Mardi 1er août 2017, 04h48

émoticône dialogue texto sms  –  Bébé t’es là ? 

– Mmmh maintenant oui. Qu’est-ce qui t’amène en plein milieu de la nuit ?

– Je viens de faire un cauchemar horrible j’arrive pas à m’en remettre.

– Descends dans ta cuisine et prends des Oreos avec du lait chaud mon ange. Je me rendors, c’est important, car dans mon rêve, Nicolas Bedos était en train de me draguer à une station essence. 

– Mais j’arrive pas à me rendormir j’ai le coeur qui bat à 1000 à l’heure et Gus m’engueule dans son sommeil.

– Ahahahah ! T’es relou chaton, je venais de rencontrer l’homme de ma vie ! Il a intérêt à être sordide ton cauchemar, raconte ! 

– Ben j’ai rêvé que je prenais l’avion avec maman pour aller à New Dehli, que l’avion se crashait et que j’étais la seule survivante. Le corps de maman était intact mais sans vie, et moi je lui caressais le visage en pleurant.

– Oh fuck. Mon ange, je t’assure, ce n’est pas grave. Il paraît que c’est fréquent de rêver de la mort de ses proches tu sais, c’est juste que ton cerveau évacue ses peurs dans ses cauchemars. 

– Oui mais ça me donne la chair de poule car ça me fait penser au fait que quand maman partira, je ne pourrai plus continuer à vivre. I mean, really. J’ai failli la perdre deux fois, j’ai trop entamé ma résistance, je ne vois pas à quoi pourrait ressembler ma vie quand elle disparaîtra. 

– Bon mon coeur. Plusieurs choses. De un, ta maman va très bien aujourd’hui, tu as juste fait un mauvais rêve. De deux, il vaut mieux que tu perdes ta maman que ta maman te perde, car pour le coup, une maman qui perd son enfant, c’est tragique. Alors que le contraire, même si c’est infiniment triste, c’est dans l’ordre des choses, dans la courbe du temps. Et puis si les gens ne survivaient pas à la disparition de leur maman, il n’y aurait plus beaucoup de monde sur terre 😂. Je te dis ça, et pourtant je suis l’être vivant le plus attaché à sa mère. Mais il faut respirer, et se dire qu’une personne ne meurt jamais entièrement, car les souvenirs font revivre. 

– Mais en vrai je me demande: comment font les jeunes qui perdent leur maman ? I mean, je veux bien que partir après sa mère soit naturel, mais allo comment tu vis quand tu perds ta mère à 20 ans? 

– Oui, nan, je sais, ça, c’est atroce. C’est tellement atroce que je n’arrive pas à respirer. Jusqu’à mes 20 ans, je priais Dieu tous les jours pour que maman ne meure pas. Maintenant, je le remercie tous les jours car elle est encore là, vivante et chiante. Mais, hmm, pourquoi es-tu obsédée par la mort de Cathoche depuis 10 jours ?

– Et bien en fait, je viens de finir un livre qui raconte une jeune femme en train de perdre sa maman d’un cancer du sein. 

– Tout s’éclaire! Tu crois vraiment que c’est une bonne idée de lire ce genre de bouquins après avoir vécu les cancers de ta maman ? 

– Franchement ? Ouais. Et tu sais pourquoi ? Parce que tout n’est pas affreusement triste dans ce bouquin d’Anne Goscinny, parce qu’il y a quand même de belles étincelles dans le brouillard injuste de la vie, parce que Jeanne, la jeune fille qui perd sa maman, reste en vie. Du coup, je sens que ce roman saura apaiser nos Bookiners qui ont perdu un être cher, ceux qui pensent que la vie n’aura plus jamais de saveur. 

– Génial, c’est important et rare ce genre de livre. Si tu n’arrives toujours pas à dormir, décortique-nous ce bouquin ! Je me rendors, mais les Bookiners et moi te lirons demain matin mon ange. 

Gymnopedie No. 1 – Erik Satie 

Bookiners, je ne vais pas vous raconter d’histoire, Le sommeil le plus doux est un roman dur, il sonde et décortique le chagrin brutal d’une jeune fille qui perd sa maman. Je vous en parle néanmoins car j’ai appris que les livres bouleversants ont aussi l’immense pouvoir de nous consoler, de redessiner un sourire sur nos visages attristés, d’illuminer nos esprits obscurcis. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’un livre comme celui-ci qui raconte les vagues de la vie nous apprend que rien n’est jamais tout noir. Et c’est déjà énorme. 

Pour vous, bookiners qui venez de perdre un être proche, vous qui êtes confrontés à la maladie, à l’extinction de l’un des vôtres, lisez ce livre. Vous sourirez en lisant la joie de vivre indestructible de la maman malade, vous serez attendris en lisant les mots de la grand-mère paternelle déjà partie dans un autre monde. En prime, ce roman est magnifiquement écrit, la plume d’Anne Goscinny nous berce, nous borde, nous rassure, ses mots apaisent doucement nos traumatismes. 

Pour Noël, sous un soleil d’hiver, les trois femmes (Jeanne, la maman et la grand-mère paternelle) partent à Nice pour un dernier voyage. Sur les traces de la jeunesse d’Hélène, sa mère, Jeanne veille jour et nuit sur celle qui se sait condamnée, celle qui, trop faible pour sortir de l’hôtel, « n’aura vu de Nice que les silhouettes des palmiers dans la nuit. Elle n’aura entendu la mer qu’à travers les fenêtres de sa chambre. » Jeanne s’occupe de sa mère comme si elle était sa fille. Hélène est amoindrie mais encore bel et bien vivante. Ses mots souvent joyeux témoignent de l’incroyable force d’une mère face à sa fille. 

« On ne va pas en rester là! Jeanne! Fais-nous monter une bouteille de champagne… Je veux boire à cette année qui s’achève, à la suivante qui se passera de moi, à tous ces palmiers qui me survivront, à mon enfance et à ta vie de femme qui se fait désirer! »

Hélène ne pleure jamais devant sa fille. Elle s’accorde parfois des moments de révolte face au sort qui lui est réservé. Les mots sont dits, crachés, parce qu’ils ne peuvent plus rester dans son coeur. 

« Je vais te dire ce qui me rend dingue. C’est que je ne te verrai plus. Je ne t’entendrai plus. Et mes petits-enfants? (…) Tu vois ce n’est pas moi que je pleure. C’est la grand-mère que je ne serai pas. »

Ces lignes sont bouleversantes, elles vous bouleverseront aussi, et pourtant, elles valent mieux que le silence. Cette mère qui pleure davantage sa fille que sa propre mort m’émeut particulièrement tant elle me rappelle ma maman. Comme elle quand elle était malade, ma mère souffrait plus de ma souffrance que de la sienne. Et le dire, et l’écrire, c’est déjà s’alléger d’un poids. Les mots sont souvent plus légers dans l’air que dans le coeur. 

Dans ce récit de la perte, il y a aussi le doux soutien de la grand-mère, déjà un peu partie elle aussi. Son regard serein sur la mémoire de l’être disparu vous apaisera, il saura sécher vos larmes.

« Là… Pleure mon Trésor. Cette histoire là est bientôt terminée. Le voyage touche à sa fin. Elle vivra autrement, ailleurs. Il t’appartiendra donc d’être forte. Tu te laisseras aimer. Tu as le droit enfin de commencer ta vie de femme. (…) Tu apprivoiseras sa mémoire, tu décoderas certains signes et tu sauras qu’elle est là, près de toi. Il est temps maintenant que tu deviennes celle que tu es. Va, mon Trésor. »

Ne faites pas cette tête Bookiners, vous attendez l’étincelle qui illuminera la vie de Jeanne? Elle arrive. Vous qui ne croyez plus en l’amour, ouvrez grands vos yeux. Car c’est toujours dans les moments les moins attendus que ce coquin frappe à la porte. C’est donc dans cette atmosphère alourdie par le chagrin que Jeanne rencontre l’amour de sa vie. Peut-être ne l’aurait-elle jamais rencontré si sa maman n’était pas en train de s’envoler. Là, dans un jardin, sur un banc, Gabriel fait son entrée dans la vie de Jeanne. Ils s’aiment d’un coup d’oeil, d’un amour simple mais vital. 

«  J’ai une intuition en forme de certitude: après ce rendez-vous je serai une autre. Une Jeanne inconnue de moi et qui ne demande qu’à venir au monde. »

Pour la première fois, Jeanne parle. Elle dit tout à Gabriel, tout de suite. Sa mère, son père déjà disparu, sa détresse, sa colère contre la vie. Car Jeanne doit parler, enfin, elle doit écrire pour survivre. C’est dans cet amour que la jeune femme presque orpheline accepte de vivre, pour voir. 

« Dans ma musette il y a aussi la mort de mon père, les hurlements de ma mère. Mais il y a surtout mon silence. Pas une larme, pas un cri. Un chagrin-fantôme qui n’enlève son masque qu’à l’abri, quand il est certain de ne pas être découvert. De ce silence là, il faudra qu’un jour je parle. Je suis un soldat moi aussi. J’ai fait la guerre. (…) Et Gabriel m’offrait une nouvelle tranchée où j’allais pouvoir m’abriter quelques heures. »

Cette rencontre vous enverra une immense étole d’espoir frais. Oui la vie est dure. Elle est souvent injuste. Mais sachez que rien, absolument rien n’est immuable. Soyez sûr(e) que la vie vous réserve des surprises que vous n’oseriez même pas imaginer dans vos rêves les plus fous. Il suffit d’y croire et surtout de ne pas baisser les bras. Ce roman est là pour nous le rappeler avec la force de ses mots. 

Il faut bien que je vous en laisse un peu. Je ne vous parlerai donc pas de la structure étonnante et brillante de ce roman. Ni de la fin formidable. Sachez juste que même si ce voyage bref, initiatique, originel a fait de Jeanne une orpheline, il a surtout fait d’elle une femme, balafrée mais vivante. Prête à aimer et prête à vivre. Vous sortirez de cette lecture grandi(e), je vous le garantis !

En attendant d’ouvrir ce bijou, je vous propose de vous laisser bercer par les si jolis mots de la grand-mère à sa petite fille. Fermez les yeux, écoutez: 

 

Baisers doux Bookiners,

dessin de cacahuète qui signe les articles d'Héloïse