Lundi 26 juin 2017, 19h34

– Tatoo je suis bouleversée, je viens de voir un documentaire terrible.

– C’est fou comme tu aimes regarder des docs qui te bouleversent, je ne comprends pas, ça me fascine. Tu te souviens de ta période où tu ne regardait que des films sur les pires serial killers du monde ? 😂

– Oui mais là c’est sur un sujet qui concerne tout le monde, c’est important d’ouvrir les yeux sur le malheur des gens qui nous entourent pour être conscient, pour ne pas vivre les yeux fermés sur autrui. Et aussi je crois, pour ne pas prendre pour des tragédies nos bobos quotidiens, alors que des tragédies, il y en a assez et on n’en fait pas partie.

– Right, de quoi parle ton documentaire?

– De viol. Six femmes ont accepté de parler de leur drame à visage découvert.

– Arrête. A visage découvert ? Le courage! Mais tu ne crois pas qu’elles risquent d’être encore plus stigmatisées du coup? Réduites à leur drame ?

– En fait, c’est plus qu’un simple documentaire, c’est un manifeste. Ces femmes ont décidé de parler la tête haute pour ne plus être des victimes mais des guerrières. Elles veulent combattre. Pour elles et pour toutes les femmes violées. Tu sais, c’est Andréa, la réalisatrice avec qui j’ai bossé six mois, qui a fait ce film. Elle m’a dit que les viols et agressions sexuelles concernaient beaucoup plus de gens qu’on ne l’imagine. Dis-toi qu’un français sur cinq a déjà vécu une agression sexuelle dans sa vie !

– Mais non?! Bon, il faut que je vois ce doc alors, tu as un lien?

– Voilà : Viol, elles se manifestent . Ce que je voulais te dire aussi, c’est qu’avant de voir ce doc, je n’osais pas trop parler de ces sujets-là pour nos Bookiners. Je ne m’en sentais pas tellement légitime, j’avais peur de prendre le risque de réouvrir des cicatrices chez nos Bookiners qui auraient vécu des drames de ce type. Mais là, je viens aussi de finir Un amour impossible de Christine Angot qui aborde le viol dont l’auteur a été victime, et je me rends compte que la parole libère vraiment. Elle est la bouée qui te permet de garder la tête hors de l’eau. Dans le meilleur des cas, elle permet même parfois de pardonner pour vivre plus sereinement. Je suis donc presque sûre que la lecture de récits de viols doucement nous soigner, nous inspirer à se libérer, par la parole, de nos maux graves et stigmatisés. 

– Tu dis « nous » mais toi, tu n’as jamais été violée ni agressée sexuellement right ?

– Non bien sûr, mes souffrances me semblent bien ridicules à côté. Mais l’année dernière j’ai travaillé avec Andréa sur un doc sur le harcèlement sexuel au travail, j’ai longuement écouté des femmes qui ont été agressées voire violées, j’ai réfléchi à leurs souffrances et leurs blocages, et aujourd’hui j’aimerais essayer d’apaiser leurs blessures, à elles et à tous les autres bookiners qui en ont besoin. Je pense que ce livre de Christine Angot peut être un début.

– Tu crois qu’on peut soigner de tels traumatismes par des livres qui abordent justement le sujet?

– Non je ne prétends pas soigner de tels drames, je dis juste que la démarche de Christine Angot dans son livre, son processus d’écriture, le recul qu’elle parvient à prendre sur son histoire; peuvent semer un peu d’espoir et de douceur dans des cerveaux et des corps meurtris, appliquer un peu de pommade sur les cicatrices.

– D’accord, d’accord. Nous t’écoutons. 

Valse sentimentale – Tchaïkovsky 

C’est le premier roman que je lis de Christine Angot. Je l’ai ouvert avec appréhension, car j’avais une image d’elle assez tordue. Je la voyais comme un écrivain torturé qui n’écrivait que pour elle, simplement pour se regarder évoluer, assister à sa propre croissance. Je savais aussi qu’elle avait été violée par son père quand elle était jeune, j’avais entendu parler de son autofiction L’inceste qui avait fait scandale à l’époque car jugé trop « trash ».

Son roman Un amour impossible m’a été vivement recommandé par un ami, mais je craignais devoir me confronter à une violence sexuelle ultime, celle qui détruit des vies, réouvre des cicatrices à ceux qui ont vécu ces drames et donne des frissons désagréables à ceux qui ont eu la chance de ne pas y avoir été confrontés.

Nous avons tous nos limites dans l’horreur. De manière générale, j’essaye de me préserver des films ou des livres qui concernent la violence faite aux enfants et des ouvrages qui abordent le viol ou les agressions sexuelles. Ils me bouleversent trop, ils reviennent la nuit dans des cauchemars qui me collent à la peau, ils me suivent et ne me quittent plus, ils font s’envoler l’espoir que j’ai en ce monde. Comment s’autoriser le bonheur, la joie, les rires quand là, juste à côté, des êtres de la même espèce que moi voient leur vie détruite en quelques minutes?

J’ai été très agréablement surprise en lisant ce livre. Oui, Christine Angot évoque le drame qu’elle a vécu. Mais sa vie ne se résume pas qu’à cet épisode. L’auteure rassemble son courage pour retirer son filtre de petite fille violée. Avant sa naissance, elle est la narratrice mais le lecteur ne voit pas par ses yeux. Elle raconte sa mère et son père, leur rencontre, leur amour, leurs joies, leurs rires, leur passion. Sa mère, Rachel, a vécu de grands bonheur avec son père, Pierre. L’auteur nous les livre sans colère, sans animosité.

« Elle découvrait un monde. Un monde d’intimité, de paroles constantes, de questions, de réponses, la moindre impression était fouillée, personnelle et détaillée. Les détails inattendus, les mots nouveaux. Les comparaisons, surprenantes, inédites, à contre-courant, osées. Des idées qu’on n’avait jamais entendu exprimer. Il balayait les convenances d’un air naturel. »

Christine choisit même de donner la parole à son père lorsqu’il évoque son coup de foudre pour sa mère. Prendre ce recul dans une démarche d’écriture, accepter de décrire le monstre comme un homme aimant, c’est déjà, je crois, commencer à pardonner à l’autre, au meurtrier de l’âme. Mais ce pardon là naît d’abord, surtout et peut-être même exclusivement pour sa propre survie. Pardonner est peut-être le premier moyen de défense, la seule arme dont vous disposez nous, vous, les traumatisés, les blessés, les écorchés de l’âme. Et le pardon, c’est peut-être aussi le remède le plus efficace, le plus durable. Si vous lisez ces lignes, c’est que vous êtes encore vivant(e), peut-être amochés mais vivant(e). Et alors sûrement que cette grande leçon de pardon salvateur livré par Christine Angot vous guidera-t-elle sur le chemin ensoleillé de la vie qui vous attend. Quand l’auteur fait parler son père, ses mots nous livrent la version la plus proche possible de la réalité:

« – La rencontre inévitable. Elle atteint une extrême intensité, et aurait pu ne pas avoir lieu. Dans la plupart des vies elle n’a pas lieu. On ne la recherche pas, elle ne surgit pas non plus. Elle apparaît. Quand elle est là on est frappé de son évidence. Elle a pour particularité de se vivre avec des êtres dont on n’imaginait pas l’existence, ou qu’on pensait ne jamais connaître. La rencontre inévitable est imprévisible, incongrue, elle ne s’intègre pas à une vie raisonnable. Mais, elle est d’une nature tellement autre, qu’elle ne perturbe pas l’ordre social puisqu’elle y échappe. »

C’est précisément à cause de cet ordre social que son père quittera sa mère. A la naissance de Christine, Pierre, issu d’une famille bourgeoise, sort presque totalement de la vie de Rachel qui, elle, peine à joindre les deux bouts. Pierre se contentera d’envoyer des lettres à Rachel des lettres de temps en temps. A partir de là, Christine Angot choisit comme ligne directrice de son récit l’amour incommensurable qu’elle voue à sa mère: il faut montrer comment cet amour dirige tout, sa vie en fonction de la mère. Tous les autres personnages deviennent des personnages secondaires, des figurants qui entrent en scène sur cette ligne. C’est à partir de sa naissance que Christine Angot raconte avec ses yeux de petite fille, d’adolescente puis de femme.

« J’étais toujours avec elle, ou sur le point de la retrouver. Soit j’étais assise à côté d’elle. Soit je marchais à côté d’elle. Soit je l’attendais. Tout mon argent de poche passait dans les cadeaux que je lui faisais. Je pensais à la fête des mères longtemps à l’avance. »

L’auteur ne choisit pas son récit puisqu’elle n’a pas choisi sa vie. Cette histoire, elle la prend dans ses bras pour la mettre tranquillement sur la page, le plus tranquillement possible, le plus tel que possible. Mais la vérité doit être complète, elle ne peut pas se présenter par morceaux, il faut toute la pelote de laine. Ecrire c’est tout. Dans la limite. Toujours. Christine Angot finit par le dire, ce tout. Enfant et adolescente, elle voit son père de temps en temps, quelques week-ends par an. Au début, elle semble plutôt épanouie de ces moments partagés, Rachel est presque jalouse de leur relation. Et puis l’horreur s’invite. Christine Angot est violée régulièrement par son père. 

Là commence le premier jour du reste de sa vie. Christine Angot sombre dans des sables mouvants. Elle ne supporte plus sa mère, son conjoint, s’en veut, leur en veut, en veut à la terre entière d’avoir laissé son père détruire sa vie. Mais elle ne baisse pas les armes. Non, elle doit comprendre, trouver du sens, des raisons. Pour survivre, pour renouer avec son existence. Elle doit savoir pourquoi ce père a violé sa petite fille. Et c’est peut-être par les mots que s’amorce sa guérison. 

« Il y a une logique maman, il y a une logique dans tout ça (…) Là c’est l’organisation de la société qui est en jeu, à travers ce qui nous est arrivé. La sélection des gens entre eux. C’est pas l’histoire d’une petite bonne femme, aveuglée et qui perd confiance, c’est pas l’histoire d’une idiote, non. C’est bien plus que cela. C’est une vaste entreprise de rejet. Social, pensé, voulu. Organisé. Et admis. Par tout le monde. Toute cette histoire, c’est cela. Et jusqu’à la fin. Y compris avec ce qu’il m’a fait à moi. C’est quelque chose qu’il t’a fait à toi aussi, avant tout. C’est la continuation de ce rejet. Pour humilier quelqu’un, le mieux c’est de lui faire honte, tu le sais. Et qu’est-ce qui pouvait te rendre plus honteuse que ça, que de devenir, en plus de tout le reste, alors même que tu penses être sortie du tunnel, la mère d’une fille à qui son père a fait ça? Tu as été rejetée en raison de ton identité maman. Pas en raison de l’être humain que tu étais. Pas de ceux qui étaient là. Pas de la personne que tu étais. Et ce rejet allait jusqu’à faire ça à sa fille. Il a fallu que la logique soit poussée jusqu’au bout »

Au mieux ce raisonnement libère la petite fille, au pire elle débarrasse l’adulte qui peine à avancer. C’est ce qui m’a impressionnée dans ce livre. Parce que Christine Angot met des mots sur les choses, trouve des explications aux actes, elle semble alléger son coeur. Peut-être que ce livre pourra aussi alléger vos coeurs et redonner confiance en votre existence, mes bookiners qui peinez à porter le poids du passé. Quelque soit votre expérience, il ne s’agit pas nécessairement de pardonner, il s’agit d’avancer, de ne pas couler. Peut-être ce livre vous fera-t-il prendre la plume. Pour apprendre, réapprendre, à vivre moins lourd.

Ecoutez un extrait :