Jeudi 1er juillet 2017, 18h23

`– Hello Tatoo, comment se sont passés tes exams de la Sorbonne ?

– Oh, tu sais, la Sorbonne et moi on ne s’entend pas très bien… J’ai mis trente minutes à trouver la salle de l’exam alors que j’étais arrivée en avance, et j’ai dû faire un commentaire linéaire de texte. Ma phobie.

– Tu dis toujours ça mais tu finis par avoir 18… Tu lis quoi en ce moment ?

– Ah, je viens de lire deux livres… qui n’ont absolument aucun intérêt. Ils m’ont tellement énervée, pourquoi écrire si ça sert à rien sérieux ? Je trouve ça tellement égoïste. C’est comme cuisiner mal. A partir du moment où l’art est à partager, il faut au moins que ce soit partageable. N’en parlons plus, j’ai encore les larmes aux yeux. Godsake. 

– Est-ce que tu crois que c’est important de lire des livres qui parlent de malheur ?

– Mmh ça dépend dans quel état tu es, mais de manière générale, bien sûr que c’est important. Je ne crois pas qu’on ait le droit de s’isoler dans une bulle hermétique toute sa vie, prétextant que le malheur des autres ne nous concerne pas. Ou que le malheur, tout court, n’existe pas. Car le malheur est toujours à côté du bonheur, de la vie. 

– Tu veux dire que le monde nous concerne tous, dans sa beauté et sa laideur ?

– Oui exactement, et puis peut-être que lire des livres sombres peuvent nous ouvrir les yeux sur ceux qui ont besoin d’aide autour de nous. Peut-être qu’ils peuvent nous ouvrir les yeux sur notre propre détresse aussi. Car on n’imagine pas à quel point les gens peuvent être malheureux sans pour autant se sentir malheureux. Tout ça parce qu’ils ne se regardent plus, ils s’accomodent avec le malheur, et se disent que c’est le prix à payer pour être vivant. Je te jure, que j’en ai rencontré des personnes comme ça. 

– Je te demandais ça car je viens de lire un livre terrible qui s’appelle L’autre qu’on adorait et il m’a retournée tant il est sombre. Du coup je ne sais pas s’il faut que j’en parle à nos Bookiners ou pas. 

– Ça dépend mon chat, tu penses qu’il peut aider certaines personnes?

– En fait, je pense que ce livre peut faire du bien car il nous rappelle que des gens vivent toujours des situations pires que la notre dans le monde. Il permet vraiment de relativiser. Mes malheurs m’ont paru ridicules à côté de ceux du personnage. Par ailleurs, je suis d’accord avec le fait qu’il peut nous rappeler que d’autres souffrent mais ne parlent pas, ne parlent plus. Voire que nous-mêmes souffrons sans nous entendre, nous écouter. Ceux-là ont besoin de nous tous, de vous tous pour leur rappeler combien la vie n’est pas statique, combien la tempête laisse toujours place au soleil.

– Alors oui, il faut que tu en parles, c’est important, Nous t’écoutons. 

Ce livre est dur, brutal. Un avant-goût de l’ambiance du roman ? Tenez, écoutez cette célèbre musique de Clint Mansell. Vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenu. 

Marion Barfs – Clint Mansell

Si la solitude vous guette, si la solitude vous gêne, si la solitude vous effraye, peut-être allez-vous revoir votre définition de la solitude avec ce roman et relativiser (un peu) la vôtre : c’est une solitude immense, tout au fond de lui que connaît le personnage du roman. L’autre qu’on adorait s’appelle Thomas. Thomas a réellement existé, il était l’amant puis l’ami de l’auteur qui nous raconte son histoire. Sa vie, il l’a vécue entourée d’amis et de femmes, mais profondément seul. Je crois qu’on peut parler de grande solitude quand son propre être ne peut plus rien pour soi-même. C’est l’histoire de Thomas : un homme qui s’est battu avant d’abdiquer. Le livre s’ouvre sur la découverte du corps de Thomas qui s’est donné la mort.

J’ai longtemps hésité avant de vous proposer d’ouvrir ce livre qui raconte le destin terrible d’un homme hanté par des démons qu’il ne mérite pas. Je me suis reconnue dans beaucoup de ses phases dépressives, mais l’issue de la vie de cette homme m’a totalement bouleversée. Si vous traversez actuellement une zone de turbulence musclée, je vous conseille d’attendre un peu de lumière avant de vous attaquer à cet ouvrage. Pour ceux qui commencent à sortir la tête de l’eau, ouvrez-le prudemment mais ouvrez-le. Peut-être vous fera-t-il relativiser sur votre propre condition, ça a été le cas pour moi. L’auteur nous parle de l’autre, pas de nous. Ce qui arrive à cet homme n’arrivera pas à nous, ni à vous, son destin nous renvoie à la brutalité de la mort telle qu’elle ne devrait jamais arriver.

Ce roman vaccinera les plus fatalistes d’entre vous. Car Thomas a fait de mauvais choix de vie, pris de mauvaises décisions, oui, mais il a rendu les armes, alors qu’il était encore vivant. Parce que Thomas s’est oublié trop longtemps. Qui que vous soyez Bookiner, vous êtes encore vivant(e). Et quoi que vous traversiez aujourd’hui, la vie vous réserve un lot de surprises, de petits et grands bonheurs dont vous n’avez pas idée. Parole de Bookiner (et de connaisseuse!). Ouvrez grand vos bras, embrassez les tous petits bonheurs qui s’offrent à vous, tendez l’oreille à l’enfant qui vous chuchote tout au fond de vous le chemin à emprunter pour vivre pleinement, et surtout, surtout, faites-vous confiance, faites confiance à ce tout petit enfant qui s’égosille. Au fil du récit, l’auteur énumère les parfaites imperfections de ce personnage infiniment attachant: Thomas est brillant, ambitieux, charmeur, mais instable. Le lecteur et l’auteur assistent, impuissants, au lent glissement de Thomas vers la mort. Après avoir loupé Sciencespo et Normal Sup, le jeune homme s’envole vers les Etats-Unis étudier puis enseigner la littérature du vingtième siècle. Pendant des années, le jeune homme s’embarque dans des déménagements, des postulations dans différentes universités, dans des amours aussi passionnelles que transitoires, d’alcool en déconvenues successives. Il soigne ses insomnies en lisant Proust (tiens tiens, un personnage qui lit pour se soigner… 😏)

« La lecture de Proust te réanimera. Proust, c’est le meilleur médicament qui soit, le sel de la vie, le seul à pouvoir t’extraire de la médiocrité. »

Tous ces changements sapent peu à peu la personnalité qu’on devine déjà fragile du personnage. Depuis des années, Thomas est en sursis.

« Tu es parfois sujet à des accès de dépression pendant lesquels ta vision du monde est d’un pessimisme absolu. (…) Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants. »

Les femmes, Thomas sait les séduire mais ne les garde pas. Ana, Elisa, Olga, Nora: toutes ont été aimées, aucune n’est restée. Les ruptures successives et douloureuse entament peu à peu l’estime personnelle de l’homme. Thomas vit trop fort ses relations, il sombre doucement dans le lit de ses émotions qui le dépassent.

« Elle est le boulet de ciment qui t’entraîne vers le fond: vous allez vous noyer ensemble. Il n’y a qu’un moyen de sortir la tête hors de l’eau pour happer l’air qui te permettra de respirer. Rompre. Casser le lien qui vous unit. La laisser partir à la dérive. A six heures du matin tu finis par écrire les mots libérateurs ‘c’est fini’. »

De cette rupture et des autres, il ne s’en remettra jamais vraiment. Les refus de postes défilent eux aussi, Thomas ne trouve pas sa place, il s’oublie. Il abandonne ses projets de livre, de musique, il perd la force de devenir celui qu’il voudrait être. Il baisse les bras à mesure que sa confiance s’envole. Alors Thomas ne dort plus. Vous, bookiners insomniaques, vous reconnaîtrez certainement dans les nuits blanches de Thomas. Peut-être les crises dépressives en moins (si c’est le cas, c’est déjà une bonne nouvelle non?). Car l’esprit qui ne dort plus est un esprit tourmenté que vous ne laissez pas respirer. Pas grave, il y a les livres pour l’occuper. Lisez, lisez autant que vous pouvez, Bookiners, lisez deux livres par nuit si besoin, votre esprit finira par souffler un peu. Parole de…? Bookiner indeed! Thomas, lui, n’autorise plus son esprit à respirer, à se balader dans des campagnes lumineuses et joyeuses, à gambader dans des pays inconnus. Alors, sans que les autres ne s’en aperçoivent, ses tendances dépressives s’accentuent dangereusement. 

« Tu ne dors pas. Ta gaieté des jours précédents a fondu comme neige au soleil. Tu penses à l’échec de tes amours, à ton renvoi de Reed après ton erreur à Princeton, à tes projets qui n’ont pas aboutis: ton roman sur Elisa, ton disque autour de Proust, ton scénario avec Tony. »

Dans un style serré et un rythme rapide qui offre une belle intensité psychologique, l’auteur fouille, interroge et cerne les pensées, la sensibilité de plus en plus instable de son ami disparu. Plus la vie de Thomas avance, plus ses espoirs de devenir « quelqu’un » s’amenuisent. Entouré par ses amis Nicolas, Catherine, et ses amours qui le chérissent et lui pardonnent tout, Thomas ne parle pas, il sombre dans une solitude qu’il tente de gérer, étouffé par l’incertitude de son avenir. Et puis.

« Toute ta vie depuis ta naissance n’est qu’une ligne tendant à ce moment-là. Tu finis exactement comme tu devais finir, dans un petit appartement donnant sur les murs du campus de l’université qui te congédie comme un laquais. »

A 39 ans, cet homme qui oscille toute sa vie entre le soleil et l’obscurité choisit la nuit. Ce livre cherche à expliquer la mort en remontant la courbe d’une vie. Comme une archéologue, l’auteur analyse les échecs, les mauvais choix, les occasions manquées qui ont construit la mécanique implacable d’une descente aux enfers. Le récit décortique aussi un esprit qui déraille. Si, comme moi un jour, votre cerveau a connu ou connait actuellement un grand huit incontrôlable, si vous avez l’impression qu’un ciel bas et lourd obscurcit les couleurs de votre vie avec ou sans raison, alors sachez bien que la tempête finit toujours, toujours par laisser place au soleil. Je vous supplie de me croire, même s’il y a quelques mois je n’y croyais pas encore moi-même. Thomas, lui, a fait l’erreur d’abdiquer trop tôt. Son suicide est effrayant, mais ce récit m’a fait réfléchir sur mon propre destin, mes propres choix, il m’invite à vivre davantage l’instant présent, à revoir quelques unes de mes ambitions à la baisse pour être pleinement moi-même dans ce que je suis et non pas dans ce qu’on aimerait que je sois. Je crois que c’est ce décalage vertigineux qui a poussé Thomas à quitter le monde. Parce que Thomas n’est pas devenu ce « quelqu’un » qu’il aurait voulu être pour les autres. S’en apercevoir à travers l’histoire de l’autre, c’est déjà s’éloigner de son propre gouffre, avancer dans sa propre vie, en accord avec soi-même. Vivez pour vous, faites ce que vous aimez, c’est le plus important pour se préserver.

Une petite lecture pour vous convaincre ? C’est d’accord. Cliquez ici :

 

Bonne lecture mes Bookiners !