Samedi 20 Mai 2017, 16h28

– Tatoo, ça fait combien de temps que tu as dit à ta mère que tu l’aimais?

– Oh, ça doit faire un quart d’heure pourquoi ? Tu dis ça parce que c’est la fête des mères la semaine pro?

– Tu sais que tu as de la chance de savoir lui exprimer ton amour tous les jours?

– Oui mais avec une mère qui t’appelle 16 fois par jour, disons que…tu as plus d’opportunités 😂. Comment va Catherine?

– Elle va bien, elle connaît un tournant gigantesque dans sa vie professionnelle. Elle a peur, mais elle est rayonnante sous le soleil provençal.

– Ah génial! Tu es dans ta maison en Provence là ? Tu sais que j’ai toujours trouvé ta maman magnifique?

– Elle l’est. Mais tu sais, quand je regarde ses yeux, je vois bien qu’elle est triste. Je crois que c’est sa maman. Elle s’en va doucement. Et je crois qu’on ne se remet jamais de la perte des siens.

– Mais elle est proche de sa mère?

– Non, mais ce n’est pas ça qui compte, c’est sa maman. Je vais lui faire lire un livre qui pourrait lui faire du bien, j’aimerais que toi et nos bookiners le lisiez aussi. Parce que c’est important de dire les choses à ceux qu’on aime. Parce qu’il n’est jamais trop tard, mais le plus tôt est parfois préférable. Pour l’autre, mais aussi pour soi.

– Je ne crois pas avoir trop de mal à exprimer mes sentiments 😂. Mais je t’écoute. Tu me connais souvent mieux que moi-même.

– C’est un livre de Jean-Louis Fournier. On le connaît car il a déjà écrit sur tous les membres de sa famille (son père, sa femme, ses fils, sa fille). Mais là, le livre s’appelle Ma mère du nord

Una mattina – Ludovico Einaudi 

Pourquoi écrire maintenant sur sa mère?  Parce que Jean-Louis Fournier a 78 ans. Parce que « c’est toujours chez leur mère que se réfugient les gangsters après leur dernier coup. »  Parce que sa maman n’aimait pas qu’on parle d’elle, mais sa maman n’est plus là. Pour vous, bookiners qui avez perdu un être cher, ce bel hommage saura sûrement raviver la mémoire de ceux qui se sont envolés, peut-être vous poussera-t-il à exprimer vos sentiments à ceux qui sont encore de ce monde. 

A son habitude, l’auteur est drôle et infiniment touchant. Il couche sur le papier les mots qu’il n’a pas sur dire à sa mère lorsqu’elle était encore en face de lui. Jamais il ne lui a dit je t’aime,

« sauf dans les compliments de la fête des Mères dictés par la maîtresse. »

Ce livre est une grande déclaration d’amour. Il emplira de tendresse le coeur des bookiners un peu esseulés. 

« Quitte à me brûler les doigts, je t’aurais écrit avec un tison de braises une lettre enflammée. »

Ce livre est un portrait aussi. Au fil des pages, l’auteur dessine et semble découvrir le vrai visage de sa mère. En enquêteur, il sonde le coeur de sa maman, bêche le sol durci de son passé, rassemble ses souvenirs, les interprète avec ses yeux d’adulte. Surnommée Gla Gla par ses petits enfants, la mère, comme la mer, était froide. Mais pas seulement. L’écriture sincère, grinçante et poétique nous présente une femme discrète et courageuse. Mariée à un médecin alcoolique, atteinte d’une hypocondrie maladive, Marie-Thérèse a porté à ses enfants un amour capable de dépasser les malheurs de sa vie. En témoigne le mot qu’elle a laissé à ses enfants dans ses dernières volontés:

« Je veux vous dire en vous quittant que vous avez été l’essentiel de ma vie et que les joies ont dominé les peines. »

Sur ce rapport de force, Jean-Louis Fournier nous laisse le bénéfice du doute. Tandis que son père s’éloigne de la mer pour s’enfoncer dans les terres (et dans les Byrrh) , Marie-Thérèse pare à l’essentiel :

« A l’école, les parents, c’était ma mère. Notre père avait dû oublier qu’il avait des enfants. Elle était veuve en pire. »

Son fils l’a souvent entendue pleurer en secret dans leur maison à Arras. Cette femme s’était trompé de mari, trompé de vie.

« Dans cette maison, elle a dû entendre l’écho des sanglots longs des violons de l’automne, et elle a attrapé la mélancolie. »

Jean-Louis Fournier lui rend un magnifique hommage ici, peut-être l’hommage que n’importe qu’un enfant devrait offrir à sa mère. 

« Elle ignorait qu’elle avait été la plus grande chance de ma vie. Je n’ai pas osé le lui dire, elle m’avait appris à taire mes sentiments. »

En lisant ces lignes, j’ai envie de mieux connaître ma propre mère. Ce roman vous poussera certainement à parler, beaux bookiners, à exprimer ce que vous ressentez, ce qui est là mais qui n’arrive pas à sortir. Car en lisant ce livre, un élan d’amour et de sincérité me pousse à parler à ma mère, à l’écouter, à lui dire que je l’aime et que je l’admire. Parce que c’est infiniment vrai. Parce que notre quotidien, nos habitudes, notre vie nous fait peut-être oublier l’essentiel. Parce que, comme l’écrivait Nancy Huston, « nous ne tombons pas du ciel mais poussons sur un arbre généalogique. » Parce qu’elle est une immense partie de moi.

Parce qu’aussi je vois maman en train de perdre sa maman. Elle semble aujourd’hui voir filer entre ses doigts le temps, peut-être perdu parfois. Je crois qu’elle aimerait encore lui dire, lui écrire ce qu’elle n’a pas eu le temps ou le courage de lui exprimer. Lui pardonner aussi avant qu’il ne soit trop tardBookiners. Ne reculez pas devant le pardon de l’autre, de l’humanité. Car quand il sera trop tard, quand l’autre s’en ira, la rancoeur moisira au fond de vous et déposera des champignons nauséabonds. Qui veut des champignons dans les recoins de son petit coeur ? Personne. Alors même si en tirant sur ses racines, ça saigne parfois, le silence, c’est comme l’obscurité. Les fleurs s’épanouissent à la lumière. Je crois qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, dans toutes les enfances. C’est ce que ce livre m’a appris. Il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner. Malgré les obstacles de la vie, les erreurs, les disputes, les remords, les secrets, il faut appeler les mots à son propre secours. Car le regret est pire que la mort. 

Prenez-en de la graine mes bookiners, vous n’en ressortirez que plus fort(e)!

PS: si vous n’êtes pas encore convaincu, je vous invite à écouter un de mes extraits préférés de ce roman, enregistré spécialement pour vous !