Robert Desnos, Corps et bien 

Je me souviens de ce chagrin, ces pleurs comprimés pour ce bonhomme qui construisait des trains. Et de ce moment où j’ai ouvert un recueil de poésie pour trouver chez un autre le baiser d’un fantôme. 

« près des jardins où les roses oubliées

sont des amourettes déracinées » 

Non, je ne dis pas qu’un poème fait oublier le garçon qui passait. 

Non, je ne dis pas qu’un poème vaut le velours d’une nuit orangée, ou la bière blonde bue avec un brun sur l’oreiller blanc. Mais je veux la chanter parce qu’elle colore le présent vaporeux… La poésie est cocotte-minute, elle fait bomber du torse chaque instant. C’est une petite chérie qui murmure « ne regarde pas hier, ne regarde pas demain, je suis là ». 

« Les siècles de notre vie durent à peine des secondes.

A peine les secondes durent-elles quelques amours

A chaque tournant il y a un angle droit qui ressemble à un vieillard »

Quand on a le cœur comme un mouchoir, l’esprit qui vagabonde dans ses sourcils, ce mot qu’il a dit, celui qu’il n’a pas dit, la poésie est là. Elle ne fait pas grand bruit, la poésie. Ses mots sont plein de coussinets, et pour l’entendre bien, il ne faut pas pleurer fort… 

« J’ai perdu le regret du mal passé les ans.

J’ai gagné la sympathie des poissons.

Plein d’algues, le palais qui abrite mes rêves est un récif et aussi un territoire du ciel d’orage et non du ciel trop pâle de la mélancolique divinité. » 

Non, je ne dis pas que Robert Desnos m’a ouvert les bras de l’amoureux.

Non, je ne dis pas que bécoter les spasmes poétiques de Robert vaut le câlin fiévreux après la tasse de café. 

Dans le chagrin, on cherche à comprendre… La poésie enseigne que rien ne sert de comprendre… Que rien ne sert à rien là où la beauté brille ! Que rien ne sert à rien hormis de gagner la sympathie des poissons ! Qu’il vaudrait mieux s’enticher d’un brochet. Oublier le jeune premier et batifoler avec une carpe. Ou faire mumuse avec une sardine. Aimer n’importe quoi, en fait. Aimer ces choses, ces riens, ces petits miracles qui font la chantilly des jours. 

« Une neige de seins qu’entourait la maison 

et dans l’âtre un feu de baisers »

La poésie sait si bien soulever nos paupières… Elle nous dit, l’ami, garde l’œil ouvert à une pluie de tétons ! A une tempête de torses de miel ! Boit le présent à pleine tétine ! 

La poésie est l’amante de la vie. C’est une dame aux cheveux violets qui a du chagrin, parce qu’elle sait qu’on croit pouvoir vivre sans elle. C’est une dame qui vit sur la pointe des pieds, et qui se consume à écrire des lettres d’amour pour enchanter le roulis des jours. 

Hélène