding, celui-là je le mets dans mon top 5. 

– Mais quoi ? Genre! Oh mon dieu. Top 5. WOW. Attends, je l’écris dans mon journal intime, c’est important de s’en rappeler. Mais hmm, t’es sûre que ce n’est pas la Saint-Valentin qui te rend excessive? 

– Tu sais bien que je déteste la Saint-Valentin, ça me fout un bourdon terrible.

– Dixit la meuf qui n’a jamais été célibataire de sa vie. T’es relou de faire comme si c’était normal que je ne tombe que sur des mecs complètement tarés pendant que toi tu files le parfait amour avec le mec de ta vie. Allo Dieu? T’entends mes prières ou tu me destines à rester seule dans ma chambre avec des pépitos toute ma vie? 

– Bon ça t’intéresse que je te parle du plus beau livre du monde ou pas ? J’ai pas le temps pour tes jérémiades là, il faut que je partage, vite, avant que les mots ne s’envolent de ma tête !

– Pour la compassion tu repasseras c’est ça ? Bon vas-y, raconte ton bouquin. Je te préviens, il a intérêt à valoir son pesant de cacahuètes!

–  Il vaut plus de dix-huit tonnes de cacahuètes. Ce livre, c’est une poésie chantante, surréaliste. Un récit bouleversant et sublime. Des destins, sauvages, brisés, libres. Un hymne à la liberté, au courage, à l’amour, à la sexualité, à l’art et à l’égalité. Ce livre raconte tout. Presque toute l’humanité. Je t’assure j’en suis encore retournée.

– Wait mais tu étais dans quel état d’esprit quand tu l’as lu ?

– Disons que… Je n’étais pas au meilleur de ma forme 😂 Pour te la faire courte : je doutais de ma vie, de mon existence.

– Et maintenant ?

– Je me sens vivante.

My god. Dis-nous en plus!

– Ok je te raconte l’histoire. Je ne veux pas déflorer le bijou, mais suis obligée de te citer quelques passages pour que tu comprennes le délire. Laisse-moi prendre mon temps pour t’écrire. Vous écrire. J’aimerais vraiment que tu saisisses l’émotion que m’a transmis ce récit. J’hésite un peu à qualifier ce récit d’autobiographique, car il se tisse à travers la biographie de la grand-mère de l’écrivaine Anaïs Barbeau-Lavalette. 

Time – Hans Zimmer 

C’est peut-être parce que, comme vous bookiners, Anaïs Barbeau-Lavalette ne connaissait pas ses racines qu’elle est partie à la recherche de sa grand-mère. Celle qu’elle n’a jamais connue. Celle qui a laissé un trou béant dans la vie de sa mère. Celle qui n’est jamais revenue. Celle qui a vécu, libre et sauvage comme l’océan. Légère et blessée par le coût de sa liberté. Cette femme, Suzanne, a su s’écouter. Pour le meilleur et pour le pire. Qui est-elle ? Une femme libre qui s’en va. Encore. Toujours. De l’autre côté, il y a celles qui restent. Anaïs Barbeau-Lavalette ne connaït pas sa grand-mère, elle n’est pas sûre de l’aimer, mais elle s’est promis de rattraper celle qui est toujours partie, celle qui a toujours fui pour l’ailleurs. Pour comprendre, pour survivre. Pari gagné. Cette simple démarche d’Anaïs Barbeau-Lavalette, ce simple élan de survie vers des racines douloureuses sonnent comme une nécessité. Il nous faut savoir d’où on vient. Même si gratter ne veut pas dire soigner, chercher c’est déjà cicatriser. 

Enfant déjà, Suzanne est sauvage. Différente. Indépendante. Infiniment femme. Sa vie est un éclat ponctué de rires et de pendus. Suzanne est une artiste qui veut vivre. Mariée à 22 ans, elle donne naissance à Mousse, sa petite fille. Vous voulez une cure de sublime ?  Laissez-moi vous faire lire le passage où elle donne la vie.

« ça te déchire le ventre. Tu tombes en bas de ton souffle, tu tentes de t’y agripper à nouveau, tu cherches une prise un ancrage tu voudrais te sauver de toi mais tu te tiens captive. (…) L’aube point et l’enfant naît. Tu la tiens chaude sur toi. Elle sent la mousse des bois. Tu t’y enfouis. Vous êtes deux rescapées. »

Les rescapés n’ont-ils pas un destin commun qui les lient à jamais? Suzanne apprend à aimer sa petite fille. Comme une maman. Elle l’aime de toutes ses forces, de toutes ses cellules.

« Les doigts fins de ta fille se promènent sur tes joues, escaladent ton front, puis se perdent dans tes cheveux. Elle raconte une histoire dans une langue à elle, une histoire épique où ses doigts seraient les explorateurs courageux d’une planète secrète. Tu t’endors, bercée par cette caresse inédite, enveloppée par la présence immense de ta petite fille. »

Et puis, un matin, Suzanne désire la liberté comme elle désire les hommes. Une violente évidence s’impose à elle. Elle doit partir. Etre heureuse. Pas un choix. Un devoir. Non, l’abandon de sa famille n’est pas une partie de plaisir. Suzanne a un coeur immense. Le petit garçon de Suzanne n’est encore qu’un bébé, mais Mousse, sa fille, a déjà trois ans. La séparation est immense, lourde, infiniment triste. Inévitable.

« Tu prends enfin la main de Mousse dans la tienne et y déposes la promesse brûlante de ton envol. En espérant qu’un jour, elle s’y abreuvera. (…) Ce matin là, sur une route de terre sans fin, tu lui passes la corde au coeur, tu lacères ce qui la relie au monde. (…) Mousse fixe ses yeux noirs dans les tiens. Elle sait .’J’ai envie pipi…’ Une phrase comme une perche. Une phrase bouée à laquelle tu t’agrippes, les yeux baignés de larmes. Mais tu ne pleureras pas. (…) La main de Mousse, lentement, se détache de la tienne. Tu l’échappes. Tu la perds.»

Suzanne court vers ses désirs les plus profonds. Ses désirs sont ses devoirs les plus profonds. Dans son temps nouveau, Suzanne vit. Partout, tout le temps. Elle n’oublie pas, mais continue de déserter : « Tu désertes encore. A couper ainsi les liens, tu te saigneras vivante. » Le souvenir de ses enfants la blesse. Les hommes défilent, les paysages aussi. Ses hommes, elle les aime mais n’en a pas besoin. Suzanne n’a besoin de rien. Fugitive, elle ne laisse pas de trace. A Montréal, à New York, en Angleterre, Suzanne écrit, peint, s’engage. Elle ne cherche pas de sens à sa vie. Elle vit. Immensément.

« Tu as tiré sur tes racines. ça saigne. Mais tu ne panses rien. Tu iras jusqu’au bout de ton sang et nageras dedans. »

Mais Suzanne est seule. « Devant ta feuille immaculée, tu prends le pouls de ta solitude. » A chaque fois qu’elle entend la voix de sa fille au téléphone, elle meurt un peu.

Parfois, elle se sent presque heureuse. C’est peut-être pour se pardonner et se sentir utile à son monde que Suzanne s’engage aux côtés des noirs de Harlem. Dans ces années 60, elle est une guerrière blanche. Elle choisit son camp.

« Ils l’auraient fait sans toi. Ils auraient gagné sans toi aussi. Mais à ce moment-là de ton histoire, tu avais besoin d’eux. Et peut-être, un peu, eux de toi. »

Autour d’elle ses amis meurent. Ils se pendent. Ils marquent leur fin du monde. La femme qui fuit a le vertige. Elle est en colère. Elle a encore raté. Son fils la retrouve, mais la carapace de Suzanne est trop lourde, trop rouillée. Elle fuit. S’envole.

« Tu lui souris parce que tu sais que tu ne sauras jamais t’excuser. Tu sais que le pardon à implorer est trop immense. Tu fermes les rideaux sur le visage fou de ton fils, que tu n’as pas touché depuis vingt ans. Et peut-être pour te rapprocher de lui, tu deviens folle aussi. »

Suzanne a laissé filer sa vie, imperméable au monde. Désormais, elle survit. Sa fille et sa petite-fille trouvent son adresse. Elle ouvre. Elle ne sait pas. Elle a mal. Elles s’en vont.

« Sur ton canapé, la trace de nos corps qui, progressivement, s’efface. Tu t’allonges dessus. Tu avales le vide qui s’engouffre dans ta poitrine, comme l’océan dans le noyé. »

Ce livre surgit comme un besoin vital de pardon au traumatisme causé par l’abandon. C’est ce qu’il m’a apporté. Quoi de plus difficile à pardonner que l’abandon d’une fille par sa mère? En nous chantant la mélodie de la vie de sa grand-mère, l’auteur tente de comprendre pour mieux accepter. Peut-être est-il déjà trop tard pour sa mère, peut-être que ce livre pansera-t-il un peu ses plaies, vos plaies. Rien n’est irrémédiable, rien n’est irréparable. Si vous vivez, vous pouvez pardonner, vous pouvez avancer. Ce roman est l’histoire d’une vie, c’est l’histoire aussi, peut-être, d’un début de pardon. Je ne vous en dis pas plus. Je ne vous ai pas tout dit. Je ne vous ai presque rien dit car la vie de Suzanne fuit. Toujours. A toute vitesse. Dans sa violence, sa solitude et ses joies.

Une petite lecture pour la route ? Voilà, goûtez-moi ces mots !

Régalez-vous mes bookiners !