Lundi 3 avril 2017, 10h45

– Hélo, j’ai peur.

– Hi Tatoo. Qu’est-ce qu’il y a, tu as encore commandé des cuissardes dans lesquelles tu as peur de ne pas rentrer ? 😂 

– Non je déconne pas. J’ai très peur de passer à côté de ma vie. Ca m’empêche de respirer, ça m’empêche de dormir. 

– Tu sais, cette peur, et la réflexion qui la précède te donnent une longueur d’avance pour réussir ta vie. Je t’assure.

– Mais le problème Hélo, c’est que l’idée de rater ma vie me paralyse. Je ne suis même pas en mesure de faire un choix, quel qui soit. J’attends Godot et Fatum comme les pigeons sur le bitume: n’importe comment. 

– Bon, l’avantage d’attendre c’est qu’au moins tu évites le mauvais choix 😂 Toi au moins, tu as des rêves. Ton désir immense de percer dans la musique doit être ta feuille de route. Ne la lâche jamais des yeux.

– Mais imagine je ne tombe pas sur la bonne personne ? Imagine que je loupe le coche? Imagine que personne n’aime ce que je compose. Que je suis à côté de la plaque. Ou même, imagine que je devienne aphone. Parfois je fais des rêves où ma voix n’existe plus. Que tout est fini. Qu’il me faudrait mourir à tout jamais pour renaître. Bref, je n’ai pas le tétanos, mais je suis tétanisée. #foutagedegueule.com 😂 

– Malheureusement honeymoon, c’est le fardeau que toute l’humanité porte sur son dos, tu n’auras jamais toutes les cartes en main pour préparer ta vie telle que tu aimerais qu’elle soit dans 20 ans. D’un autre côté, heureusement, sinon on s’ennuierait à mourir. Mais tant que tu ne te décides pas à te lancer, tu risques aussi de passer à côté. De tout. De vivre. D’être heureuse.

– Ok, je n’arrive vraiment plus à respirer tu ne m’aides pas du tout.

– Moi je pense que tu peux toujours reprendre ton destin en main quand tu te sens sombrer. Même si tu fais fausse route parfois, tu ne te noieras que si tu laisses le malheur ou la fatalité terminer son travail jusqu’au bout. Si tu prends les choses comme elles sont avec des « de toute façon c’est comme ça et puis c’est tout », alors, oui, tu rateras ta vie. Autrement, rien est inéluctable. J’en suis certaine. Je vais te faire lire un livre qui décortique cette chute libre. Du début à la fin du roman La fenêtre panoramique tu comprends que c’est toi et personne d’autre qui tient les rennes de ta vie. Si tu loupes le coche, c’est que tu as laissé des situations aliénantes gangréner. Don’t blame it on the sunshine.

– Ok je tremble, mais balance. Bookiners, ouvrez grand vos coeurs et vos oreilles. 

Hymn to the sea – James Horner 

Si vous êtes fatalistece roman vous poussera certainement à réfléchir deux fois avant de penser qu’un choix est décisif pour votre avenir. Vous comprendrez que rien n’est écrit d’avance, que vous seuls êtes responsables de la tournure que prendra votre existence. D’une lucidité dévastatrice et d’une franchise sans compromis, La fenêtre panoramique est sans doute, de tous les romans que j’ai lus pour l’instant, celui qui retrace, avec le moins de complaisance l’échec d’une vie, et son engrenage implacable. 

L’histoire est d’une grande simplicité: un homme (Frank) et une femme (April) se rencontrent à New York après la guerre. Tous deux sont encore immatures et incertains de leur place dans le monde. Elle est enceinte. Ils se marient. Un deuxième enfant arrive rapidement.

April est déjà une équilibriste maladroite sur le fil de sa vie. Elle le sent. Elle refuse d’avoir des pensées étriquées, elle veut respirer le monde pleinement, librement. Elle parvient à faire accepter à son mari l’idée d’aller vivre leur vraie vie en Europe. Pour lui, pour elle.

Mais elle tombe à nouveau enceinte. Ils se persuadent alors de la nécessité de ce banal compromis: une vie en banlieue, alors en pleine expansion. C’est là qu’ils réalisent qu’ils sont piégés dans le cul-de-sac qu’ils ont eux-mêmes bâtis. Frank prend tous les jours le train pour aller travailler à New York dans une entreprise de machines électroniques qu’il déteste. April l’attend à la maison avec les enfants.

C’est une explosion émotionnelle qui commence. Quand April réalise qu’elle est passée à côté de sa vie, ses mots pour Frank ne donnent lieu à aucune déformation, à aucun contresens.

« Alors que tu sais aussi bien que moi qu’entre nous il n’y a jamais eu que du mépris, de la méfiance et une dépendance terriblement morbide de l’un et de l’autre vis-à-vis de nos faiblesses mutuelles… voilà la raison. Voilà la raison pour laquelle je ne pouvais m’arrêter de rire aujourd’hui quand tu as parlé de l’incapacité d’aimer; et voilà la raison pour laquelle je ne puis pas supporter de te laisser me toucher, et voilà la raison pour laquelle plus jamais je n’ajouterai foi à ce que tu penses, à plus forte raison à ce que tu dis… »

Le thème central de l’enfermement de soi par soi m’a heurtée de plein fouet. Yates maîtrise son sujet à la perfection, à savoir le dysfonctionnement d’un mariage. Son écriture est d’une brutale honnêteté lorsqu’il détaille la manière dont le couple du roman exprime son désespoir en s’attaquant l’un à l’autre. Il est tellement simple de passer à côté de son destin. Tellement simple de rater sa vie à une intersection, sur un malentendu.

« La seule faute réelle, l’unique erreur, la seule déloyauté qu’elle pouvait se reprocher, c’était qu’elle l’avait toujours pris pour ce qu’il était, rien de plus. (…) Et simplement parce que, à une lointaine époque de solitude sentimentale, elle avait trouvé facile et agréable de croire tout ce qui passait par la tête de ce garçon en particulier, et de le récompenser de ce plaisir en lui débitant ses propres mensonges faciles, agréables, jusqu’à ce que l’un dît ce que l’autre souhaitait le plus entendre, jusqu’à ce qu’il lui dît ‘je t’aime’. Quelle chose subtile, traîtresse, que de se laisser aller pareillement ! Parce qu’une fois que vous commencez, la difficulté est de s’arrêter; et c’est une difficulté terrible. »

Si vous vous demandez où sont passés vos rêves, l’exemple tragique de la vie d’April devrait vous aider à les retrouver à tout prix pour ne pas connaître le destin de cette femme qui s’est oubliée. Car quand l’échec social du couple devient évident, le drame éclate. April ne se pardonnera pas l’erreur de sa vie. C’est dans son geste final et terrible qu’elle se retrouve pour la première fois en accord avec elle-même. Parce qu’elle s’est écoutée. Parce qu’elle aurait dû s’écouter quinze ans plus tôt.

« Y as-tu réfléchi à fond, April?’ lui disait souvent sa tante Claire en brandissant un gros index déformé par les rhumatismes. ‘N’entreprends jamais une chose sans y avoir réfléchi à fond; mais quand tu y as réfléchi à fond, alors fais-la le mieux possible.’ »

Quand on ferme ce livre, une vérité nous assaille, nous écrase. Nous aurons beau pleurer sur notre sort et regretter les routes que notre vie a empruntées. Nous pourrons en vouloir à la terre entière d’avoir raté notre destin, d’avoir marché sur le chemin tel qu’il se présentait. Mais nous serons toujours les architectes de notre propre prison.

Je vous envie, vous, bookiners qui oubliez trop souvent vos rêves, d’avoir cette lecture devant vous ! 

Tenez, à propos de lecture :