Jeudi 1er Juin, 23h30

– Hi bébé, ça va ? T’as pas répondu à mes textos de la journée, je m’inquiète.

– Hi mon Hélo. Oui, ça va.

– Froideur de juin, bonsoir. Que se passe-t-il ?

– J’ai le vertige.

– Ahahahah, mais où es tu ? C’est étrange, je n’ai jamais su que tu n’aimais pas les hauteurs. Ne me dis pas que t’es sur un roof top avec un nouvel homme de ta vie ?

– Non non, je suis assise à mon bureau. Je touche le sol. Mais la vie donne le vertige quand on y pense. C’est vrai, ça tient à rien. Une galette de maïs, cette vie. Une décision qui devient une erreur, un mauvais virage et d’erreur en errance, millimètre après millimètre, on passe à coté de sa vie. Ratée, cette vie. Sans préavis.

– Oui, c’est vertigineux.

– Mais il suffit de rien putain. J’ai envie d’engueuler cette vie qui n’prévient pas, d’engueuler un Dieu s’il existe. Imagine que j’étais restée à l’ONU, j’aurais eu une prime, je serais restée. Pour l’argent. Pour les parents. Pour leurs attentes. J’aurais eu Jérôme, ce stagiaire canonissime – énième homme de ma vie -, qui m’appelle encore pour savoir quand est-ce que je reviens. Et alors, je serais peut-être maman, à 24 ans. Car il voulait des enfants jeunes. Et moi, je veux des enfants, depuis que j’ai compris qu’on n’adopte pas les dauphins. Et puis, les couches, les trous dans le compte en banque, la sécurité, le prestige de l’ONU, les regards heureux de ma famille, le statut, l’amour lasse, le lac qui rassérène. Les années passent. Peut-être que je n’aurais pas été malheureuse. Peut-être que je ne me serais pas posé la question. Et je serais passée à côté de moi même, comme on passe à côté de son cri d’existence. Il suffit de rien. De s’accommoder avec la vie qu’on a, pour qu’elle devienne étrangère à nous-mêmes. C’est quand notre vie ne nous ressemble pas qu’elle est ratée. Le problème c’est que c’est si facile de se laisser vivre sans vivre.

– Oui, je ressens ton vertige. C’est fragile une vie. Et c’est bien trop long quand on passe à côté de la sienne, les yeux fermés.

– J’aimerais lire quelque chose qui me fasse palper cette insignifiance signifiante. J’aimerais voir, comprendre l’engrenage. Je suis sûre que ça m’aiderait à le rendre palpable, tangible. Et alors, je pourrais combattre le vertige et l’errance.

– Lis l’Adversaire honey moon. C’est un de mes « romans » préférés, c’est un page turner pour peupler tes insomnies, ET, ce roman déconstruit l’insoutenable signifiance de nos insignifiances. Tu vas halluciner, et nos bookiners aussi !

 

Samedi 3 juin, 1h00 AM

– Oh mon dieu Hélo, t’avais raison. Je suis hallu. Je comprends pas. Il était à deux doigts d’avoir la vie qu’ il méritait. C’est pas possible. Un simple rattrapage loupé et tout s’est terminé. Un simple mensonge. Un rien. 3 mots. Et l’engrenage se déclenche, implacable. Impardonnable. C’est pas possible. Je suis au bout de ma vie.

– Mais de qui parles-tu bébé ?

– De Jean-Claude. Il y était presque. Je dois comprendre.

– Le seul Jean-Claude que je connaisse bébé, c’est ton parrain.

– Je te parle de Jean-Claude Romand. Pas de mon parrain.

– Ah ! L’Adversaire !

– Oui. Je dois te laisser. Il faut que je sache. Je dois comprendre. Il me reste 10 pages.

– N’oublie pas de raconter à nos bookiners honey moon, hein.

– Oui, oui ! Quand je lis, je pense toujours à eux, à ma maman, et à toi. 

Sommeil – Stromae 

      J’attends souvent Morphée depuis quelques temps. Peut-être parce que je suis célibataire, peut-être parce que je réfléchis souvent à la fatalité. Il y a un côté rassurant de penser que notre destin est écrit pour nous, avant notre naissance. Qu’on n’y est pour rien. Que ce qui s’est passé n’aurait pas pu se passer autrement. Qu’on est des victimes. Ou des rescapés. Mais je vous mentirais si je vous disais que j’en suis convaincue. Je pense qu’on choisit sa vie, parce qu’on choisit ses choix – la tautologie est voulue. Morphée ne venait pas ce samedi soir,  alors j’ai ouvert L’adversaire pour ne plus le lâcher pendant deux nuits consécutives. En attendant Morphée, fallait bien s’occuper. La vie, ou plutôt, la descente Orphique de Jean-Claude Romand peuplera votre insomnie, peut-être encore votre solitude. 

J’étais fataliste et peut-être que vous l’êtes aussi. WAKE UP, BRACE UP et REMONTEZ vos manches mes Bookiners, car vous tenez les rennes de votre vie. En être conscient est la première étape pour lui faire face, et, je le souhaite, la réussir. Lire L’adversaire, ça vous vaccine contre la fatalité.

Le 9 Janvier 1993, Jean-Claude Romand assassine sa femme et ses enfants. Il les aime plus que tout.  Il aimait ses parents qu’il a tués aussi. Tout ça pour des mensonges tous petits qui se sont enflés et empilés, jusqu’à devenir gros comme la maison à laquelle il tentera de mettre le feu. Il était peut-être un peu mythomane, peut-être, avec le chagrin comme humeur et la solitude comme univers. Il a prétendu pendant 18 ans avoir fait médecine, avoir été interne aux hôpitaux de Paris, et être devenu chercheur à l’Organisation Mondiale de la Santé. Le jour où ses mensonges et ses escroqueries sont en passe d’être percées en plein soleil, il décide de tuer ses proches comme pour tuer cette réalité qui prend une ampleur indésirable. Etrange mais vrai, la fac de médecine, les examens, les réussites, tous ces mensonges étaient là, sous les yeux fermés de ses proches. Pire, tout ça, tout ce drame, tous ces mensonges, tous ces cadavres, n’étaient pas inéluctables.  C’est ce qui m’a bouleversée. Un petit mensonge de rien du tout. Jean-Claude Romand s’éprend de Florence à la fac. Belle, souriante, rayonnante. Ils se connaissaient depuis longtemps, il s’était toujours dit qu’elle serait la mère de ses enfants. Une fixette d’adolescent. Ils se fréquentent un peu à la fac. Puis elle décide de tout arrêter car « il a le corps mou », il se ratatine, Jean-Claude, il dégouline. Alors Jean-Claude, élève consciencieux, rate ses examens de deuxième année. Il plonge dans une dépression dont il ne parle à personne. Le jour de ses rattrapages, il n’entend pas son réveil. Après ça, l’engrenage se déclenche, il prétend passer dans la classe suivante avec ses amis, et surtout avec son meilleur ami, Luc Ladmiral. Il aurait pû tout dire, tout avouer, même après le mensonge, mais il se tait. Se taire, c’est encore parler. Se taire c’est encore choisir. Il se remet avec Florence, sur un mensonge, un autre. Puis la vie bat son plein et les choses s’enchaînent, enfants, mariage, parrainages… Cette histoire me hante, car vous vous rendrez compte que toutes les fois où il aurait pu avouer sont autant de fois où cette tragédie aurait pu être évitée. Et c’est là, là que vous saurez que la fatalité ne tient pas debout quand elle se casse une jambe. C’est croire en la fatalité qui la rend fatale, pas le contraire, je vous assure que c’est vrai !

Lire l’Adversaire, c’est aussi lire un esprit qui déraille, qui pousse le mensonge et l’impasse jusque dans sa logique la plus extrême. Et je pense que cette proximité, cette intimité avec les dérapages de Jean-Claude Romand agit comme un antidote, un rappel à l’ordre qui dirait « il suffit de peu ».   Je ne connais pas tous les tenants de la vie de Jean-Claude Romand, car même si Emmanuel Carrère en dévoile beaucoup, on ne sait pas tout. Mais je crois qu’il y a une chose qui se dessine en filigrane dans ce livre. Si Jean-Claude avait eu confiance en lui, s’il avait eu confiance en l’amour que lui portait son entourage, ses amis, ses parents, alors il se serait dévoilé, il aurait dit la vérité. Cela n’aurait pas empêcher la peur de décevoir, mais ça aurait empêché je crois, le désir intempestif de vouloir s’excuser « d’être » par les mensonges, par l’illusion d’être un autre. S’il avait su, ou cru, qu’il ne serait pas désaimé par ses parents en leur disant qu’il avait raté sa deuxième année, alors il aurait dit la vérité. Et il aurait vécu dans la vérité, entouré de gens qui l’estimaient peu importe les résultats scolaires, le poste à l’OMS ou les cadeaux de voyages d’affaires. Jean-Claude Romand n’a jamais su comment s’aimer, alors il n’a jamais montré aux autres comment l’aimer.  C’est je crois l’origine de sa perte, mais ça encore, ce n’était pas une fatalité. J’apprends tous les jours à aimer qui je suis et qui je deviendrai, car j’apprends tous les jours à me regarder, à m’apprécier, et à embrasser, avec indulgence, toutes les facettes de ma schizophrène exubérance. Faites-le, vous verrez !   Je vous laisse, sans vous en dévoiler davantage mes bookiners. Mais aimez-vous, avec justesse et avec compassion. Aussi, et je vous quitterai sur ma pensée du soir, la vie n’est pas une condamnation, c’est une libération (des limbes !!) et une exploration (de soi-même et des autres).

Des baisers tendres,