Dimanche 28 mai 2017, 19h18

– Chat ?

– Oui bb, je n’ai pas beaucoup de temps pour t’écrire je dois réviser mes oraux de demain.

– Tu n’as jamais rêvé de tout plaquer, de partir au bout du monde, seule, loin de tout?

– Mmmh là je suis seule à Madrid pour passer mes exams, j’en ai déjà marre.

– Non Tatoo, je te parle vraiment de partir loin, très loin de chez toi, pendant longtemps, peut-être même toute ta vie. Tout laisser derrière toi et repartir à zéro. Renaître.

– Tu es en train de m’annoncer quelque chose là? Oh my God tu m’emmènes avec toi j’espère ? On va faire un énorme pot de départ yeay!!

– Mais non, tu sais bien qu’aujourd’hui je suis incapable de partir à plus d’un kilomètre de chez moi 😐. Mais j’y pense quand même parfois. Je me demande si je ne serais pas plus heureuse ailleurs, loin de tout, loin de ma vie. Je me demande quelle personne je serais si j’étais au bout du monde, à complètement changer ma vie, avec des gens, une culture, que je ne connais pas.

– Let me guess : tu viens de lire un bouquin inspirant?

– ☺️ Tu me connais si bien. Je viens de lire Le grand marin de Catherine Poulain, et c’est vrai qu’il m’a pas mal fait réfléchir.

– Ah j’ai entendu parler de ce bouquin je voulais le lire! Il va me plaire tu crois ?

– Mmmh il faut que je t’explique. En fait j’ai un peu peur de te parler du thème du livre, je sais que tu vas pouffer de rire tellement ça n’a aucun rapport avec ce que tu aimes.

– Oula, c’est moi qui ai peur là, vas-y fais-moi rire, ça parle de quoi, d’aviation ? de football? de figurines ? 😂

– En fait, c’est l’histoire de l’auteur qui, à vingt ans, décide de plaquer sa vie en France pour aller vivre en Alaska.

– Jusque là tout va bien…

– C’est là que ça se corse. Elle a décidé de partir en Alaska pour… pêcher la morue noire, le crabe, et le flétan. Le livre parle essentiellement de ses jours et de ses nuits sur le bateau de pêche 😂

– Hahahahahahahahaa hélo j’arrive plus à respirer 😂Mais pourquoi tu as lu ça ? Et surtout pourquoi tu m’en parles ?

– Déjà, parce que la narratrice mange tout le temps du pop corn comme toi. Ensuite, si je dois bien avouer que les techniques de pêche et la découpe du flétan ne m’ont pas transcendée, la force et la philosophie de la narratrice m’ont impressionnée. Je pense surtout que ce livre peut faire voyager et rêver nos bookiners. Je crois que ce bouquin est important pour ceux qui n’osent pas vivre la vie qu’ils veulent.

– Ah alors tu peux m’en parler, ça m’intéresse. Mais tu as intérêt à bien me le vendre pour que les bookiners et moi le lisions 😂. Comment tu sais que je suis en train de manger des pop corn d’ailleurs?! Je me remets à bosser, je te lis après si je ne m’endors pas sur mes fiches 😘

Conquest of Paradise – Vangelis 

Si vous voulez voyager, partir tout au bout du monde là où personne ne viendra vous déranger avec le dossier à rendre demain ou le dîner à préparer, Le Grand Marin a été écrit pour vous. Ce livre, c’est l’histoire d’un élan vital, d’un amour pour l’océan, et d’un amour pour un homme. La narratrice Lili ne nous raconte pas pourquoi elle décide de plaquer sa vie en France. Ce que l’on sait, c’est qu’elle ne peut plus vivre là-bas. Elle ne peut plus vivre de malheur. Alors elle part. Peut-être pour toujours. Ce qu’elle veut, ce qu’elle doit faire, c’est vivre pleinement. Atteindre la frontière du monde. Elle choisit l’Alaska.

« C’est le bout. Après y a plus rien. Seulement la mer polaire et la banquise. Le soleil de minuit aussi. Je voudrais bien y aller. M’asseoir au bout, tout en haut du monde. J’imagine toujours que je laisserai pendre mes jambes dans le vide… Je mangerai une glace ou du pop-corn. Je fumerai une cigarette. Je regarderai. Je saurai bien que je ne peux pas aller plus loin parce que la terre est finie. (…) Après je sauterai, ou je redescendrai pêcher. »

La philosophie du roman est très belle. C’est dans la pêche et dans l’effort que Lili se découvre, qu’elle se dépasse, qu’elle se surpasse, qu’elle vit. La pêche en Alaska est un monde brutal, sans sommeil, sans confort. Mais l’auteur tombe amoureuse de l’océan, du bateau le Rebel sur lequel elle embarque, de son équipage pourtant rustre. Pour la première fois de sa vie, elle se sent à sa place. Ce nouveau monde est le sien.

« On m’avait donné un bateau pour que je me donne à lui. J’étais du voyage et l’on m’avait jetée en route. J’étais revenue d’un monde de rien où tout s’éparpille et s’épuise en vain. (…) Ils étaient vivants, eux, et le sentait à chaque instant. Ils étaient dans la vie magnifique, luttant corps à corps avec l’épuisement, avec leur propre fatigue et la violence de l’au-dehors. »

Si votre confiance s’est égarée, si vous n’assumez qu’à moitié votre existence sur cette terre, alors apprenez à vous connaître et à vous montrer tel que vous êtes, où que vous soyez. C’est une des nombreuses leçons livrées par Catherine Poulain dans son roman. Car Le grand marin, c’est aussi l’histoire d’une femme dans un monde d’homme. Un monde rude, violent, plein d’alcool et de blessures. Seule face à tous, Lili fait preuve d’une force immense. Malgré les railleries, les bizutages, les remarques désobligeantes, c’est là qu’elle est le mieux, en accord total avec ce qu’elle est. Lili ne s’excuse pas d’être une femme, elle ne s’excuse pas d’être là. Quand, après s’être gravement blessée sur le bateau, la femme retourne sur terre, son esprit reste en mer. C’est là qu’est sa vie.

« J’avais trouvé mon bateau, plus noir que la nuit la plus sombre. Les hommes à bord y étaient rudes et larges, ils m’avaient pris ma couchette, jeté mon sac et mon duvet à terre, il criaient, j’avais peur, ils étaient rudes et forts, ils étaient bons, si bons pour moi, ils m’étaient tous le bon Dieu quand je levais les yeux sur eux. J’avais marié un bateau, je lui avais donné la vie. »

Si vous êtes fatalistes, si vous pensez que votre vie est écrite d’avance, inspirez-vous de l’expérience de l’auteur et respirez. Sa vie, Lili la dirige d’une main ferme, mais elle la vit comme une grande histoire d’amour. Ses mots nous poussent à réfléchir à notre propre existence. Où est mon Alaska? Où est ma place? Suis-je en train de passer à côté de ma liberté ? Cette femme est partie, elle a trouvé, elle ne reviendra plus.

Comme nous, comme vous peut-être, Lili avait perdu de vue ses rêves avant l’Alaska, mais elle a la chance de savoir tendre l’oreille au monde qui l’appelait. Elle n’a pas reculé. Depuis, elle chante la splendeur brûlante de sa vie. Elle va jusqu’au bout, tout au bout d’elle-même. La mort n’a désormais plus d’importance, puisqu’elle aura vécu. Par ses lignes, Catherine Poulain sème en nous des leçons de courage, de respect de soi. Sommes-nous aussi libres que nous le pensons ? Sommes-nous assez clairvoyant pour protéger notre individualité d’autrui? Ne sont-ce pas les clés pour rester en vie?

« Les contours fixes de ce monde nous les avons laissés à terre. Nous sommes dans le souffle, qui jamais ne s’arrête. La bouche du monde s’est refermée sur nous. Et l’on va donner nos forces jusqu’à en tomber morts peut-être. Pour nous la volupté de l’exténuement. »

C’est bien sûr dans cette volupté que l’auteur est disposée à rencontrer un autre amour : celui d’un homme. Avec Jude, avec Le grand marin, elle vit un amour maladroit, déséquilibré, intense. Car cette femme ne se perd jamais de vue, même lorsqu’elle est amoureuse. Elle ne disparaît pas derrière son couple. Elle est libre, jusqu’au bout. Mais si Lili s’arrête de courir, Lili meurt. 

« – Tu me laisseras partir? J’aime juste être libre d’aller où je veux. Je veux juste qu’on me laisse courir.

– Oui, bien sûr

– J’suis pas une fille qui court après les hommes, c’est ça que jveux dire, les hommes je m’en fous, mais il faut me laisser libre autrement je m’en vais… De toute façon je m’en vais toujours. Je peux pas m’en empêcher. Ca me rend folle quand on m’oblige à rester, dans un lit, dans une maison. Ca me rend mauvaise. Je suis pas vivable. Etre une petite femelle c’est pas pour moi. Je veux qu’on me laisse courir. »

Ce roman se lit comme une fable philosophique. Il m’a apaisée par sa poésie, sa justesse. Je ressors de cette lecture un peu différente, un peu plus sage, un peu plus souple. Je crois que ce roman doit être lu par vous tous, bookiners en soif de voyage, de rêve, de confiance.  Je vous laisse avec ces quelques lignes mes bookiners, peut-être vous mettront-elle sur la bonne voie de votre propre cheminement : 

« – Mais Joey, pourquoi vous courez tous, pourquoi on court ?

– Tout court Lili, tout avance. L’océan, les montagnes, la Terre quand tu marches… Quand tu la parcours, elle semble avancer avec toi et le monde se déroule d’une vallée à l’autre, les montagnes, puis les ravins où l’eau déboule et s’en va vers le fleuve qui court vers la mer. Tout est dans la course Lili. Les étoiles aussi, la nuit et le jour, la lumière, tout court et nous on fait pareil. Autrement on est morts. »

Une lecture musicale avant de partir ?