Ma première amie, ma meilleure amie, celle avec laquelle j’ai tout partagé, s’appelle Viou, diminutif affectueux de Sylvie.

Mon amie Viou vit chez ses grands-parents au Puy. Son papa est mort à la guerre.

Viou me ressemble. Elle ne sait pas quelle passerelle emprunter pour rallier le monde des adultes. Viou a une adoration pour sa maman qu’elle ne voit pas beaucoup, qu’elle ne voit pas assez.  

Viou sait bien qu’elle a la vie devant elle. Je lui dis souvent. Nous avions le même âge Viou et moi quand nous nous sommes rencontrées. Le même âge, le même chagrin, la même colère, une sensibilité à fleur de peau, l’une de celles qui vous chatouillent alors même qu’il ne faut pas rire. 

Viou m’a appris que si les larmes coulent enfin c’est que le chagrin est derrière. Viou m’a serrée dans ses bras et m’a dit que je n’étais pas seule. Viou m’a donné la permission d’en vouloir à la terre entière et de détester les petites filles dont le papa rentrait chaque soir. 

Viou m’a fait regretter de n’avoir peur de personne sauf de l’ombre et du silence. 

Viou a été la première à m’affranchir, la première à me dire qu’elle serait toujours là.

Viou a été ma première amie de papier. C’était en 1980. Elle m’a tenue debout, m’a retenue éveillée à ce monde auquel j’en voulais tant. M’a dit que la vie était drôlement jolie pour qui prenait la peine d’attendre que passe l’orage. 

Et Viou, je l’ai écoutée. J’ai fait le dos rond quand le tonnerre grondait et j’ai regardé le soleil dans les yeux quand j’ai compris que je ne serais plus éblouie. 

Et puis un jour, j’ai décidé d’écrire à l’auteur de Viou, l’immense Henri Troyat. La lettre disait quelque chose comme :

Monsieur, 

Merci de m’avoir appris que les livres pouvaient soigner les blessures les plus intimes. Merci d’avoir mis des mots sur mon chagrin. Dites à Viou que je serai toujours là pour elle. 

Anne

Ma lettre n’était pas signée, il n’a jamais pu me répondre. Mais six ans plus tard, est sorti A demain Sylvie, la suite de Viou. Et l’année d’après, j’ai pu lire le dernier volume de la trilogie, Le troisième bonheur

Nous avons donc, elle et moi grandi ensemble.

Certains livres soignent, pansent, aident.

Je relirai Viou un jour comme on rend visite à son amie d’enfance. Et si mes yeux brillent, il faudra se réjouir, ce seront des larmes sucrées. 

Anne