Mercredi 10 mai 2017, dans un café, Hélo et moi, plongées dans nos re-lectures respectives

– Hélo, écoute la beauté de ces vers :

PRIDAMANT :

J’ai de l’impatience et je manque d’espoir

Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes

Qu’ont éloigné de moi des traitements trop rudes

Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux

A caché à jamais sa présence à mes yeux.

– Effectivement, c’est canon.

– Tiens, lis-le à voix haute. Déclame ! Corneille, c’est quand même la perfection métrique, la beauté millimétrée ! Attends, je termine, c’est de mieux en mieux !

PRIDAMANT :

Enfin au désespoir de perdre tant de peine

En n’attendant plus rien de la prudence humaine

Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts,

J’ai déjà sur ce point consulté les enfers

Mais l’enfer devient muet quand il faut me répondre

Ou ne me répond rien qu’afin de me confondre.

– La punchline du 17ème siècle! Ahahaha, il est génial ce Corneille!

– C’est vrai que c’est beau. Mais ce qui est dingue, c’est ton énergie et ta fascination pour le théâtre classique, pour les alexandrins. C’est curieux nan ? C’est un peu comme les fourmis et moi, tu ne penses pas ?

– Non non, rien à voir avec tes satanées fourmis ! ahaha ! Pour te dire toute la vérité, quand je lis Racine ou Corneille, j’ai l’impression d’avoir le privilège de toucher à la beauté dans ce qu’elle signifie d’harmonieux, d’équilibré.

Oui. Je comprends totalement. Attends, j’appelle nos Bookiners en mal d’espoir – soleil pour les intimes -, en mal de rire, de compagnie et en cure de sublime! C’est bon ? Tout le monde est là ? Nous t’écoutons. 

Georges Bizet – Carmen Habanera Instrumental 

Je ne sais pas vous Bookiners, mais parfois, je perds foi en l’humanité. Je me dis que la vie est dure et que c’est ce qui rend les hommes méchants. Je me dis qu’il n’y a plus d’espoir et que je vais terminer ma vie sous un pont, avec un chat borgne et vorace, qui me volera le reste de mes Pépitos, et qu’il n’y aura même plus de maïs pour que je puisse me goinfrer de pop corn à volonté. Dans ces moments de réelle détresse – cela m’arrive tous les 9 du mois pendant 4 jours, jours de gala où j’ai le droit de manger tout ce que je désire à n’importe quelle heure -, j’essaye de lire un livre qui redessine sur mon visage de jeune adulte les sourires émerveillés de ma jeunesse. Hier, Jean d’Ormesson m’a proposé de lire L’Illusion Comique. Vous vous doutiez bien que je n’allais pas le contredire 😂

Tout d’abord, je pense à vous qui êtes en mal de beauté et d’espoir. Lire Corneille, c’est avoir le privilège de côtoyer un tel aboutissement du fond et de la forme que cela vous redonne une sorte d’espérance en l’humanité. C’est comme si, par la perfection, l’équilibre, la rondeur de ses vers, il démontrait à chaque instant, que les hommes sont capables des plus belles choses. Je ne sais pas vous, mais moi, ça me rend heureuse d’être vivante. C’est vrai non? On a tout de même beaucoup de chance de batifoler avec la perfection, de s’élever jusqu’à elle. 

Cette comédie, que Corneille appelle son « étrange monstre » – le mec écrit un chef-d’oeuvre, tout tranquille, mais le qualifie de monstre. Tout va bien. – met en scène le pauvre Pridamant, qui cherche à tout prix à avoir des nouvelles de son fils Clindor, qu’il a chassé parce qu’il était un peu trop agité. Cependant, Clindor ne lui donne aucune nouvelle. Le dernier recours de ce pauvre père est de demander au voyant Alcandre de lui montrer dans sa boule de cristal ce que devient son fils. Hop Hop Hop, petite mise en abîme comme il faut. Et là, c’est la folie, déferlement de personnages et d’aventures saugrenues à pleurer de rire !

Si vous vous sentez seul(e)(s), Bookiners, laissez-vous peupler par ces personnages burlesques, comiques, attachants et drôles qui se tissent sous vos yeux. Leur énergie est communicative, et leurs aventures deviendront les vôtres. Parole de solitaire! 

Enfin, si vous ne riez plus, mais que l’envie est là, croyez-moi, j’ai ri à tu-tête pendant une belle demie-heure. Vous savez, tous les 9 du mois, pour les raisons que vous avez dû deviner, j’ai souvent des larmes aux yeux. Héloïse vous dirait que j’ai toujours, vraiment toujours, les larmes aux yeux, mais ce n’est pas vraiment vrai. Vous me témoignerez quand on se verra! Mais enfin, là où je désire en venir, c’est que, hier, moi aussi je n’allais pas bien, et L’Illusion m’a fait crouler de rire jusqu’au pipi. Surtout le personnage de Matamore. C’est un fou ambulant.  Matamore, en fait, c’est une expérience, un concept à lui tout seul. Je l’imagine petit avec un ventre proéminent, 3 graines de cheveux sur un crâne dégarni, quelques pustules, un pantalon ample resserré par une ceinture bling bling et une chemise bouffante qui le gonfle n’importe comment, comme une gougère ratée. Et pourtant, Matamore a une inébranlable confiance en lui. Inébranlable, je vous dis. Ce personnage enfle d’orgueil et de vanité sous nos yeux en racontant ses exploits fictifs à son suivant, Clindor – le fils de Pridamant, et à qui veut l’entendre. Comme Clindor a compris que son maître n’accepte et n’entend que les flatteries, il s’en donne à coeur joie. Il faut le lire Matamore pour le croire, regardez: 

CLINDOR :

Oh dieux ! En un moment tout vous est possible

Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible !

MATAMORE :

Je te le dis encore, ne sois plus en alarme

Quand je veux j’épouvante, et quand je veux, je charme

Et, selon qu’il me plait, je remplis tour à tour

Les hommes de terreur, et les femmes d’amour

Du temps que ma beauté m’était inséparable,

Leurs persécutions (des femmes) me rendaient misérable

Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer

Mille mourraient par jour à force de m’aimer

J’avais des rendez vous de toutes les princesses

Celles d’Ethiopie et celles du Japon

Dans leurs soupirs d’amour ne mêlaient que mon nom. 

Après c’est de mal en pis, le mec ne s’arrête plus. Il est persuadé d’être à la fois Hercule, Zeus, et Dyonisus. Je ne vous gâcherai pas le moment où Matamore vous explique comment il a dragué le Soleil. Je me suis étouffée de rire dans le train en allant chez moi, à Fontainebleau. Mais le pire dans tout ça? C’est que ce Matamore qui vante sa beauté autant que ses exploits, est en fait un peureux qui a peur des hommes et même peur de son ombre. C’est d’ailleurs la signification du mot « matamore » – le batteur de Maures qui ne n’abat rien du tout! Je ne vous dis pas tout, mais ce personnage est génial, on dirait un caractère de La Bruyère. D’ailleurs Corneille m’a avoué qu’il l’a créé spécialement pour nous faire rire. Bin-go !

Un dernier sourire pour la route? Allez, je suis magnanime aujourd’hui 😂 Le couple Isabelle et Adraste est aussi à se rouler de rire. Rapidement, Adraste est fou d’Isabelle, mais Isabelle s’en moque car, elle aime Clindor. Sauf qu’Adraste fait du forcing. Et là, c’est le drame. Vous êtes prêts Bookiners? 

ADRASTE :

Hélas ! S’il en est ainsi, quel malheur est le mien !

Je soupire, j’endure et je n’avance rien ;

Et malgré les transports de mon amour extrême,

Vous ne voulez pas croire enfin que je vous aime.

ISABELLE :

Je ne sais pas, monsieur, de quoi vous me blâmez

Je me connais aimable et crois que vous m’aimez

Pour peu qu’un honnête homme ait vers moi de crédit,

Je lui fais la faveur de croire ce qu’il dit

Rendez-moi la pareille et puisqu’à votre flamme

Je ne déguise rien de ce que j’ai dans l’âme

Faites-moi la faveur de croire sur ce point

Que, bien que vous m’aimiez, je ne vous aime point !

PUNCH-LINE ! Echec et mat. Quelle femme! Quelle répartie! Vous allez rire, je le sens, je le sais. Je vous laisse Bookiners.

Tiens, Corneille me donne envie de m’essayer aux alexandrins pour vous dire au revoir. Tadam: 

Si vous ne riez nulle part, qu’il est tard comme le soir

Venez mes Bookiners avec quelques mouchoirs

De rire vous pleurerez, et vous remercierez

Corneille, car le sourire il vous aura donné.

Allons, plus de tristesse et plus aucune panique

Et donnez une chance à L’Illusion Comique !

Alors, qu’en dites-vous? La catastrophe de mes vers aura au moins eu le mérite de vous faire esquisser un sourire! Ne vous cachez pas, je vous vois.

Besos mes Bookiners !