Dimanche 14 Mai 2017, 16h

– Ça va honeymoon ? Je n’ai pas de tes nouvelles depuis quatre heures, je vais finir par m’inquiéter. Que fais tu ?

– J’écoute le silence à voix haute.

– Etrangeté du dimanche, bonjour.

– 😎 Je lis La Maladie de la Mort à voix haute pour entendre les recoins du silence, ceux dans lesquels Marguerite Duras m’engouffre à chaque fois qu’elle m’écrit. J’ai l’impression qu’elle me parle, et souvent, souvent quand je lis ce qu’elle nous écrit, à nous ses lecteurs ses bookiners, je n’arrive plus à respirer, je déambule sur des bouts de verres. Tout se passe comme si elle avait plus vécu que nous tous, comme si elle, elle seule savait dire la vie, le poids de son insignifiance, et la pesanteur de sa légèreté.

– Le pire c’est que je comprends ce que tu veux dire, alors que je ne l’ai pas encore lue, la Marguerite.

– C’est parce que c’est notre meilleure amie, mais tu ne l’as pas encore rencontrée. Bientôt. Mais attends-moi, j’ai envie de te guider vers elle. (D’ailleurs, c’est drôle, vous êtes presque jumelles, elle est née le 4 Avril). – C’est un peu comme avec Celine et Lucchini, on est meilleurs amis ils ne le savent pas encore 😂

– #obviously 😂

– Tu verras qu’on se prendra des cafés en faisant ressusciter tous nos meilleurs potes écrivains. Balzac aussi viendra, je lui paierai le billet d’avion.

– Je t’ai dit que je me suis offert L’Amant hier ? Je le commence demain.

– Non !

– Pourquoi ?

– Parce que je veux t’en parler avant, et aussi parce que j’aimerais que tu deviennes meilleure amie avec Marguerite de la même façon que je le suis devenue. Et moi, j’ai commencé, il y a 5 ans, par La Maladie de la Mort que je viens de terminer de relire, pour t’en parler, à toi, et à nos Bookiners.

– Bon. C’est important pour toi, chat ?

– Oui, très.

– D’accord, on t’écoute.

Une cacahuète me susurre que sous le ciel pleureur de ce mois de Mai capricieux, vous êtes en mal de sublime, Bookiners. Donnez-moi la main, je vous emmène dans les sillages de Duras. 

Paradis Perdu (instrumental cover) – Christine and the Queens 

Lire Marguerite c’est une expérience, c’est un univers et c’est un gouffre.  La Maladie de la mort, le récit que je vous présente ici est tout petit, humble et esseulé – il fait un peu moins de 60 pages. L’histoire dit qu’elle l’a dicté à son partenaire, lorsqu’elle était très malade. L’écriture s’imposant encore à elle comme une nécessité, lui a rendu la vie. 

Dans ce récit, nous entrons dans un huis clos, entre les bruits de la vie, et le linceul des draps défaits d’un lit. La mer est noire. Peut-être était-elle bleue lorsqu’on ne la regardait pas, lorsqu’on était vivant. Le « vous », de Marguerite, c’est nous, nous tous peut-être ou peut-être pas. Et un jour, comme ça, on décide de comprendre, on décide d’essayer d’aimer -une inconnue – en pensant d’avance que l’amour est mort. Car il nous est impossible d’aimer. Car nous sommes condamnés, à la mort, au silence d’autrui : à notre fatalité. Ca commence comme ça :

« Vous devriez ne pas la connaître, l’avoir trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans une rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous même, en vous, en toi, au hasard de ton sexe, dressé dans la nuit, qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent. Vous pourriez l’avoir payée. Puis, vous lui dites  » que vous voulez tenter la chose, tenter, connaître ça, vous habituer à ça, à ce corps à ces seins, à ce danger, à ce visage, à cette peau nue, à cette coïncidence entre cette peau et la vie qu’elle recouvre. Elle demande essayer quoi ? Vous dites d’aimer. »

Vous sentez? Vous ressentez la course des mots qui s’élancent dans leur défaite? Cette écriture au bord du gouffre comme un cri d’existence et un échec d’exister. Vous sentez, cette prose à bout de souffle? Cette coexistence entre ce sublime froid et cette chaleur livide, morne, morte, est vertigineuse. Pour moi, c’est en ça que l’écriture de Marguerite est sublime, car elle se situe toujours au bord de l’abîme, entre la vie et son échec.

S’ensuit comme une danse, cette tentative d’aimer, notre tentative, et notre impossibilité d’aimer, d’aimer cette coïncidence qu’est l’autre. La femme est nue, dort, elle ne fait que dormir, parfois elle s’éveille et dit quelques mots, lapidaires, insouciants, puis elle se rendort et le temps s’étire, et nous la regardons, essayant de comprendre, essayant d’essayer, d’aimer.

« Sans savoir où poser notre corps, ni vers quel vide, aimer. »

J’imagine que ça vous fait étrange de lire un récit qui semble justifier l’impossibilité d’aimer dans une rubrique sur l’amour censée vous persuader qu’il vous attend. Là. Demain. Maintenant. Tenez vous bien, Bookiners car j’avance que si vous doutez de l’amour et êtes un(e) fataliste convaincu(e), je crois bien que La Maladie de la Mort ébranlera et vos doutes et vos convictions. Même si La maladie de la Mort vous, nous, met dans la peau d’un homme qui tente d’aimer et se pense voué à l’échec car il se sait condamner, ce livre est le récit de la maladie de l’amour. Vous aussi vous avez entendu cette presque-homonymie troublante? Je vous propose une idée: et si aller vers l’autre, c’était déjà le premier pas vers l’amour? Aimer, c’est un regard vers l’autre, un élan hors de soi. Ces hommes ou ces femmes qui ont peut-être fait souffrir votre joli coeur car ils ne savaient pas aimer, c’était sûrement parce qu’ils n’allaient jamais hors d’eux-mêmes, qu’ils ne regardaient jamais ailleurs que le centre de leur gravité. L’homme malade de la mort, dans le récit, est toujours dans la quête de l’autre, à tâtons, peut-être, mais aimer maladroit, c’est aimer quand même. 

Je vous ai convaincus Bookiners? Tant mieux! Continuons. Dans ce récit, nous nous pensons condamnés donc, condamnés à ne pas pouvoir aimer, condamnés à mourir, condamnés à la fatalité. Pourtant, on la fait jouïr, cette femme nue qu’on ne peut pas aimer, et elle crie, et on lui demande de se taire, comme pour réaliser notre fatalité, notre propre prophétie. Mais si on lui donne du plaisir, on lui donne un peu de la vie qu’on a en nous-mêmes. Cela signifie que nous sommes vivants. Les morts ne donnent pas de plaisir. 

Dès lors, je pense que nous sommes notre propre condamnation, nous les hommes et les femmes. En se pensant incapable d’aimer, incapable de vivre, on se condamne à mourir le coeur sourd. Notre fatalité, c’est nous-mêmes. Le personnage malade pense qu’il ne peut pas aimer alors qu’il aime. Il pense qu’il ne peut pas vivre, alors qu’il est vivant. Il est vivant et la regarde dormir. Quel homme regarde, des heures et des heures, des jours et des nuits, une femme dormir, sans l’aimer? 

« Son visage est laissé au sommeil, il dort comme les mains. »

Même en décrivant le sommeil, Marguerite décrit l’indicible avec une infinie poésie. Et cette poésie, c’est notre déclaration d’amour pour cette inconnue qu’on croit ne pouvoir aimer, alors qu’on l’aime, doucement. C’est tellement beau Marguerite. J’en pleure mon dimanche. 

Et puis un jour, voilà, c’est fini. Tout est fini. Nous sommes laissés à notre fatalité crée de toute pièce, à notre silence. C’est ça la mort: quand notre désespoir a tué l’espoir. Ce n’est pas nécessairement l’antonyme de « vivre », mais « d’espérer ». 

Je vais aller prendre l’air. Je ne vous ai pas tout dit, pas tout décrit, et je ne sais pas si j’ai été à la hauteur de ce bijou, mais enfin, c’est tout ce que j’ai pu faire. Vivez Bookiners. Sans vous penser condamnés. Vivez, car on n’est jamais condamnés que par soi-mêmes.  Et aimez, même si aimer c’est se mettre en danger, c’est être vulnérable, aimez, car c’est toujours pire de mourir de mort que de mourir d’amour.

Oui, je sais, vous me direz que c’est quand même tout un programme. Et vous aurez raison. Je ne suis pas sûre de tout comprendre, mais si la vie c’était ça :

« Ce velours qui résiste encore plus que le vide ? »

– C’est sûrement ça, Tat. Marguerite a encore les mots justes.  

– Et toi Hélo, et vous, Bookiners, que faites-vous?  

– Nous écoutons le silence. 

Des baisers beaux Bookiners,