Samedi 20 Février, 20h55 

– Honeymoon, qu’est ce que je pourrais lire ce week-end de pas mal, avec de la verve, de l’élan ? 

– Hhmmm, je réfléchis.

– ☺️

– J’ai une idée mais ça risque de te déplaire. Depuis qu’il s’est marié avec une nana de notre âge, il a décidé de se laisser pousser les cheveux jusqu’aux épaules ! Devine! 

– Bon alors, ça ne risque pas d’être Bedos ! Merci Seigneur.

– Non, ce n’est pas Bedos mais c’est son meilleur pote ! Allez devine, B comme Bagou. B comme Biscayen, – B comme Blasé, B comme ?

– Oh, nan, tu ne vas pas me faire lire du Beigbeder ?! Il me fatigue beaucoup cet homme, tu le sais. Je n’arrive pas à sympathiser avec son personnage de désabusé qui tire une tronche condescendante à toute l’humanité. Ca me soule rien que d’en parler.

– 😎

– 😐

Amazone Un roman français. C’est un beau livre, ce n’est pas une blague. Une sorte d’élégie dandy, un hymne à la France, à son héritage et à ses héritiers. Et puis, un Beigbeder sincère, sensible, qui se dévoile et se dénude, ça ne se refuse pas.

– Je t’avouerais que Beigbeder à poil ça me tente encore moins que de chanter avec Cindy Sanders en Thierry Mugler 😩. Réellement honeymoon, je ne suis pas sûre de faire confiance à ce dandy exubérant pour soigner mes bobos qui s’accumulent. S’il s’écoute parler ou écrire, non merci.

– Bon, attends mon ange, je descends chercher de la Ben & Jerry et 45 Pepitos, et je vous explique, à toi et à nos doux Bookiners, pourquoi ce livre va vous faire du bien. Vous le trouverez fin, subtil, beau, nécessaire. Si après la lecture, vous n’en êtes toujours pas convaincus, je vous paie une restau! 

– Ok, vamos! Ecoutons le plaidoyer !

Benjamin Biolay – Ton héritage:

Soignez les maux des autres en s’épenchant, en s’apitoyant sur les siens? Really? pour reprendre les murmures d’Héloïse, je vous répondrais que oui, c’est possible, parce que la biographie pousse nécessairement à la comparaison, à la confrontation de la vie de l’écrivain à la sienne. Et dès lors, l’autobiographie ramène à soi. Et puis de toute façon, vous allez voir,  Un roman français est une autobiographie particulière mes Bookiners. Avant de vous la décortiquer, je vous offre une jolie chanson de Pierre Lapointe intitulée Nos joies répétitives: cliquez juste ici!Si Beigbeder avait été compositeur-interprète, je suis sûre qu’il aurait écrit comme Pierre Lapointe et chanté avec la même nonchalence rassérénante de Benji Biolay, la voix haut-perchée en plus. Ce soir, je l’appelle et je lui propose un deal musical. Mais d’abord, décortiquons!

Cela faisait un petit moment que je ne riais plusOui, oui, ça m’arrive aussi, parfois. A cette époque – c’était il y a six mois mais dans le sud, les mois se comptent en années! – Londres et l’Amitié me menaient la vie dure. Ma colloc et moi n’étions pas au beau fixe. Alors j’ai décidé de lui voler un livre. On se venge comme on peut 😂 . 

Je me baladais, donc, sur l’étagère de ma colloc, lorsque mes yeux se sont arrêtés sur les tons bleus pastels et gris de la couverture. Zéro provoc’ et c’est écrit par BeigBeig? Je prends! 

Et là. C’est le drame. D’abord, je m’étrangle de rire devant l’épisode de l’arrestation de Beigbeder et de son ami le poète désargenté, héritier inconnu de Rimbaud, au tout début du roman. Imaginez-vous ce poète qui sniffe de la poudre blanche sur le capot d’une voiture. Qui se fait arrêter. Et qui, violenté pour la première fois de sa vie, pris en flagrant délit, les mains derrière le dos, et le nez enneigé, réussit tout de même à crier, au bout de sa survie, certain d’être seul le détenteur de la vérité:

« Mais la vie est un CAUCHEMAR et la liberté IMPOSSIBLE!» 

L’épisode est si bien raconté qu’on se croirait dans une scène de film. Ce pouvoir d’évocation cinématographique, et ce sens de la formule sont ce qui rendent jubilatoire la lecture de Beigbeder en général, et cette autobiographie n’est pas une exception à la règle.  

C’est à partir de cette arrestation que le récit autobiographique de Beigbeder s’amorce. Du huis clos de sa cellule de prison, au trou noir de sa mémoire – il se retrouve face à un constat cinglant qui sonne comme un glas, une sentence sans appel- : 

« Je ne me souviens pas de mon enfance. »

 

 

« Je fouille dans ma vie comme dans une malle vide sans rien y trouver. » 

« Je suis désert. »

Je compte sur votre bonne foi pour relire cette dernière citation et apprécier sa beauté, sa vulnérabilité. « Je suis désert. » Ce quelque chose de fatal, d’inexorable, de catégorique et de pathétique. Oh Bookiners, vous ne me direz pas qu’il n’y a pas une étincelle de sublime dans cette formule. Vous êtes d’accord? Vous m’en voyez ravie!  Bon, alors je crois que ce n’est pas exagéré de dire qu’avec ce roman, si vous le débarrassez un peu de ses excès de dandysme et de drama queen (que j’adore!), vous y ferez une petite cure de sublime, d’au moins quelques heures. 

Tenez, lisez comme c’est beau, vraiment beau: 

« C’est toi que j’ai cherchée tout ce temps, dans ces sous-sols vrombissants, sur ces pistes où je ne dansais pas… Je te cherchais parmi les étoiles brisées et les parfums violets, dans les mains gelées et les baisers liquoreux, en bas des escaliers branlants, en haut des ascenseurs lumineux, dans les bonheurs blêmes, les mains serrées trop fort, sous les voûtes noires et sur les bateaux blancs, dans les échancrures veloutées et les hôtels éteints, dans les matins mauves et les ciels d’ivoire, parmi les aurores marécageuses, mon enfance évanouie.»

C’est dans ce paradoxe – celui d’écrire une autobiographie sur l’oubli et non sur des souvenirs, que toute l’entreprise de Beigbeder semble vouée à l’échec. Condamnée. Fatale. Et pourtant, sous les néons qui grésillent de sa cellule, la recherche du temps perdu se solde par le temps, la tendresse et l’espoir retrouvés. C’est par l’écriture, réelle ou fictive – dans sa cellule, le narrateur n’a aucun stylo – que Beigbeder va retrouver des bribes de son enfance, de ses échecs, de ses peines originelles, jusqu’à comprendre que s’il n’a pas choisi son enfance, il peut choisir sa vie d’adulte; s’il n’a pas choisi sa famille, ses parents, il peut ajuster son rôle de père pour en être à la hauteur.

Si vous êtes en mal de tendresseles maux et les mots de Beig vont vous bercer. Ils fredonnent une chanson paisible qui vient du plus loin de nos coeurs à tous. L’écriture se fait simple, épurée, douce, jolie. Et même les souvenirs douloureux du narrateur adulte lucide – et un peu cynique – sont ravivés avec tendresse et authenticité.

« Maman, ou «la vie merveilleuse de femme enchainée : elle trimait jour et nuit pour que le frigo soit plein et que nous ne manquions de rien. Réveil 7h du matin, préparer le petit-déjeuner des enfants, vérifier leur cartable, travailler jusqu’a 18h pour un patron con et antipathique. A 19h, aller chercher les enfants a l’étude, préparer leur escalope de veau et leur marron suisse, vérifier que les devoirs sont faits, les empêcher de se disputer, faire en sorte qu’ils ne se couchent pas trop tard.

Nous ne roulions pas sur l’or.

Pour mon anniversaire, je recevais les tommes de A à F de ma BD préférée, puis j’ai dû attendre Noël pour avoir les tomes de F à M. L’année suivante, j’ai eu de M à Z. Je suis sans doute ridicule mais cela me fend le cœur de me souvenir du visage désolé de ma mère s’excusant de ne pas avoir les moyens de m’offrir toute l’encyclopédie en une seule fois. »

Lire ce passage, lire ces mots, m’ont donné envie de serrer fort l’enfant qui sommeille en moi, peiné d’avoir réalisé que ses parents ne sont plus des super-héros. J’ai aussi eu envie de faire un câlin au Beigbeder du haut de ses 10 ans. Et voilà que vous me pensez déjantée. Mais lisez en vous, je suis sûre que vous aussi, de lire cet extrait, ça vous donne des élans de tendresse, ça vous enveloppe d’un halo chaud et rassurant qui vous dit: « regarde moi aussi, j’ai les mêmes bobos d’enfant, donc tu n’es plus seul(e)« .

J’entends déjà Hélo qui rouspète qu’il n’est pas à plaindre le dandy, mais je trouve qu’il est courageux de s’éloigner du rideau à paillettes de sa bourgeoisie et de sa notoriété pour dévoiler pendant quelques instants l’envers de son décor. Cela le rend plus humain. Et ça nous rend plus unis. Moins seuls. Pour la tendresse, ce n’est pas fini. Il y a de jolis passages que Beigbeder dédie à sa fille. Ce sont les préférés de Houellebecq, et je suis sûre qu’ils vous enlaceront de bienveillance, vous aussi. 

Olala, ça sent les mouchoirs. Qui l’eut cru? Un Beigbeder sans posture, à coeur ouvert qui ne donne pas envie de s’apitoyer mais de s’attendrir? Ne me remerciez pas, décortiquer, c’est mon métier! D’ailleurs, mes chers Bookiners, je vous sentais fatalistes avant de me lire: « oh, Beigbeder, on connait, c’est peine perdue. Son narcissisme ne peut soigner personne ». Et maintenant? Vous allez déjà mieux! Et bien ce n’est pas fini!

Pour mes Bookiners fatalistesce livre est incontournable pour plusieurs raisons. La première: comme vous Beigbeder était le roi des fatalistes. Lisez 99 Francs – que j’aime beaucoup – ça suinte la fatalité. Beigbeder (ou son double fictif, Octave). 39 ans. Publiciste. Cynique. Coké. Camé. Détraqué. A jamais. Prenez Un Roman Français, et là, on retrouve Beigbeder sur le chemin de la rédemption. Vous voyez, tout n’est pas écrit. Il aurait dû finir comme Octave. Il finira heureux, et presque équilibré.

Un Roman français, c’est le combat d’un homme contre sa fatalité, contre la réalisation de ses cauchemars. Alors il dépose tout sur la table pêle-mêle. La réussite de son grand-frère et l’angoisse d’être toujours relégué au rôle de loser défiguré. Le divorce de ses parents, et sa désillusion envers l’amour. L’abandon de son père, et la peur d’être incapable d’aimer en amour ou en paternité. Bref,

«Mon seul cauchemar, c’est de sombrer dans les mêmes ornières que celles de tous mes cauchemars.»

Et pourtant, vers la fin du roman, c’est un père heureux et aimant qui se dessine. Déjouer la fatalité, c’est un choix. Je crois. Et puis d’ailleurs, pourquoi je m’égosille, Beigbeder a une formule pour tout! Tenez: 

« L’héritage c’est un peu comme le soleil qui se dissout dans les branches d’un cyprès, comme une pépite d’or dans la main d’un géant »

Si Beigbeder l’a déjouée, la fatalité, trust me, YOU CAN.

Pour finir mon plaidoyer, parce que ce « roman » en vaut la peine, Beigbeder, c’est peut-être vous, nous et d’autres encore. Dans la modestie et la simplicité du titre, il y a la banalité – ou plutôt l’ordinaire assumé – et surtout, l’universalité de l’histoire de la bourgeoisie française du XXème siècle qu’il nous offre. Ce livre est un roman parmi d’autres, une histoire française qui aurait pû être la notre. Alors, si son histoire est notre histoire, alors sa rédemption est notre rédemption future. Pour ce cas là et lui seul, je veux bien être fataliste!

Je crois qu’il est inutile de vous faire un paragraphe sur pourquoi vous allez retrouver l’espoir et le soleil, non? Car cette histoire, cette trajectoire est pleine d’espoir. Partout, tout le temps. C’est une ascension vers la liberté – physique et psychologique. 

Samedi 27 Février, 20h55 

– Alors ?

– Je savais bien qu’il y avait du bon dans ce bazar. Je valide! Mais tu peux quand même me payer un restau, non? J’ai faim et j’ai très envie de fromage.

– Bon, d’accord, mais c’est seulement pour récompenser ta bonne foi! Bookiners, la prochaine fois, ce sera vous! 

Tendres baisers,