27 Mars 2018

15h55, sur un roof top madrilène, cramant de bonheur sous un soleil printanier 

émoticône dialogue texto sms– Honeymoon, je suis officiellement réalisatrice de mini vidéos pour My Little Paris ! Je n’en reviens pas, je suis en larmes de joie !

– Oh mon dieu mon ange, incroyable ! Je suis si fière de toi !! 

– Je suis à la maison là, je danse avec Bonnie ! Elle est si heureuse pour moi, c’est hallucinant comme les chiens sentent tout, je l’emmène au restau pour fêter ça ! 

– Oui, Bookiners, Bonnie est la chienne d’Hélo, et oui, elle l’emmène au restau, et oui, elle la considère comme sa première fille, et non, je ne m’en étonne plus car #petsarethenewkids ! ahahahah, rions, la vie est belle ! 

– Je ne commenterai pas ton cynisme my love ! 

– Ahahahahah ! D’ailleurs, mon ange, dis moi, tu as lu Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan ? 

– Oui, oui, mais il y a longtemps, plus ou moins au moment de sa sortie, je crois. 

– T’avais trouvé ça comment ? Je suis tout juste en train de le terminer, on m’en avait dit tant de bien que dépourvue d’idées de lecture, je m’y suis ruée comme sur une ruche ! 

– Je l’avais apprécié, mais sans davantage de remue ménage au ventre. 

– Mais la forme est étonnante, tu ne trouves pas ? Son roman est assez réflexif, comme une sorte de méta-fiction qui se rapproche de la micro-histoire. Ça m’a tranquillement déroutée. 

– Ah oui, je m’en rappelle ! Mais t’as aimé ? 

– Oui, pas mal du tout. Je vais en parler à nos Bookiners, car ce roman est important, assez vertigineux, je dois dire, mais primordial pour enclencher le processus du pardon envers ses proches, de la cicatrisation des secrets de famille, des fêlures d’enfant, des abysses dont la vie nous parsème.

– Ah, fou ! J’ai hâte de te lire. Bookiners, vous êtes prêts ? 

Lucile est morte hier. Lucile est morte, vivante, au bord de l’abîme qui la poursuivait sans relâche, et dont elle a essayé, le plus longtemps possible, de s’en tenir éloignée. Mais l’abîme abime. Jusqu’à reprendre le dessus sur la vie elle-même. 

Je vous offre, Bookiners, avant Lucile, avant son histoire, ses éclairs et ses fulgurances, avant son drame, le concerto pour clarinette de Mozart, d’une douceur infinie, avec ce quelque chose de bouleversant, cet sorte de souffle chaud que les personnes qu’on aime laissent dans leurs sillages quand la vie décide, sans nous avertir, qu’elles ont fait leur temps. 

Comme promis, voici : 

Concerto pour clarinette, Mozart 

Lucile est morte hier. Depuis des jours. Depuis longtemps. Elle se couchait souvent comme ça, la tête accrochée à son poste de radio, sur le côté, les bras hors des draps du lit. Mais cette fois-ci, différemment des autres fois, Lucile ne respirait plus. Son âme s’était éloignée de son corps, et son corps était bleu, les mains comme tâchées d’encre au dessus des phalanges. 

Lucile est la mère de Delphine, l’auteure et la narratrice. La mère de Delphine et de Manon.  Mère autant qu’elle l’a pu, entre ses affres, ses audaces imprévisibles, ses douleurs, ses errances et ses silences. Une mère autant qu’elle l’a pu, avec sa part d’ombre et ses éclats de lumière. Un mère qui est morte parce qu’elle s’est suicidée. Une mère qui, lors d’un long moment de démence, s’est délestée de ses habits, pour danser nue, le corps peint en blanc, sur le plancher du salon, en tentant, par tous les moyens, de crever les yeux de sa dernière fille Manon avec une aiguille d’acupuncture, afin de l’éloigner de son hallucination du mauvais œil. Nous sommes le 31 janvier 1980. Le précipice se précipite et tout s’effondre dans la vie de Lucile et des enfants qu’elle a mis au monde. 

Comment pardonner à tout ça ? Aux drames, aux traumatismes, à l’indicible, à ses parents pour ce dont ils sont responsables et ce dont ils ne sont pas ? Doux Bookiners, même s’il y a plusieurs réponses possibles à la même question, Delphine de Vigan, nous prête la sienne, le temps d’une lecture, le temps de son récit autobiographique. 

Approchez sur la pointe des pieds, vous Bookiners, pour qui pardonner semble insurmontable et impossible. Et détrompez-vous,  tranquillement. Rien n’est impossible, pour qui sait s’y prendre. Pardonner, c’est capituler face à son passé. C’est accepter ce qu’on ne peut pas changer : l’hier, les autres et les choses. Enfin, c’est embrasser son héritage, pour s’en libérer, le transcender. Mais mon Dieu, je parle trop. Bon, je me tais, Delphine a quelque chose à vous dire : 

« Pendant des années, j’avais eu honte de ma mère devant les autres. Et j’avais eu honte d’avoir honte. Pendant des années, j’avais tenté de fabriquer mes propres gestes, ma propre démarche, de m’éloigner du spectre qu’elle représentait à mes yeux … Je refusais de suivre ses traces… et puis j’ai fini par capituler. »

« Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage. »

Pardonner, c’est accepter de regarder en face l’ombre et la part de lumière des gens qu’on aime et des blessures qu’ils nous causent. Et c’est ce qu’elle a fait Delphine, désormais votre, notre Delphine. Elle a tenté d’arracher le passé, l’horreur et la mère, aux silences de sa nuit éternelle. Et alors, elle s’est affairée à interroger la mémoire de la famille et des proches de Lucile afin d’ : 

« Approcher la douleur de ma mère, en explorer les contours »

Et : 

« Briser la forteresse du silence, et de l’incompréhension. »

Derrière cette tentative, au sein même de celle-ci, vous voyez Bookiners, le pardon affleure déjà. Ah ! Je vous sens méditer, c’est bien. En attendant que ça décante tout ça, ce flot de paroles et de belles intentions  – je sais, c’est plus facile à dire, qu’à faire, mais je suis en train, moi aussi, au moment où je vous parle, d’amorcer la pardon, « avec mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, oh oh, ce serait le bonheur ! » – j’appelle nos Bookiners traumatisés ! 

Bookiners aux traumatismes saillants, exubérants et/ou encombrants, dans « Rien ne s’oppose à la nuit », vous serez guidés, en catimini, en sobriété, par Delphine et Lucile deux âmes que la vie a refusé d’épargner. A travers leurs récits respectifs enchâssés, et surtout bouleversants, vous saurez qu’on ne guérit jamais tout à fait de ses blessures. On les panse, on les repense, on les porte en nous et on vit avec. Le but réel, c’est de les faire vivre ailleurs que totalement en soi afin de leur survivre. Lucile est devenue, bien après ses méandres, assistante sociale. Elle a dès lors dédiée une partie de ses douleurs, à panser et comprendre celle des autres. Delphine, en devenant écrivain, je crois, s’est hissée hors de l’eau, à la surface des mots et des maux, en esquissant leurs contours et les affres qu’ils lui ont causé, ses maux. S’engouffrer, le plus lentement possible, en glanant, along the way, le plus de moments de bonheur, peut-être qu’elle est là, la réponse à tout ça. Et alors, même si, comme Lucile, vous êtes/vous sentez : 

« Frêle, fragile et brisée »

Rappelez-vous Bookiners, que vous êtes vivants, et que l’air que vous respirez recèle de promesses et de possibilités plus belles, plus grandes, plus joyeuses, plus folles que ce qui a traumatisé une partie de votre existence. 

Bookiners pour qui la famille est une sacrée galère, je ne vous oublie pas ! J’ai encore assez de mots pour guérir vos maux ! Ahahahahah ! Et je ne me lasserai jamais au grand jamais de ce joli jeu de mots ! 

C’est à travers l’histoire de Lucile, ou du moins, celle que retrace sa fille, au fil de son regard, de ses souvenirs et surtout de ceux des autres, que la famille de sa mère se dessine et se démêle. Lucile est la 3ème enfant d’une fratrie de 9 enfants, portée par Liane, mère solaire, énergique, souriante et folle amoureuse de George, le père, charismatique, exigeant, ténébreux, séducteur, incestueux, et un brin manipulateur. Cette famille, la famille de Lucile, Liane, George, Manon et Delphine, incarne, pour celle ci : 

« Ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts et le retentissement du désastre. »

Bref, une galère complexe et paradoxale me direz-vous. Et vous auriez raison. Et je vous répondrai aussi que les mots de « galère », « bordel », « gouffre » et « antithèse » – même s’ils sont constitutif de cette entité première et primaire qu’on appelle la famille – ne sont pas nécessairement accolés à ceux de « tragédie  récurrente », « non-dit » ou « catastrophe », si et seulement si, on retient, tant bien que mal, son identité, son individualité du collectif, et de la pression qu’il engendre. Si et seulement si, on utilise la parole comme une arme, une limite, un rempart pour faire savoir au collectif qui on est, qui on désire devenir, ce qu’on tolère, ce qu’on aime ou qu’on désavoue. Je suis, Bookiners, si vous ne l’avez pas encore tout à fait remarqué, une fervente partisane de la communication et de ses bienfaits libérateurs et fédérateurs. Et je pense, mais je ne suis pas sûre, que parler, en société, en famille – qui est d’ailleurs, sa première occurrence – ou ailleurs – s’il existe – permet de s’affirmer, de digérer, de donner, et surtout de ne pas se laisser aliéner par les volitions, les actes et les mots des autres. Je reviendrai sur ces points un jour, en début de revue, lorsque votre concentration sera encore à son maximum, car j’ai énormément de choses à vous dire à ce sujet – pour changer ! Mais je crois, je crois que si Lucile avait parlé plus tôt, de l’inceste, du viol, si George et Liane avait discuté avec leurs enfants de la mort accidentelle de leur frère Antonin, puis de leur frère Jean-Marc, alors, peut-être, je dis bien peut-être, que la vie aurait été plus clémente avec eux car la parole aurait expulsé les rancoeurs, les incompréhensions, les morceaux trop saillants et impulsifs de la douleur, les sentiments d’injustices et la malédiction. Je ne suis ni Dieu ni Déesse, mais je suis persuadée que si la parole est une arme à double-tranchant, c’est une arme salvatrice pour qui désire ne pas se dérober à elle. 

C’est peut-être, enfin, ce qu’a compris Delphine, et la ribambelle d’écrivains qui la précèdent, l’entourent et la succèdent. Alors imitons les, suivons leur trace et hissons-nous, comme eux, au dessus des brouillards afin d’ouvrir la voie des lendemains radieux. Ceux gorgés de soleil. Oui, ceux-là. Les seuls que nous méritons réellement de vivre. 

Je vous laisse mes amours de Bookiners, le soleil de Madrid m’attend pour se coucher, et il est déjà 19h30. Oui, oui, ca prend du temps de vous écrire. 

Parce que vous le valez bien ! 😉 

Doux baisers, 

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