20 Mai 2017, 17h00

– Honeymoon, j’espère que tu réussis à lire un peu pour le blog malgré tes exams.

– Hiiiiii! De ci de là. Exam ce matin sur Amphitryon : boutade du siècle! Je ne me rappelais plus d’aucun prénom, du coup… j’ai inventé.

Je ne te crois pas ! 

– Je te jure que ce n’est pas une blague. Puis, je suis sortie un peu en avance, car après avoir remplacé tous les noms des personnages par des noms de divinités, j’avais envie de terminer Littoral, le premier volet du quatuor dramatique de Wadji Mouawad intitulé « Le sang des promesses ».

– Et alors, tu l’as terminé du coup? Tu penses qu’il peut soigner des maux? 

– Tu me stresses, maman.

– Nan mais je veux juste savoir ce qu’il en est, à chaque fois qu’on lit un livre, j’en vois le potentiel médicinal. Les livres me soignent tellement, surtout en ce moment, que j’ai envie de faire partager nos trouvailles à tout le monde! C’est précisément la raison d’être de tout ça, de Peanut Booker, de mon agitation, et accessoirement, des quelques paillettes qu’il me reste dans les yeux.

– Je sais mon Hélo, je sais. Mais c’est encore un peu difficile pour moi de vous commenter cette pièce de théâtre, aux bookiners comme à toi.

– Mais pourquoi?

– Au delà de son caractère et de sa forme un peu absurde, j’ai l’impression qu’elle parle de mon père, et qu’elle parle de moi. D’ailleurs Hélo, il faudra dire à nos Bookiners que la dramaturgie de cette pièce de théâtre est assez particulière. Le temps du récit se mêle avec le temps de la représentation théâtrale, qui se mélangent encore avec quelques jets de l’imagination de Wadji. C’est déroutant. Mais Il soigne ce livre, il soigne pour de vrai, il soigne les non-dits, les peines enfouies et le silence. Alors il faudra passer outre la forme, si elle vous incommode, pour vous accrocher au fond. 

– Prends ton temps honeymoon, on t’écoute.

– Bon, d’accord, je me lance à petits pas.

Let it go (instrumental cover) – James Bay 

C’est la nuit. Wilfrid est avec une nana, il est en elle. Ils baisent sauvagement – en tout cas, c’est ce qu’il dit, Wilfrid, et je ne suis pas allée vérifier ! – quand soudain, le monde tombe à ses pieds, à travers le combiné du téléphone : on lui annonce que son père, Ismail, vient d’être retrouvé mort: « Dringallovenezvotrepèreestmort » disait la voix. Et là, même si Wilfrid n’a jamais connu son père, il sait qu’il vient de perdre son insouciance d’avant:

« Il fallait reconnaître le corps. Il fallait attendre avant de reconnaître ce corps.

Mais comment attendre quand le monde tombe? 

Je ne suis pas resté à la maison parce que « Dringallovenezvotrepèreestmort…

Alors je suis sorti pour trouver un ailleurs, mais ce n’est pas évident quand vous avez le coeur dans les talons. 

J’ai cherché un ailleurs, mais je n’ai pas trouvé. Partout, c’était toujours ici. « 

Si vous avez perdu un être cher Bookinersje crois que ce livre peut vous aider à accepter que ce n’est pas grave de pleurer, de se sentir déboussolé et vide. Parfois, lorsque mes émotions sont trop grandes pour mon petit être, lire cette même émotion que partagent les personnages de mes livres m’aide à respirer, m’apporte une visibilité, une relativité que ma tristesse avait noyée. Ici, la tristesse de Wilfrid est bouleversante, car son père, il l’a perdu deux fois (même si Wilfrid n’en retient qu’une). La mère de Wilfrid est morte en lui donnant la vie, et son père, ne supportant pas la mort de sa femme, s’est enfui, loin, pour enterrer sa douleur dans les bruits du vent. De cet abandon, il lègue à son fils une enfance peuplée de vides et de questions sans réponses. Et puis son père meurt une deuxième fois. Comme Wilfrid n’a personne vers qui se tourner, alors il se tourne vers son seul ami, le Chevalier Imaginaire:

WILFRID:

Mon père est mort

LE CHEVALIER:

C’est une chose que tout bon père doit faire à son fils. 

WILFRID:

Alors, je me suis agrippé à mon sexe comme on s’agrippe à son dernier espoir. Pour ma part, c’était la première fois que je perdais mon père, et je ne savais pas quelle attitude adopter ! Alors, je commençais à en vouloir à mon père, de m’avoir foutu dans une pareille situation. Je n’arrivais pas à accrocher le plus petit bout de sommeil.

La solution face à la mort d’un proche, je crois que Wilfrid l’esquisse: il fait revivre les vivants morts. Et vous voyez que c’est quand même difficile d’être vivant et mort à la fois, il y a toujours une instance qui prend le dessus. Je pense que lorsque les vivants se remémorent et commémorent les morts, alors ils les réinscrivent dans le présent, dans la vie. Sauf que Wilfrid n’a tissé aucun souvenir avec son père. C’est compliqué de tisser du passé dans l’absence. Du coup, il trouve une solution: il l’appelle d’outre tombe et part sur les traces de sa fuite, vers le littoral. C’est en marchant sur les traces de son père que Wilfrid le fait renaître, et se crée des souvenirs commun à tous les deux. Puis, il lui parle aussi, lui confie ses doutes et ses peines d’adulte, ses idées d’hier et ses rêves d’aujourd’hui. C’est de cette façon qu’il rend son père encore vivant. Peut-être que vous devriez essayer? Parlez à vos proches pressés d’entamer « l’autre voyage », comme s’ils étaient là, à côté de vous, tout près, et vous verrez qu’ils vous répondront, j’en suis certaine. Si vous ne les entendez pas, tendez l’oreille davantage, car c’est votre coeur qui a peur. 

Si vous n’arrivez pas à pardonner à un proche Bookinerssachez que même si je ne minimise ni vos raisons intimes, ni votre souffrance, je crois qu’il est plus facile de pardonner aux vivants qu’aux morts, alors pressez-vous un peu, car la vie n’attend pas. D’ailleurs, si je peux vous préciser quelque chose, j’ai compris il y a peu que pardonner était mon devoir envers l’avenir et le bonheur. Oui, c’est vrai, si vous ne pardonnez pas, très bien, mais qui rumine? C’est vous. Qui attend la sentence du ciel envers l’autre qui nous a trahi, sans pouvoir avancer avant que « justice » soit rendue? C’est vous. Et vous savez comme moi que la justice prend tout son temps. Alors je vous suggère de pardonner pour vous-mêmes, pour avancer, et larguer les amarres.

Comme je vous l’ai dit, le père de Wilfrid, Ismail, l’a abandonné à la naissance. Abandonner son enfant, c’est quelque chose de grave. Est-ce qu’on peut haïr un père qui a tant voulu éloigner sa propre douleur qu’il n’a pas pensé à celle de son enfant, jusqu’à en oublier ses devoirs de père? Je crois. Mais est-ce qu’on doit haïr à tout jamais, sans accorder à l’autre le bénéfice du doute, et le bénéfice de l’erreur ? Je ne crois pas. Je n’ai pas la science infuse, mais je me dis que pardonner l’impardonnable aide à pardonner à la vie aussi, et à lui donner, à elle aussi, une deuxième chance.

Wilfrid aurait pu dédaigner la mort de son père, l’enterrer n’importe où, n’importe comment, pourvu que ce soit fait. Et pourtant, il décide de l’enterrer comme il se doit. C’est en tendant les bras vers lui, qu’il découvre, in extremis un bout de son histoire, le pourquoi de l’abandon, le pourquoi de cette fuite, l’ampleur de l’amour de son père pour sa mère, et les remords d’un père envers son fils. C’est dans ces échanges avec Ismail que Wilfrid apprend que son père lui écrivait des lettres qu’il n’expédiait pas, par souffrance, par lâcheté et par peur aussi:

« Quel âge as-tu Wilfrid ? Je ne me souviens plus, ma mémoire est une forêt. Ta mère seule s’y promène. Elle foule de ses pas mon cerveau, et sans cesse, en ravive le souvenir. Ma tête est pleine de feuilles mortes qui bruissent sous les pieds de ta mère morte. »

Qu’est-ce que c’est beau. On est au bord du gouffre, dans un abîme d’amour éperdu. Il y a quelque chose de toujours très bouleversant, douloureux chez Wadji Mouawad, l’auteur de la pièce. Il dit les bobos du cœur avec la splendeur de la nuit. C’est étrange et sublime.

En lisant ces lettres douloureuses, Wilfrid s’écrie :

« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? J’aurais dit que mon père est un poète sur les grandes mers du monde, un passant qui m’écrit des lettres de partout pour me raconter à quel point il a aimé ma mère. »

C’est fou, vous ne trouvez pas, parfois quand on souffre à cause d’une personne, on s’imagine toujours être la seule à souffrir. La seule victime. Peut-être qu’on a tort. Et même si ce n’est qu’un peut-être, ça a le mérite de nous le rappeler, et ça facilite un peu, même rien qu’un peu, l’envie de pardonner.  Et je crois que c’est pour ça qu’il faut pardonner à ses parents, à ses proches, parce qu’on ne sait rien tant qu’on ne sait pas tout, et comme on ne saura jamais tout, alors peut-être qu’il vaut mieux rendre les armes de la rancœur, et accepter de pardonner pour accepter d’avancer. 

Je ne vous ai pas tout dit, je ne peux pas tout vous dire, il y a encore de nombreuses pépites dans ce livres. Je n’ai choisi que le versant d’un livre multicolore, qui souffle cette petite ritournelle d’espoir « tendu vers l’infini. »

« Quand tu tombes dans un gouffre, il vaut mieux tomber sur le dos, à la clarté du jour… Pour que le cœur respire… pourfendu par le soleil. »

Si ça c’est pas de l’espoir !

Je vous laisse vous gorger d’espoir, de pardon, de soleil, à petits pas.

Besos mes bookiners !