Jeudi 17 août 2017, 10h00

émoticône dialogue texto sms– Hi honeymoon, on déj ensemble ce midi, avec Bonnie ? Elle se fait toiletter dans 10 minutes, elle va être rayonnante ! D’ailleurs, elle le sent, j’en suis sure, car ça fait 1h qu’elle se pavane devant la glace. 

– #Mameilleureamieestpersuadéequesachiennepense. #Helpher. Ahahahah ! J’adorerais mon ange, mais je vais voir papa. Je dois enlever les épines de mon cœur, l’amertume qui serre ma gorge et nourrit ma colère. Je n’ai pas envie de me noyer, engluée, engloutie, dans mes non-dits, mes révoltes muettes et ma lâcheté. L’amertume est une prison moisie.

– Wow. D’accord. J’ai l’impression que tu te sens enfin prête. Je suis si fière de toi. Les larmes me montent aux yeux.

– Je crois. C’est grâce à Grégoire Delacourt tout ça. Même si à cause de lui j’ai fait fuir l’homme de ma vie, je vais peut-être retrouver mon père, et si ce n’est mon père, ma liberté, en me hissant hors de la fatalité des mal-aimants et des mal-aimés.

– Heu, rater l’homme de ta vie ? Fuck, Dieu, on avait dit qu’on devait la caser rapide ! 

– Oui ! J’étais dans l’Eurostar pour Londres. Un homme passe dans le couloir de ma voiture pour se diriger au bar. Je lisais On ne voyait que le bonheur de Grégoire. J’étais au milieu du roman. Retournement de situation monstrueux. Mon cœur saute. Pour respirer, je lève un peu les yeux. Et là, pendant 2 longues secondes nos regards se croisent. J’attends 5 minutes, il ne revient toujours pas du bar, alors moi aussi j’y vais pour prendre n’importe quoi, un mojito (si j’avais pu), un thé vert (pour faire bien), mon livre à la main. Il était avec un pote. Il m’observe. Ses yeux sont racés, perçants, intelligents. Grosse trentaine, mais tant pis ! Canon comme dans mes plus beaux rêves. Costard sexy et New Balance. Je fais mine de l’ignorer, happée de toute façon par la tragédie du roman. Il s’approche et m’avoue qu’il me trouve jolie, je lui souris à moitié, Juliette venait de se faire tirer dessus, alors j’avais la gorge nouée. Il m’examine avec douceur, et je balbutie, inconsciente, « je suis désolée, il se passe quelque chose de grave dans ce roman ». Dépité mais gentil, il s’en va avec un « je comprends, je ne vous dérange pas davantage, bon voyage ».  Ca fait 1 mois et 13 jours maintenant. Depuis, je n’en dors plus la nuit.

– Ahahahaha. Mais quelle horreur ! Il en valait la peine au moins ce roman? 

– Top 10 Hélo ! C’est officiellement l’un de mes romans préférés. Rappelle-toi que je t’en parle tous les jours depuis 1 mois. Je viens tout juste de le digérer. 

– Parfait, Bookiners, approchez-vous ! Nous t’écoutons honeymoon.

– D’accord, d’accord. Mais attendez Bookiners, ce roman est un des plus denses que j’ai lu car il embrasse toutes nos tragédies d’hommes et de femmes. Soyez indulgents et donnez-moi encore 3 jours pour vous en parler. 

Comptine d’un autre été – Yann Tiersen 

Il y a d’abord ce titre On ne voyait que le bonheur qui sonne comme une comptine. Enfantine. Une ritournelle guillerette. Puis cette première de couverture, cette photographie qui se présente comme un menuet adagio, paisible cette photo, gracieuse, mesurée, sur laquelle deux petites têtes blondes jouent tranquillement sous le regard distrait de leurs parents en pleine lecture. 

Sur cette photo, on ne voit pas les silences. « Les tonnes de silence ». On ne voit pas la lâcheté du père, le désamour de la mère, son impossibilité d’être mère, sa lassitude. On ne voit pas qu’ils sont passés à côté de leur vie comme on passe à côté de son cri d’existence, embourbés dans leur malheur étroit, couleur sépia, qui fait joli sur les photos. On ne voit pas leur désarroi sourd et muet. On ne voit pas ce fils, Antoine qui se cache de ses sœurs jumelles. On ne sait pas qu’ils ne sont pas une famille. 

Antoine, le protagoniste a grandi maintenant. Il est devenu expert en assurance. Il a une femme qu’il aime mais qui ne l’aimera plus, Nathalie, et deux enfants, Léon et Joséphine. Il compte, il scrute, il estime, il indemnise la vie des autres. Car il sait. Il sait que tout a une valeur et que tout a un prix : une bière, une pipe, des vacances au Mexique ou ailleurs, une dent cassée, une jambe cassée, un cœur, une vie. La mort. Mais combien vaut une vie sans amour, Antoine ? Sans les caresses d’une mère, la complicité d’un père. Combien ? Silence. Vertige. Abîme. 

Puis le silence d’Antoine se délie, sa parole s’emballe et il se confie, enfin, à son fils Léon d’abord, à son père mourant et mort ensuite, et à nous, Bookiners. La première partie d’On ne voyait que le bonheur nous, vous plonge dans cette intro-rétrospection-confession désordonnée d’Antoine. Chaque chapitre commence par un prix ou une valeur, avant d’esquisser une anecdote, une bribe du passé, un souvenir qui se termine par une chute implacable. Une sentence. Ne vous fiez pas à l’apparent désordre déroutant de cette confession Bookiners, la construction de ce roman est magistrale. Millimétrée. Orchestrale. Vertigineuse. 

Ce n’est pas une comptine que le narrateur nous livre, ce n’est pas un menuet. C’est un Réquisitoire, un peu – contre cette épopée des lâchetés, des non-dits dont il est l’héritier, un Requiem, ensuite, et une Renaissance, enfin. 

L’histoire est la suivante : 

Antoine a grandi sans amour. Enfin, plutôt, sans effusions d’amour :

« J’ai grandi dans le manque Léon. J’ai grandi dans des odeurs qui n’étaient pas celles de ma mère. Des bras qui n’étaient pas les siens ». 

« Ma mère m’a aimé en vrac. » 

Sa mère s’est mariée avec son père parce qu’il avait les yeux verts. Son père, qui se rêvait prix Nobel de chimie a oublié ses rêves lorsqu’il a embrassé les lèvres de sa future femme. Ils ont fait 3 enfants. Antoine, et les jumelles Anne et Anna. Puis ils ont fait chambre à part. Puis ils ont fait chemin à part. Et la mère est partie. Un soir de deuil et d’orage,

« Au milieu des flûtes vides et des cendriers pleins, des bouteilles de champagne et d’alcool, des boîtes à chaussures telles des petits cercueils de carton…»  

Du plus loin qu’il s’en souvienne, Antoine n’a jamais vu ses parents heureux, il ne les a jamais vu rire, vivre, oser le bonheur. Ses parents étaient de ceux qui se taisent et qui pleurent en silence les vies qu’ils n’ont pas eues. 

« Tristesse, chagrin, douleur, Lâcheté ».

Bookiners, venez avec moi faire une cure de sublime. Au bord de l’abîme, au bout des silences las et lâches, la beauté peut encore éclore. Au-delà de la justesse des mots de Grégoire Delacourt, au-delà de son verbe lapidaire, cru, à fleur de peau, rythmé, effréné et sans concession, il y a ce foisonnement de la douleur qui bouleverse. Ce bord du gouffre qui vous happe et vous hante. Qui vous dévoile que tous les sentiments humains, tous, même la lâcheté, ont ce quelque chose de sublime dans leur vulnérabilité. Dans leur finitude. Dans leur petitesse. Dans leur humanité. Lorsqu’ Antoine essaie d’expliquer à Léon et à nous ce que ça lui a fait, à lui petit, de grandir dans le manque d’amour, il écrit : 

« Je m’écorchais au vide. »

« S’écorcher au vide ». La beauté de cette phrase, sa détresse, son tragique, en pleine face. Station finale. Néant. Silence. Sublime. 

L’histoire est parsemée de phrases et de tirades coups de poings de génie, alors je ne vais pas vous écrire toutes celles que j’ai relevées car je vous gâcherai votre cure, et ce serait bien dommage. Continuons.

Un jour, quand il était petit, Antoine a couru vers sa maman avec un anxieux :

« Moi, tu m’aimes, Maman ? Tu m’aimes ? »

Dans sa fumée de cigarette menthol, sa maman a répondu :

« Sans doute. Sans doute mais à quoi ça sert. »

Un sans doute, plutôt qu’un « bien sûr, mon amour », ça traumatise. Pour toujours. 

La mort qui survient, comme ça, pour rien, sans prévenir, et des parents qui balaient cette tragédie vers le pallier des oubliettes, sans un mot de trop, sans un cri strident, sans une douleur qui déborde, qui envoie tout valser. Ca traumatise. Pour toujours. 

Avoir une mère qui s’en va, 

«Qui vous laisse, là, comme trop de vaisselle dans un évier ». 

Et un père qui sanglote, impuissant : 

Ca traumatise. Pour toujours. 

Bookiners traumatisés, je ne connais pas la nature de vos blessures, mais je sais que le silence encastre et que la parole libère. Sans la parole, sous n’importe quelle forme, c’est l’effroi qui l’emporte, les blessures qui triomphent. Et puis un jour, ça explose, tout explose. Mais parce que les maux sont devenus trop gros pour être confinés davantage, ça explose de travers. Antoine a explosé, un jour, d’un coup, comme ça. Et son esprit a déraillé vers les ténèbres. Bookiners traumatisés, Bookiners qui sentez votre esprit dérailler, confiez vous, livrez-vous à qui vous voulez, à une feuille, à un proche, à un psy, qui vous voulez mais parlez. Libérez votre parole afin de vous libérer vous-mêmes. Afin d’apaiser la douleur et d’amortir la chute. Votre courage sera salutaire. Promis. Juré. Craché. De toute façon je crois que la tragédie d’Antoine vous prendra tant aux trippes et au cœur que vous vous sentirez devenir lui, comme je l’ai senti aussi, et alors, au lieu de marcher à l’envers, sur ses pas, vous marcherez à l’endroit et vous ferez les bons choix qu’il n’a pas su faire.

Dans cette tragédie du silence, il y a cette tragédie familiale. Antoine enfant ne comprend pas ses parents, ne comprend pas leur malheur, leur lassitude, leur désamour. Il ne comprend pas pourquoi sa mère n’en est pas une et pourquoi son père est un lâche, pourquoi il n’est pas à la hauteur de sa paternité, pourquoi il ne lui explique pas le pourquoi de la pluie, la vie, les filles, l’amour. Pourquoi il ne lui apprend pas à devenir un homme. Alors Antoine s’imagine être l’héritier de ces déroutes, l’héritier de cette lâcheté sinueuse qui s’infiltre partout. Il pense son échec fatal. Parce qu’il croit son échec fatal, il échoue, là où il aurait pu réussir, couper le fil, et devenir son propre modèle de père pour son fils. Bookiners fatalistes, ce livre saura vous montrer que la fatalité est un leurre. Je ne peux pas vous en dire davantage à ce sujet, alors je passe au suivant. 

Bookiners que vos familles désemparent, vous comprendrez que souvent, l’origine des drames familiaux ce ne sont pas les actes ni les erreurs. L’origine du drame ce sont les silences qui s’amoncellent, le mutisme. Si Antoine s’était exprimé, s’il avait dit, crié ou gerbé son désarroi, sa colère, alors il se serait réconcilié avec la lâcheté de son père, il ne l’aurait pas reproduite, il aurait aimé pour de bon, ses peurs en moins, et il aurait vécu libre. 

« Mais sa colère est restée embusquée dans ses tripes »

Trop longtemps. 

La famille est une sacrée galère, je ne vous le fais pas dire, mais le silence obstrue les solutions car il nous confine dans une impasse. Et parler amorce le chemin de la compréhension, le chemin du pardon. C’est quand même mieux que l’amertume, non ? C’est ce que ce livre m’a donné envie de faire, de parler, à mon père, de lui expliquer pourquoi je l’aime de traviole, pourquoi je lui en veux de trop, et comment on peut avancer, ensemble, chacun  son rythme. Avant, devant sa folie, je restais muette, et le soir, je pleurais en silence le père que j’aurais du avoir. Désormais, même si j’accepte enfin qui il est et qui il n’est pas, j’épouse et j’embrasse mes ressentis, j’affirme et libère mes pensées, et chacun de nous, mon père et moi, trouvons la place qui nous convient dans cette relation qui nous appartient.  Essayez Bookiners, vous m’en direz des nouvelles ! 

Après les traumatismes et après la parole, s’amorce le temps du pardon. Se pardonner à soi-même d’être et de ne pas être, se pardonner d’exister, se pardonner d’avoir été et la victime et le bourreau. Dans ce roman magnifique Bookiners qui désirez pardonner, vous verrez comme le pardon s’esquisse et s’accepte sur deux générations d’écorchés dès que :

« Les silences ouvrent leur gueule » 

Alors les pères sont pardonnés. 

Dans la première partie, Antoine demande pardon à son fils Léon d’avoir été le père qu’il a été, sous la forme de sa confession. Et c’est cette même confession qui lui fait pardonner son père. Dans la troisième partie du roman, Joséphine pardonne à son père Antoine,  pour le père qu’il a été. Seul le pardon de Léon reste en suspens. Mais le chemin est amorcé, car le pardon est imploré. 

Bookiners infidèles et Bookiners qui ne croyez plus en l’amour, ce roman m’a fait pensé à vous, et même si je dois écourter ma revue car je me fais – encore et toujours – trop bavarde ! Je dois vous dire deux choses. 

La première, Antoine est tombé éperdument amoureux de Nathalie. C’est ce qu’il dit. J’imagine que Nathalie aussi, l’aimait, Antoine. Mais comment aimer lorsqu’on ne s’aime pas ? Comment garder l’autre près de soi lorsqu’on est persuadé qu’on est voué à l’abandon, à la lâcheté et au malheur ? Comment demander à l’amour de votre vie de vous aimer pour deux ? C’est à ce moment là qu’Antoine a perdu Nathalie, lorsque tous ses maux avaient rongé tout son cœur. Alors elle l’a trompé, alors elle l’a écorché de plus belle. Alors elle l’a tué. Bookiners infidèles, je ne blâme pas votre infidélité, je blâme vos silences et votre aveuglement. Tromper, c’est souvent oublier que l’autre existe, que l’autre souffrira pour de vrai, et pas seulement pour la société. Tromper ce n’est pas juste une transgression. On s’en fout de la transgression. Tromper c’est une condamnation. On condamne l’autre à se dénigrer, se dégrader, se détester, alors qu’on pourrait juste être honnête avec soi et avec l’autre et partir avant de déchirer d’un revers tout ce que vous avez vécu. Je crois. On ne voyait que le bonheur vous donnera un aperçu du tsunami que votre infidélité a/va provoqué(er) et peut-être alors que vous choisirez la parole libératrice, plutôt que l’action dévastatrice. Regardez : 

« Je ne l’ai pas su. Je l’ai senti. J’ai senti les mots nouveaux qui s’étaient insinués. J’ai senti le geste plus lourd pour remettre une mèche. J’ai senti les larmes. Les brulures. J’ai senti l’orage. Tous les orages. J’ai senti l’abime. Le sens du mot chagrin. J’ai senti les doigts qui sentaient le mensonge. Les griffes. Un dos. Des os. J’ai senti le froid. Le vent. L’orage, tous les orages. J’ai senti le monde s’écrouler quand Nathalie m’a trompé ». 

Après l’adultère, Antoine se fait licencier, c’est la descente aux enfers, et je vais enfin me taire. Je vous dirai simplement que c’est lorsqu’ Antoine a enfin trouvé la paix en lui même et qu’il a enfin fait la paix avec son passé, avec ses douleurs, avec ses erreurs et ses lâchetés qu’il retrouve enfin l’amour, qu’il choisit la lumière. Nathalie était sa béquille, Mathilda devient sa compagne, celle avec qui il avance main dans la main.

Le roman nous laisse en plein soleil, bouleversés mais sereins, sous l’astre bienveillant du Mexique, du pardon, et de la vie qui va, qui vient, et continue d’être un mystère à apprivoiser.

Asseyez-vous près de moi Bookiners, et regardons, tous ensemble, avec Antoine et sa famille, l’horizon du bonheur. Il s’est fait attendre, mais maintenant, il est là. Tout près. Attendez, plus à droite, non un peu au centre. Ah. Voilà. Là. Devant nous. Enfin. 

Doux baisers, du Mexique ou d’ailleurs,