Mardi 1er août 10h30

émoticône dialogue texto sms– Tu sais mon ange, avant je pensais que mon cœur n’était pas comme celui des autres. 

– Mais pourquoi tu dis ça, honeymoon ? C’est tellement étrange. 

– C’est vrai que c’est bizarre, mais je ne pleure jamais pour les choses graves. Quand ma grand-mère est morte, je n’ai pas pleuré. Quand Nicolas est parti là-haut, danser avec les anges, je n’ai pas pleuré. J’ai juste écrit deux chansons pour les faire revivre plus longtemps. Pourtant, j’en étais amoureuse, de ma grand-mère et de Nicolas. 

– C’est vrai, ça. 

– En revanche, quand George ne répondait pas à mes messages je pouvais en pleurer des nuits entières. Et puis, avant, quand j’avais le malheur d’avoir des notes en dessous de 18/20, je sortais de la classe en pleurs, et je courais partout dans la cour de récré, comme une folle habitée. 

– Ahah c’est pas vrai ?! Mais elle est géniale cette histoire !  Devant les films tristes, tu pleures, non ? 

– Bien sûr que non. Je n’ai pleuré que devant Mulan, A la Recherche du Bonheur, Sister Act 1&2 et High School Musical 1,2 & 3. Seuls la musique et les livres peuvent me faire pleurer des kilomètres. Et encore, les livres, c’est rare. 

– Le dernier en date, c’est lequel ? 

– Réparer les Vivants, de Maylis de Kerangal. J’ai encore la gorge qui se serre rien que d’y penser. Ce livre est dans mon Top 5, je ne plaisante pas.

– Oh, mais c’est vrai, tu m’en avais parlé cet hiver.

– Je vais le relire aujourd’hui pour toi et nos Bookiners. Car je dois vous en parler, c’est une nécessité. Il m’aura fallu 6 mois pour le digérer. C’est un livre magnifique, et je pèse mon amour. 

– D’accord, prends ton temps, nous t’attendons. 

 

Mercredi 2 août 14h01

– Honeymoon, on se voit toujours tout à l’heure vers 16h00 ? 

– Non mon ange, je suis en larmes. Je ne peux vraiment pas là. 

– Mais que se passe-t-il, tout va bien ? 

– Oui, oui, tout va très bien, je suis vraiment heureuse. C’est comme si je venais de toucher l’indicible. J’ai nagé vers des rivages célestes. J’avais des ailes. J’étais libérée de mes peurs et de mes hivers.

– Mais de quoi tu parles ? 

– De Réparer les Vivants.  

– Ah oui d’accord. Bon, nous t’écoutons. 

 

Pachelbel’s Canon in D

Simon Limbres est mort.  Un accident de route, après une session de surf. Quelque chose de débile, mais quelque chose de fatal. Entre la vie, le surf et les limbes, il a choisi la mort. Sans prévenir. Il devait avoir 20 ans. Il devait devenir un homme. Un vrai. Un grand. Mais il a laissé sa petite sœur, Lou, face au vide et ses parents, Sean et Marianne, face à l’effroi. Au néant indicible. Il y a cette histoire qui renverse, qui bouleverse. Car mourir avant ses parents, c’est mourir mal. C’est la nature qui s’emballe, s’emmêle et se méprend.  

Et puis, il y a l’écriture de Maylis de Karengal. Une écriture qui s’étire, s’effile, flotte au-delà des mots. Comme si les phrases exploraient, effleuraient leur extrémité, jusqu’à atteindre leur propre impossibilité. Ecriture pulsation, écriture aérienne, Maylis de Kerangal défie les espaces clos, distille l’air et apprivoise la vie, et ses vides. Depuis les vagues de la mer jusqu’à l’intérieur des corps*, échoués, dézingués par le destin. Une écriture magistrale. 

Je vous prie de me croire Bookiners. Cette écriture vous soignera, car elle panse toutes les plaies, avec son murmure libre et léger. A l’heure où je vous écris, 6 mois après avoir été frappée par la foudre de ces mots, j’en pleure encore. Mes muscles se tendent, mon cœur se serre, mais mon âme est libre. Je vole. 

Bookiners en quête de sublime, look no more, Réparer les Vivants vous emmènera sur des contrées inexplorées, sur des rivages inespérés : 

« Sean et Marianne parlent à Simon comme s’il pouvait les entendre, ils semblent se débattre pour se maintenir dans la langue, quand les phrases se désarticulent, les mots s’entrechoquent, se fragmentent, quand les caresses se heurtent, se changent en souffles…comme s’ils étaient désormais expulsés de tout langage, et que leurs actes ne trouvent plus ni temps, ni lieu où s’inscrire. »

Le héros est mort et les vivants sont sans visages. Sans repères. Ils s’agrippent au vide car la vie n’a plus aucun sens. Et pourtant, de tout ça, malgré tout et grâce à cela, le sublime est là, comme une offrande.

« Et alors, perdus dans les crevasses du réel, égarés dans ses failles, eux-mêmes faillés, brisés, désunis, Sean et Marianne trouvent la force de se hisser l’un et l’autre sur le lit (d’hôpital de Simon) afin d’approcher au plus près le corps de leur enfant… et les parents ferment les yeux ensemble et se taisent. Comme s’ils dormaient eux aussi, et la nuit est tombée, et ils sont dans le noir. » 

Bookiners, peut-être me lisez-vous aujourd’hui parce que vous avez perdu un être cher. Trop cher pour être parti si vite. Respirez, prenez vos larmes dans vos mains, et fermez les yeux, cet être cher est encore là. Il n’est pas parti pour disparaître, il est parti pour vivre ailleurs, autre chose. Il est là, différemment. 

Vous savez, quand Simon Limbres est mort, son cœur battait encore, comme s’il était vivant. Et dans tout le roman, de la première phrase au point d’orgue, c’est cette pulsation du cœur de Simon et du cœur des vivants qui valse, s’élève, s’évade, se gonfle et se dilate comme si la mort n’était qu’une illusion d’optique. Comme si la vie était plus forte que tout. Dans ce roman, vous serez confrontés au deuil des parents de Simon, à leur désarroi, à leur néant. Dans ce roman, vous partagerez avec les personnages, des sentiments communs et revivrez peut-être vos drames à vous, mais vous ne serez pas seuls. Vous serez compris. 

« Les murs valsent, le sol roule, Marianne et Sean sont assommés. Ce silence qui s’écoule, épais, noir, vertigineux. Un vide s’est ouvert là, devant eux. »

Puis vous allez pleurer, sûrement. Et vous libérerez votre haine, votre colère, votre amertume contre cette mort qui impose ses lois comme un despote. Contre cette mort qui prend les vivants sans notre accord à nous, ceux qui restent. Et sentirez le souffle chaud de cet être cher qui sèchera vos larmes, en vous implorant de lui pardonner pour de bon, pour de vrai, et de faire la paix avec la vie et avec la mort car elles ne sont qu’une. 

L’enfant est mort, oui, mais son cœur est vivant. Ses autres organes aussi. Face à ce paradoxe inconcevable les Sean et Marianne vont être confrontés au dilemme du don d’organes, et nous, confronté à sa réalité. Je ne peux pas tout vous dire, alors j’écrirai seulement que ce roman nous donne à voir le monde hospitalier dans tous ses recoins, dans toutes son humanité, de l’ombre à la lumière. Thomas Rémiges, Révol, Virgilio Breva, les Harfang : tous appartiennent à cette fresque, à cette symphonie d’hommes et de femmes cachés qui tissent méticuleusement les liens entre la vie et la mort, entre les morts et les vivants. Réparer les vivants, est un magnifique hommage aux médecins et à la discipline de la médecine. Vous plongerez dans son Histoire, dans son milieu, dans sa tension et dans son art. Et ça, Bookiners, c’est comprendre une parcelle du monde qui nous, qui vous entoure. Ce roman vous emplira de gratitude envers nos médecins, nos infirmières, nos aides-soignantes, toutes ces petites mains aux doigts d’argent à qui on doit la vie. 

Simon Limbres est mort et les vivants vacillent. Alors, où se trouve l’espoir ? Où se trouve le soleil dans l’obscurité ? Qu’est-ce que la vie laisse derrière elle quand elle s’est retirée ? Des « corps outragés sur un champ de bataille », d’abord. Et puis des caresses, venues d’une autre vie, venues d’un autre lieu, mais des caresses quand même. Chaudes, vivantes. Des caresses qui brillent dans la nuit noire, comme des éclats d’étoiles. L’espoir, il est là, en eux et en nous. 

Je vous laisse prendre votre envol doux Bookiners, je nage encore un peu dans mes larmes, Céline Dion aux oreilles et Maylis au cœur. Je vous envoie quelques kilos d’espoir, et trois quintals de courage.

Regardez vers le ciel, regardez vers le cœur, ceux qui sont partis, sont encore là. Car ils sont toujours vivants. 

Doux baisers, 

*Merci à Mme Marine Landrot de m’avoir libérée de ma page blanche et prêté deux formules d’une grande justesse –> http://www.telerama.fr/livres/reparer-les-vivants,106986.php