– Tu fais quoi Hélo ?

– Je m’apprête à retourner à la librairie d’Arles, j’y passe mes après-midi depuis trois jours!

– Ah tu es dans ta maison dans le sud !! C’est pas là où tu voulais m’emmener à Arles ? C’est ta librairie préférée non ?

– C’est mon endroit préféré au monde tu veux dire. Déjà le lieu est très chaleureux (j’y bouquine pendant des heures dans les canaps moelleux), et surtout les libraires sont de très bons conseils, j’y trouve des trésors ! Des livres que je n’aurais pas forcément achetés ailleurs mais qui m’attirent ici. J’aimerais bien travailler dans cette librairie un jour. Peut-être avec toi: on serait tellement heureuses en libraires !

– Bien sûr que c’est dans mes plans 😌 mais bébé à partir de nos 45 ans, hein. Car avant ça, je veux mourir sur scène. Ceci dit, j’ai tellement hâte de découvrir cet endroit, on y va quand ensemble ? C’est quoi ta dernière pépite ?

– J’allais t’en parler. Il faut absolument que je t’en parle, à toi et aux bookineurs. Je suis tombée dessus car j’ai été attirée par la jolie couverture buccolique et… la forme du livre. Je n’avais même pas encore lu la quatrième de couverture que ce livre m’envoyait déjà des bonnes ondes, il me demandait de l’acheter, il me chuchotait qu’il me ferait du bien.

– Haha on dirait moi qui parle de boîtes de gâteaux : « c’est pas ma faute ils m’ont juste demandé de les prendre, ils avaient l’air sympa… »

– Exactement, j’ai vraiment pensé à toi quand j’ai sauté dessus, je riais toute seule.

– Et alors, le fond était-il à la hauteur de la forme ?

– Le fond a même largement dépassé la forme. Ce livre, c’est Un paquebot dans les arbres. Tu trouves le titre joli mais tu ne comprends pas de quoi il s’agit ? C’est normal, je vais vous expliquer. Je pense que je me souviendrai de ce roman toute ma vie. L’histoire n’est pas tellement joyeuse, mais elle est très forte. Son personnage principal, Mathilde, est admirable. Elle m’a aidé à lire un peu mieux le monde, le mien et celui des autres. Elle m’a ouvert l’esprit, appris ce qu’était la vraie définition de fidélité (ici on parle de fidélité à sa famille) et par conséquent la notion de sacrifice, de sacrés sacrifices. Bonus : cette histoire, cette Mathilde ont vraiment existé, et tu connais mon faible pour les histoires vraies. Quelque part, ce livre me fait vivre ma vie autrement.

– Rien que ça ! Okay il faut que tu nous racontes cette histoire, je sens que ce livre va nous plaire, aux Bookiners et à moi.

– En fait, je ne vois pas tellement comment ce livre peut déplaire, c’est rare non ? Allons-y.

Pour plonger dans l’atmosphère de ce roman, je vous laisse écouter cette musique pendant votre lecture de l’article :

American Beauty – Thomas Newman 

Années 1950. Mathilde est un jeune fille caractère bien trempé, elle s’intéresse à tout, et ne recule devant rien pour impressionner son père, son idole. Ses parents, Paulot et Odile, sont cafetiers à la Roche-Guyon, ils sont le coeur battant de ce village. Leurs soirées animées, l’harmonica de Paulot et le sourire d’Odile font danser leurs clients, leurs amis. La petite Mathilde veille en cachette pour assister à ces fêtes si joyeuses. Le couple est doué pour le bonheur. Les pages qui décrivent cette période nous font voyager dans les joies débordantes de l’après-guerre, du début des Trente Glorieuses où le monde semble à portée de main, où rien n’est désormais impossible.

Mathilde est adolescente quand la tuberculose envoie son père, puis sa mère au sanatorium d’Aincourt, le « sana ». L’architecture du bâtiment ressemble à un grand paquebot blanc niché au milieu des arbres. Optimistes mais totalement imprévoyants, Paulot et Odile sont ruinés par les soins, rejetés par leurs amis, et le placement de Mathilde et de son jeune frère Jacques fait voler la famille en éclats.

Le jour de ses dix-huit ans, Mathilde décide de prendre sa vie, mais surtout celle de sa famille en main. Elle n’a devant elle rien d’autre que la pauvreté, la bacille (la bactérie à l’origine de la tuberculose) et l’amour des siens. Alors avant de sauver son monde, Mathilde décide de s’accorder une danse.

« Aujourd’hui elle a dix-huit ans, la nuit est claire, coupante (…). Elle reconnaît la Grande Ourse, la Petite Ourse, le ciel est vaste et elle aussi, elle emmerde la veuve, les assistantes sociales, les souris blanches, les banquiers, les voisins, le bacille, au Moulin Vert elle va danser toute la nuit, fixer la batterie de l’orchestre près de son coeur et libérer les ruisseaux d’endorphine, les cascades d’hormones qui te rendent vivante. »

Amis bookiners infidèles qui cherchez à évoluer, ouvrez grand les yeux et prenez-en de la graine. Mathilde nous offre ici une grande leçon de fidélité. A 18 ans, elle aurait pu partir. Loin. Elle reste. Elle reste car elle aime. Elle aime sa famille et elle comprend les sacrifices que signifient aimer. Sacrifices oui, même si, et je parle à vous Bookiners, il ne faut pas s’oublier soi-même pour prouver qu’on aime, hein. La fidélité de Mathilde inspire. Vous admirererez sa détermination naturelle, sa maturité et sa sagesse. Car pour réunir sa famille en détresse et préserver la dignité de ses parents, la jeune fille lutte sans relâche. Elle s’efforce d’être forte, elle devient le centre de ce corps éclaté. Mineure émancipée, audacieuse et presque scandaleuse. L’adolescente multiplie les allers-retours au sanatorium, s’efforce de récupérer son frère des griffes de l’assistante sociale, elle rallume les feux éteints et cherche sans cesse la joie. Son père, son « prince préféré des bacilles » et sa mère, sa « princesse pulmonaire tant aimée » s’efforcent de répondre aux efforts de leur fille.

« Le son émis par l’harmonica sonde le thorax comme le rayon X, tu joues selon l’état de ton poumon. Soudain monte une valse légère. Paulo a une respiration de valse, cadence moyenne. Un poumon version valse. Ça fait des siècles qu’il n’a pas joué de valse, celle-ci est lente et sobre, un tempo de pavane. »

Et vous, bookiners fatalistes qui levez les yeux au ciel, vous qui pensez que tout est écrit d’avance, vous qui croyez que ce qui va arriver doit arriver, que si le mauvais sort s’abat sur une famille comme celle-ci, c’est parce qu’il en a été décidé ainsi; alors ce roman saura faire un beau pied de nez à votre pessimisme, vous en ressortirez grandis et peut-être même avec un sourire aux lèvres. Rien n’est jamais arrêté tant que vous êtes vivant(e). Mathilde refuse la fatalité, quitte à se priver de manger pendant plusieurs jours.

« Est-ce qu’on peut être libre sans argent? Mathilde le sait, la pauvreté est une prison. N’empêche: elle a voulu son émancipation, préférant la misère aux tyrannies de la veuve et de l’assistante sociale. »

Car ses efforts s’accompagnent d’immenses sacrifices, et l’adolescente bouillonnante de vie finit par s’abîmer sérieusement dans la mission qu’elle s’est donnée, écrasées de responsabilités d’adultes. Mathilde finit même par sombrer. Mais ça, c’était sans compter sur son inébranlable combattivité. 

« Elle voudrait que ça s’arrête, mais si on lui demandait quoi, ce qui devait s’arrêter, elle ne saurait pas répondre. (…) C’est douloureux d’être vivante. »

Pour ceux qui cherchent à comprendre le monde qui les entoure, pour les bookiners qui ont perdu leurs rêves de vue, la suite du roman est pour vous! Vous verrez que des rencontres peuvent changer votre vie, que l’autre pourra vous aider à lire le monde mais aussi à renouer avec vous-même. Car heureusement, Mathilde s’entoure de présences qui la relèvent et la soutiennent. Les rencontres avec Walid le marocain qui la pousse à ne pas oublier ses rêves, Jeanne, la simplette du village qui ne craint pas les bacilles, et la directrice du lycée qui lui ouvre les portes d’un monde plus vaste qu’elle ne l’entrevoit et sème en elle l’espoir d’une vie meilleure en lui apportant des journaux, illuminent les pages et la vie de la jeune fille qui porte sa famille à bout de bras. C’est cette ouverture sur l’extérieur qui sauvera la jeune fille. C’est ce qui m’a bouleversée dans ce roman: non je ne suis pas fataliste, mais disons tout de même que Mathilde partait avec une sacrée longueur de retard. Or son entourage, pendant l’agonie de ses parents, saura la faire revivre et surtout l’alléger. Ne refusez jamais une main amie, peut-être aura-t-elle le pouvoir de vous sublimer ou mieux encore, de vous sauver. 

Je conseille aussi à nos bookiners qui ont perdu un être cher de lire cette histoire. Parce que Valentine Goby rend un magnifique hommage à la mémoire des milliers de personnes disparues dans ce sanatorium. Parce que la disparition de Paulot n’est pas larmoyante, elle est dure, oui, mais l’auteur y insuffle une joie inarrêtable dans les moments difficiles de la vie d’une jeune fille. Parce que grâce à ce roman qui raconte une belle histoire d’amour, la mémoire de tous ces « tubards » ne disparait pas sous les gravats du grand paquebot blanc tombé en ruines au milieu de la forêt. 

Ce roman a été une claque.

J’y ai dégusté une grande leçon de courage, une belle leçon de liberté aussi. Car sauf quand sa santé mentale lui fait défaut, Mathilde, du haut de ses dix-neuf ans, va tout au bout de ses convictions, tout au bout d’elle-même pour défendre ce qu’elle a de plus précieux : sa famille et sa liberté. A ceux qui baissent les bras face à la difficulté, l’adolescence sacrifiée mais entière de Mathilde vous démontrera que rien n’est impossible pourvu que l’objectif en vaille la peine, pourvu que vous soyez en accord avec vous-même.

Régalez-vous mes bookiners !

Vous écouterez bien une petite lecture pour la route ? Cadeau !