Jeudi 8 Juin 2017, 18h30

– Honeymoon, on se voit demain ? Faut vraiment qu’on bosse sur Peanut Booker, le logo, les articles. J’aimerais qu’on se fasse un point sur le nombre d’articles qu’on aimerait poster pour le 15 Juillet, c’est dans 1 mois, et je veux vraiment qu’on ait de la matière.

– Je suis au Vietnam.

– Quoi ? Mais comment c’est possible ? T’as des examens de la Sorbonne dès lundi, je comprends pas !

– Moi non plus, mais je suis vraiment pas là quoi.

– Mais je pensais que t’avais plus d’argent !!

– Je crois que le billet m’a couté moins de 10 euros sur Amazon. Je sais plus, dans ces eaux là !

– En vrai, je pense que tu perds la boule. Je vais demander à ma sophrologue de trouver une façon pour t’aider.

– 😂 Tu ne jures plus que par ta sophrologue ! Figure-toi, très chère sceptique, que ça fait 3 jours que je lis Riz noir, le premier roman d’Anna Moï ! Je me suis d’abord trouvée dans un espace enclavé dans les ténèbres, au Vietnam, dans la prison de l’île de Poulo Condor. Puis d’errance en réminiscences, je me suis retrouvée avec Van, la mère de la narratrice, dans les bras du Mekong, entre des rizières, des ateliers de soie, des murs de chaux blanches, dévalés par la lumière, des hurlements de singes. Bref, dehors et dedans la Maison du Bonheur. Nous sommes dans les années 60. Tantôt en 1963 – le temps des souvenirs, tantôt en 1969, le temps du récit et de l’emprisonnement.

– Je ne comprends rien bébé. Et je suis sûre que nos bookiners non plus. C’est odieux de ne parler que pour soi, et tu partages mon avis, alors sois explicite.

– Bonsoir mes bookiners, je vous présente Héloïse, ma meilleure amie sophrophile qui n’est ni du matin, ni du soir ! 😂 Allez, je vous raconte ! Donnez-moi la main, nous partons sur les rives du Mekong !

Perfect Places (instrumental cover) – Lorde 

Si vous désirez voyager mes bookiners, je crois que vous allez être servis !

Bon, pour vous dire toute la vérité le voyage dont je vous parle n’est pas que rizières et bougainvilliers. Il est encré dans la cellule de Tao et Tan, dans le silence du vide qui parfois, donne à entendre un bruissement, celui:

« du vent sur les cimes des noyers de cajou. »

En 1968, la vie du Vietnam bascule dans la guerre. Présumées résistantes communistes, deux sœurs : Tao et Tan, se retrouvent enfermées dans les cages à tigres du bagne de Poulo Condor. C’est Tan, la jeune fille de 15 ans qui nous raconte son histoire, l’histoire de sa mère Van, et un bout de l’histoire du Vietnam. C’est à travers ses réminiscences que s’amorce notre voyage dans un Vietnam en paix et un Vietnam en guerre, de la cellule de Malheur à la maison du Bonheur, des souvenirs d’enfance à la séquestration de l’enfance. Dans la cellule de prison, nous, vous, serons 4, deux sur le bloc et deux par terre, avec moins d’un mètre carré par personne. La narratrice, Tao, décrit tout, avec distance, précision. La veille, nous, vous, avant d’arriver à la prison de Poulo Condor, aurons passé une nuit en bateau, en fond de cale.

« Personne n’aura dormi, imbibés par les projections d’eau, projetés les uns contre les autres, à la jonction des flots de la baie de Vung Tau. »

Dans notre cellule, nous aurons la lumière de l’obscurité éclairée par une raie de lune,

« à l’endroit des charnières, sur le côté gauche ».

Le temps sera long, indiscernable, étourdissant. Il faudra chercher à le tromper, le temps qui passe, à l’embobiner, le rembobiner peut-être. Dans ces moments là, Tan convoquera et invoquera son passé et son enfance, dans les creux de son sommeil disloqué. A travers ses souvenirs, Tan évoque aussi l’histoire de ses parents subsistant en vendant des bols fumants de soupe hu tieu dans les marchés flottants du Mékong. Vous effleurerez tout du regard, son regard : les premiers pas de la confection de la soie laquée de Van, en passant par les pagodes bouddhistes de Cholon, jusqu’à l’année du singe, l’offensive du Têt et les cages à Tigres. Notre, votre voyage s’effectuera en va et vient entre un présent d’outre-tombe et un passé illuminé par la détresse solitaire de Tao, qui attend éveillée, pendant 18 mois, sa libération. Voyager je crois, c’est ouvrir les yeux sur une réalité autre que la sienne, dans tous ses recoins. La réalité que nous livre Tan est une réalité pluridimensionnelle, avec ses émois et ses misères. Et parfois, même dans cette misère, le sublime intervient comme un éclair de lune :

« Les nuits de pleine lune, de ma cellule, j’ai surpris, dans le clair-obscur du faisceau de lune encadré par le vasistas, l’étincelle vacillante des regards anonymes. » 

Il y a quelque chose de majestueux dans notre voyage de captifs, c’est l’éveil décuplé de tous les sens, l’ouïe, l’odorat, la vue, le toucher. Tout, une entaille dans le mur, un bruissement sourd, une respiration anonyme, tout est propice à l’évocation, l’initiation au voyage, à l’expérience. Et je crois que c’est cela aussi, voyager. Ouvrir grands ses yeux qu’on gardait fermés par habitude, par lassitude, et écarter grand ses oreilles comme si c’était la dernière fois qu’on pouvait voir, entendre, goûter, toucher les douceurs et les malheurs de la vie.

Je vais encore être honnête. Je dois vous dire qu’au début, au milieu, et même un peu à la fin de ce roman, je ne savais pas si j’allais vous commenter Riz Noir. J’étais happée par la lecture, de temps à autre, mais je n’en étais pas bouleversée. C’est peut-être que le style minimaliste, épuré et pudique a dérouté la drama queen qui m’anime. Et puis, à la toute fin du roman, à partir du chapitre 27 quelques tournures m’ont fait penser à vous,

Bookiners, qui avez peut-être été victimes de traumatismes, et qui cherchez à en apaiser les cris, les relans, les souvenirs. Quand j’écris des revues, j’écris pour vous avant tout, alors je me suis mise à votre place – à mon niveau, avec ce que j’avais de douleurs et de mini bobos, puis j’ai réfléchi : est-ce que ça peut aider ? Ma réponse a été la suivante : je sais que oui.


Je crois que lire Tan apaisera vos traumatismes. Elle écrit dans sa douleur. Elle apaise le silence, le vide, par ses mots, par son témoignage, et même à terre, même lasse, elle est debout. Elle est vivante. Si vous me lisez aussi, c’est que vous êtes vivant, même si une partie de vous s’en est allée avec le passé, avec la douleur, avec le traumatisme. Alors parlez. Je crois que la parole, qu’elle passe par l’écriture ou par la voix, permet d’entendre sa douleur, de la regarder dans les yeux, de lui faire face, pour enfin lui tenir tête. Et après ? Après, c’est plus facile d’accepter un traumatisme en face de soi, qu’en soi. Apaiser un traumatisme, votre traumatisme c’est peut-être faire la paix avec lui. Oui, il a existé, oui, il est toujours là, et pourtant, vous respirez encore. Vous êtes toujours là. Malgré tout.

« Tant de gens meurent, ai-je le droit de vivre ? Quand les canons se taisent, les chiens hurlent et ces hurlements sont les premières balises de la nuit… dans le balbutiement des choses. »

Toutes ces femmes que vous allez croiser, dans la prison de Poulo Condor, sont des survivantes. Comme vous peut-être, elles ont eu à voir ce qu’on ne devrait pas voir, à vivre ce qu’on ne devrait pas vivre, et comme vous elles regardent leur passé dans les yeux afin de réconcilier le dicible et l’indicible, le vivable et l’invivable.

« Des parcelles de mon cerveau se sont déchiquetées. Je ne sais plus quoi faire de mes rêves. Je n’ai nul endroit ou panser mes plaies, me coucher et fermer les paupières. Il me semble, que mon âme s’est envolée de mon corps. Aujourd’hui il me reste à récupérer mon âme errante. »

Et si son âme, votre âme, n’était pas en errance, mais là à côté de vous, comme à côté de Tan, à chuchoter, le plus fort qu’elle peut, qu’elle vous attend, qu’elle attend que vous compreniez que même si vous pensez être défiguré(e), difforme, informe, la teneur de votre âme, sa beauté, et la vôtre est intacte. Elle vous attend et vous attendra, le temps qu’il faut. Hier, vous rêviez de la lune, demain, vous verrez le soleil. Car il est toujours là, en vous, dans vous.

Parler, c’est encore espérer. Alors ne perdez plus espoir.

Des baisers mes bookiners.