29 Mai 2017, 23h00

– Tu sais Hélo, j’oublie souvent que je suis noire.

– Je sais mon ange, j’ai jamais compris pourquoi tu te regardais si peu dans le miroir.

– Je me regarde. Je t’assure. Mais mon ciel a toujours été multicolore, alors, je ne distingue plus les couleurs, c’est tout. Ca ne veut pas dire que j’ai oublié mon continent. Seulement, quand je m’en rappelle, j’ai mal à l’âme et j’ai le vertige. Ma couleur porte son cortège de cadavres, d’injustices et de larmes. Je ne sais vraiment pas comment m’en dépêtrer.

– L’Histoire est peuplée d’histoires douloureuses, mon ange.

– Mais comment puis-je oublier que je suis noire? Comment puis-je oublier mon histoire? Cet esclavage, ces génocides, ces incestes, ces douleurs, ces combats et ces joies indicibles, au creux d’un soleil lumineux que même nos haines n’ont pas éteint.

– Je te sens bouleversée. Que se passe-t-il ?

– Je viens de terminer Petit Pays. Le roman de Gael Faye. Il dit que ce n’est pas autobiographique, mais on ne me la fait pas à moi. L’horreur, ça ne s’invente pas, ça se vit. Je crois que c’est un petit bijou. Je ne sais pas si c’est sublime, mais c’est une chanson douce et tragique qui me bouleverse, me rappelle mes racines, me rappelle ma couleur et donne un sens à mon Afrique, à mon passé. Ca m’enracine dans une histoire qui m’échappe et à laquelle j’appartiens.

– Ça parle de quoi ?

– D’une guerre absurde, entre les Tutsi et les Hutu du Rwanda au Burundi. Une guerre entre le même sang, la même histoire, la même vie.

– Mais pourquoi ?

– « Pour une histoire de nez ». Les êtres humains oscillent en permanence entre le grotesque et le sublime. Ca donne le vertige. La misère et le pouvoir rendent les gens fous, peut-être.

– Je sens tes émotions tacites déferler en moi. On t’écoute. Largue les amarres, chante moi ton histoire.

D’abord, je vous laisse écouter Milk Coffee & Sugar. C’est l’une de mes chansons préférées de Gaël Faye. Car vous savez, il est musicien avant tout. Enfin, je veux dire, auteur, compositeur, interprète, pour rendre justice à son art. Et si je ne sais pas pour son livre, je sais pour ses textes, ses raps, eux, ils sont au-delà du sublime. Gaël chante les mots comme s’il était né avec eux, du même ventre, de la même douleur. 

J’ai lu ce livre parce que je voulais lire Gaël, vous comprenez. C’est un rappeur que j’admire pour la justesse de ses textes, pour sa colère sobre, sublime, toujours au-delà de la colère. Je l’ai découvert avec Hope Anthem, alors quand il a sorti ce livre, je l’ai acheté, bien avant le Goncourt des Lycéens. Mais j’avais peur d’ouvrir le livre de mon histoire. Je ne suis pas Rwandaise, mais un africain déraciné, qui parle de ses racines, parle forcément des miennes.

Si vous êtes ou vous sentez déracinésce livre vous bercera, vous soignera en vous parlant de vous. Je crois qu’un livre qui parle de soi par les détours de l’autre a des pouvoirs cathartiques inouïs, car le coeur se reconnait, et il panse, à votre insu, les peines du passé,et les souffrances du présent.

Vous savez Bookiners, je me suis souvent sentie coupable, moi, de ne pas avoir vécu la guerre en Afrique, les guerres, de ne pas avoir tenu la misère dans mes mains et dans mon cœur. D’être marginalisée de ma propre histoire. D’être enracinée et heureuse, dans une histoire qui ne voulait pas trop de moi, et déracinée de celle à laquelle j’appartiens. Gabriel, le protagoniste de l’histoire, a vécu un bout de son histoire, un bout du continent Africain à la dérive, avant de fuir l’horreur, la folie et les balafres son Histoire, pour la France. Alors au début du récit, voilà qui il est : personne. « Une enveloppe vide ». Une carotte râpée, comme vous, peut-être :

« Je n’habite plus nulle part. Je ne fais que passer. Je loge, je crèche, je squatte. Depuis 20 ans, je reviens dans mon pays natal, la nuit en rêve, le jour en songe. Mais avant tout ça, avant la fuite, avant la France, avant la guerre, le génocide il y avait le bonheur, en Afrique, au Burundi, dans la ville de Bujumbura. »

Gabriel et Ana, sa sœur, vivent avec leur père, un colon français – ou expat, pour le politiquement correct – et la maman, Yvonne, une Rwandaise Tutsi, qui s’est réfugiée au Burundi pour fuir la guerre. Avant tout ça, c’était la vie pieds nus, la cueillette aux mangues, les rires faciles, les cœurs sucrés, les danses, les enfants, les rires encore. C’est une Afrique vivante, qui chante à tue tête au Zénith, même si l’Afrique de Gabriel, c’est l’Afrique protégée, celle qui est en guerre mais qui ne la vit/voit pas encore. L’épisode de la circoncision des jumeaux vous fera crouler de rire à vous faire des abdos. Tout ça, c’est juste avant le début de la fin du bonheur. Gabriel raconte son enfance, son passé, pour y chercher un sens à sa vie présente, et pour cicatriser les balafres de son cœur.

Je ne vais pas vous raconter le génocide, mes Bookiners. Gabriel le fait, et il n’épargne rien de ce charnier à ciel ouvert : des rires fusillés, aux « yeux de sa mère, suspendus dans les ténèbres ».

Vous qui cherchez un sens au passé, à vos traumatismes, je ne sais pas s’il y en a un. Je ne pense pas qu’il y en ait un, de sens, au passé ou même à l’histoire. Mais l’avenir a un sens qui n’a de sens qu’à être vécu. Gaby a tout vu, le drame, la mort, la folie de sa mère, l’absurdité des hommes, et le ciel sans réponse. Et même après tout ça, c’est par la parole, et donc par la vie qu’il a pris ce passé dans son cœur, et qu’il en a esquissé les contours. Il n’en a donné aucun sens, mais il lui a donné une direction : le témoignage, l’hommage, à toutes ces vies arrachées au temps et à la vie elle-même. Pardonner au passé, c’est peut être simplement accepter son existence et en faire quelque chose : la sublimer.

Je n’ai pas vécu de drames dans ma vie. Enfin, chacun son échelle, mais si tout est relatif, il y a des drames incomparables. Mais je crois, que si vous, vous avez vécu des tragédies, alors vous vous sentirez accompagnés par la même humanité, par le même fardeau et par le même combat pour la vie, car si vous êtes encore ici, c’est que vous y avez survécu, au drame, alors il faut vivre, pour les autres, les innocents, les estropiés, les étranglés, les décimés.

Pour ma part, alors je suis chanceuse, car je suis intacte, pas indemne, intacte. Mais lire le drame me fait relativiser sur mes « dramas » quotidiennes. Et puis, ça me redonne cette combattivité que je perds, trop souvent.

Gabriel est retourné au Burundi pour chercher ses racines. Mais c’est en lui, dans ses souvenirs, dans les arcs-en-ciel de sa mémoire, et dans ce livre qu’il a tissé son histoire.

Gabriel voulait être mécanicien. Réparer des voitures. Leur redonner vie. Ne plus tomber en panne. Maintenant, il est écrivain.x Peut être qu’il a réussi son rêve. En tout cas, il a retrouvé ses racines, en lui. Et à défaut de trouver un sens à un passé qui n’en a pas, il lui a donné une direction : l’écriture.

Petit Pays se passe de mots, et même si mon cœur est encore engourdi, au moment où je vous écris, j’ai guéri des choses, j’ai pansé des doutes, et je m’enracine, non pas d’un passé que je ne maitrise pas, mais d’un présent que je vis. Et ça, c’est bien plus qu‘une cure d’espoir, c’est une leçon d’existence! 

Je vous laisse avec cette enfance déchue entre les mains et cet espoir indissociable de la vie toute entière. Demain, le jour se lèvera, encore, comme hier, comme demain, même si le soleil traine dans son lit.

Ah, tenez, cadeau: cliquer ici . Le chant de Penya, c’est le chant de l’Afrique qui espère, Gaël approuverait, parole d’honneur!

Je vous embrasse avec douceur mes Bookiners,